Le Qatar met Arnaud Lagardère sous tutelle
Depuis quinze jours, le monde des affaires se perd en conjectures. Que cherche le fonds souverain du Qatar, le Qatari investment authority (QIA) dans Lagardère ? Actionnaire du groupe de médias et de sports depuis 2006, celui-ci a brusquement décidé de se renforcer. Fin décembre, il a annoncé avoir porté sa participation de 6,7 % à 10,07 % du capital. Fin mars, il a renouvelé l’opération pour prendre 12,83 % du capital et 10,05 % des droits de vote, ce qui en fait le premier actionnaire du groupe, devant Arnaud Lagardère. Même si le pouvoir de celui-ci est toujours protégé par le statut de commandite, il ne peut ignorer l’avertissement.
Dix-huit mois après la tentative de prise d’assaut par le financier Wyser-Pratte, la conduite de son groupe est à nouveau en question. Mais cette fois, le monde des affaires n’est plus prêt de se mobiliser pour le défendre. « Claude Bébéar (l’ex-président d’Axa – ndlr) et Michel Pébereau (ancien président de BNPParibas – ndlr) avaient volé à son secours, par fidélité à son père, Jean-Luc Lagardère. Leurs successeurs ne se sentent plus tenus par cette mémoire. D’autant qu’Arnaud Lagardère a beaucoup déçu. Il s’est discrédité tout seul », explique un connaisseur du dossier. « La publicité sur ses amours avec un mannequin belge à l’été dernier lui a porté un tort considérable », insiste-t-il. Chacun donc est aux fenêtres pour regarder ce qui va se passer sur le groupe, en s’interrogeant sur les intentions du Qatar, toujours très discret sur ses buts.
Philippe Camus, bien que vivant aux Etats-Unis, reste un des hommes forts du groupe. Il relativise le geste des Qataris.« C’est une opération amicale et purement financière. Ils ont fait une moyenne à la baisse. Quand ils sont entrés en 2006, l’action valait 70 euros, elle n’en vaut plus que 23 euros. Se renforcer aujourd’hui leur permet donc de diminuer la perte sur leur investissement, qui a pu les décevoir jusqu’à présent », explique-t-il. Avant d’ajouter : « Mais tout s’est fait en concertation avec le groupe. Ce renforcement illustre juste l’intérêt du Qatar pour l’Europe et la France en particulier. Ils ont aussi investi ces dernières semaines dans Total, LVMH, Vivendi. »
Le caractère amical de l’investissement qatari laisse dubitatif un banquier qui connaît bien le dossier. « En 2006, leur entrée dans le groupe avait été précédée par de très longues négociations. Là, le groupe a été totalement pris par surprise. QIA semble avoir acheté des blocs d’actions hors marché. À ma connaissance, alors que les statuts imposent à tout acheteur de faire connaître leur position à chaque montée de 1 % , ils n’ont fait aucune déclaration. Arnaud Lagardère a découvert leur nouveau poids quand le fonds a fait sa déclaration officielle », raconte-t-il. Interrogé sur le fait de savoir si le Qatar avait déclaré les franchissements de 1 % comme le prévoient les statuts, le groupe Lagardère n’a pas répondu.
À l’appui de sa démonstration, ce banquier cite l’exigence présentée par le fonds souverain : celui-ci a demandé d’avoir un représentant au conseil de surveillance du groupe Lagardère. Jamais le fonds souverain du Qatar n’a formulé une telle demande dans les groupes où il investit, préférant les discussions discrètes mais tout aussi efficaces avec les dirigeants. Arnaud Lagardère ne peut ignorer cette différence de traitement : « Les Qataris montrent clairement qu’ils ont envie de prendre les choses en main. Cela va changer beaucoup de choses pour Arnaud Lagardère. Jusqu’alors, le conseil de surveillance de Lagardère tenait de la réunion de famille : tous les administrateurs sont liés d’une façon ou d’une autre à Arnaud ou à son père. En assemblée générale aussi, leur position de premier actionnaire du groupe va leur permettre de peser sur les débats », poursuit ce banquier. « Avec 13 %, le Qatar tient déjà Lagardère. Arnaud est mis sous tutelle », ajoute un observateur.
Mais que veut faire le fonds souverain du Qatar de cette nouvelle influence ? Car, pour beaucoup, le groupe Lagardère est devenu un objet volant non identifié. « Il est faux de dire qu’Arnaud n’avait pas de stratégie. Au départ, il en avait une, même si on ne l'approuvait pas. Il voulait se recentrer sur le numérique et le sport et retirer le groupe de la Bourse, dans une optique très patrimoniale. Il s’est beaucoup endetté personnellement pour monter dans le capital. Mais en 2008, il s’est retrouvé étranglé, avec la chute du cours. Depuis, il n’ose plus bouger, tétanisé par son endettement », explique un ancien responsable du groupe. Endetté à hauteur de plus de 300 millions d’euros, Arnaud Lagardère a cédé à nouveau 0, 3 % du capital pour honorer ses crédits, fin mars, juste au moment où le Qatar montait dans son groupe.
Depuis, Arnaud Lagardère s'est mis aux abonnés absents dans son groupe. « Il n'y a plus que Dominique d'Hinin (directeur financier – ndlr) pour veiller sur l'ensemble. Il fait ce qu'il peut mais il n'a pas tous les pouvoirs de décision », relève un banquier. Le groupe donne l’impression d’un bateau qui roule sur son erre. Il s’est débarrassé de la distribution de la presse en France (ex-NMPP), a vendu toute son activité de presse magazine à l’étranger. Il se dit toujours vendeur de sa participation de 7,5 % dans EADS, reste bloqué avec 20 % dans Canal+ , et ne parvient pas à décoller dans le sport sur lequel il a beaucoup misé. Dans ses comptes 2011, le groupe a dû passer une dépréciation de 550 millions d’euros sur un investissement total de 1,1 milliard d’euros dans le sport et de 310 pour sa participation dans Canal+. Conséquence : le groupe a affiché une perte de 707 millions d’euros.
En se penchant sur le dossier, certains banquiers d’affaires ne voient qu’une solution pour le groupe : la vente par appartements, la somme des parties ayant pour eux plus de valeur que le tout. « Ceux qui pensent que le fonds du Qatar va se comporter comme un hedge fund américain vont être déçus. Ce n’est pas du tout dans leur habitude d’investir pour vendre à l’encan. Ce sont des investisseurs très rationnels. Leur entrée peut même être interprétée comme la perpétuation du groupe Lagardère. Car ce qui les intéresse, c’est l’influence politique de ce groupe, qu’ils peuvent finalement acquérir à moindre frais », insiste un proche du dossier.
Héritage de Jean-Luc Lagardère, ce groupe exerce de fait des positions d’influence sans commune mesure avec son poids économique. La première, à laquelle tout le monde pense, est naturellement EADS : Lagardère, par des tours de passe-passe incroyables couverts par la complicité politique, est devenu le représentant des intérêts français dans le groupe aéronautique. Figurant parmi les premiers clients d’Airbus, l’émirat n’a jamais caché son intérêt de devenir actionnaire du groupe. À l’automne dernier, il s’est porté candidat pour le rachat de la participation de Daimler, l’autre grand co-actionnaire privé d’EADS. L’État allemand, devenu très sourcilleux de l’équilibre franco-allemand au sein du groupe, a bloqué la vente. À défaut de trouver un autre repreneur, Berlin est devenu actionnaire en direct d’EADS, revenant ainsi sur tous ses principes affichés sur l’État actionnaire. Depuis, il a encore augmenté sa participation à 12 % dans le groupe et ambitionne d’arriver au même niveau que l’Etat français, actionnaire à hauteur de 15 %.
Le climat ne cessant de se tendre entre Paris et Berlin sur ce dossier emblématique – chacun soupçonnant l’autre de ne pas respecter une stricte égalité –, le poids de Lagardère avec ses 7,5 % risque de devenir décisif. Jusqu’alors, Arnaud Lagardère n’a vu dans cette participation qu’une protection ultime de son groupe en cas d’assaut. La présence renforcée du Qatar pourrait changer la donne. Par l’intermédiaire de Lagardère, l’émirat peut avoir les moyens de peser sur l’évolution d’un groupe dans lequel il n’a jamais pu entrer directement. L’État français va en tout cas se retrouver avec un partenaire qui peut avoir un rôle de bascule entre la France et l'Allemagne.
Moins spectaculaire, la presse dans le groupe Lagardère a aussi un poids important. « La présence de Lagardère dans la presse est maintenant réduite. Mais l’ensemble Paris-Match-Europe1-Journal du dimanche représente, malgré tout, une influence politique notable. Aucun gouvernement ne peut les ignorer », souligne un ancien dirigeant du groupe. Complété par quelques petites chaînes de télévision, cette position ne peut, là encore, désintéresser le Qatar, fondateur de la puissante chaîne Al-Jazira.
Enfin, au-delà de l’édition et de la distribution (Relay), le groupe Lagardère a des activités sportives. Le rachat remarqué du Paris Saint-Germain, comme le rachat des droits audiovisuels des grands matchs de football par sa chaîne, qui a brisé pour l’occasion la suprématie de Canal+, illustrent les ambitions de l’émirat. Selon Vincent Chaudel, expert en économie du sport au cabinet de conseil Kurt Salmon, le Qatar donne « une dimension étatique au sport en faisant une vitrine à dimension domestique et internationale ».
Déjà, Philippe Camus rêve à ce que l’émirat pourrait apporter au groupe dans ce domaine où il n’a jamais réussi, faute de taille et de moyens suffisants. « Il y a cinq ans, nous avions déjà eu l’idée de développer des affaires ensemble. Nous avions alors parlé de chaînes de télévisions pour les enfants. Le projet n’a pas eu de suite. Aujourd’hui, des projets communs dans le sport peuvent les intéresser. Dans ce domaine où la taille compte tant, cela aurait beaucoup de sens. En plus, c’est un développement très adapté au groupe, dans le développement numérique où il veut aller. Car le sport est en temps réel et c’est une activité qui peut facilement se monétiser », explique-t-il.
Dans cette quête d’influence en France, l’appui d’un groupe comme Lagardère est essentiel pour le Qatar. Car les centres d’intérêt de l’émirat sont sévèrement contrôlés par l’Etat. Seul, il ne pourrait aller très loin : la loi interdit à tout groupe étranger à l’Union européenne de contrôler plus de 20 % d’un journal ou d’une chaîne de télévision. EADS, comme indiqué, est sous surveillance permanente. Et même le sport pourrait devenir un domaine sensible, si un acteur y investissait d’une manière trop massive et trop voyante.
Mais pour arriver à ses fins, le fonds souverain doit avoir l’assurance que le groupe Lagardère abandonne sa direction erratique des dernières années pour être géré comme il l’entend. « Peu de changements sont prévisibles dans les activités du groupe. En revanche, l’équilibre des pouvoirs et des responsabilités internes risque d’être profondément modifié », pronostique un banquier. « Finalement, après quelques années d’errance, le groupe Lagardère devrait arriver à la solution préconisée à la mort de Jean-Luc. À l’époque, Philippe Camus avait proposé à Arnaud de devenir un président non exécutif, tandis que lui aurait pris la direction opérationnelle. Arnaud avait refusé, voulant conduire seul le groupe. Aujourd’hui, il semble que l’on revienne à ce schéma », analyse un autre grand connaisseur du groupe. « Cela permettrait une sortie honorable pour Arnaud Lagardère. On lui garantirait une solution pour son endettement et il resterait président honoraire », poursuit un ancien responsable du groupe.
Spontanément, les personnes au fait du dossier citent à nouveau le nom de Philippe Camus pour prendre la direction du groupe. Son passé, sa connaissance du groupe, son expertise le désignent, selon eux, comme le candidat le plus raisonnable. De plus, l’association du premier actionnaire professionnel (QIA) et du premier actionnaire individuel (Philippe Camus, actionnaire à hauteur de 4 %) leur semble naturelle pour conduire le groupe. Le fait que Philippe Camus ait mené cet hiver une campagne discrète mais très déterminée pour prendre la présidence d’EADS en lieu et place d’Arnaud Lagardère leur laisse à penser que lui-même se prépare à cette idée. Le Qatar est-il d’accord avec ce schéma ? Réponse dans les prochains mois.
Derrière tous ces bouleversements en cours dans le groupe Lagardère, certains ne peuvent s’empêcher de voir la main du pouvoir. « Comment imaginer que l’Élysée ait pu se désintéresser de l’évolution du groupe et du sort d’Arnaud ? », relève un autre banquier. « Non, il n’y a pas d’enjeux politico-légaux. Le Qatar s’est décidé tout seul », assure un familier des couloirs de l’Elysée. Il est un des seuls à le soutenir.
Fantasme ou réalité ? Les autres ne peuvent s’empêcher de rappeler les liens étroits qui existent entre le Qatar et Nicolas Sarkozy. À mi-voix, ils évoquent cette relation qui en quelques années a hissé le Qatar au rang d’interlocuteur diplomatique privilégié de la France au Moyen-Orient,d’investisseur préféré du régime en France, allant jusqu’à lui accorder un régime d’exemption fiscale sur le territoire. Sans parler des voyages officiels, officieux et privés à Doha de tous les proches du chef de l’Etat et les ministres influents du gouvernement, tout au long de ce quinquennat. « Au moment des assassinats de Toulouse, c'est avec le gouvernement qatari que Nicolas Sarkozy a discuté la non-diffusion par Al-Jazira des bandes filmées par Mohamed Merah », relève un observateur, pour souligner la proximité entre le chef de l'Etat et l'émirat.
« Au vu de leurs relations, il est inimaginable que l’émirat n’ait pas informé l’Élysée très amont de ses intentions, voire qu’ils ne se soient pas entendus sur le schéma ensemble. Lagardère comme le Qatar sont des sujets qui comptent à l’Elysée », insiste un autre connaisseur. Tirant des plans sur la comète, ce dernier se demande même si, au cas où Nicolas Sarkozy serait battu, ce ne serait pas avec le Qatar qu’il irait« faire de l’argent », comme il se l'est promis après la fin de sa carrière politique.