Le PS se dit tout à fait tranquille face à Eva Joly
25/08/2010 Par
Et si Eva Joly était une épine dans le pied du PS? Lancée lors des journées d'été des Verts et d'Europe Ecologie, la candidature de l'eurodéputée franco-norvégienne aurait a priori de quoi inquiéter le parti à la rose. Une audience allant au-delà de l'électorat écolo traditionnel, une personnalité grignotant le centre bayrouiste et misant sur l'éthique en politique, dans un contexte d'affaires politico-financières, où les socialistes se cantonnent à un rôle de questionneur sans réponses du gouvernement…
Bref, un profil de «troisième homme» (en concurrence avec Bayrou, Villepin ou Marine Le Pen), toujours inquiétant pour un PS traumatisé par le 21 avril? Il n'en est en fait rien, si l'on en croit les différents responsables interrogés par Mediapart.
Pour le député François Lamy, «conseiller spécial» de Martine Aubry, «ce n'est pas vraiment une surprise, on le subodorait. Jean-Vincent Placé et Cécile Duflot (nos1 et 2 des Verts) nous en avaient parlé depuis quelques semaines». Ce proche de la première secrétaire estime «utile qu'il y ait une candidature écologiste forte, plutôt que Sarkozy en téléguide une ou deux».«Mais cela ne change de toute façon pas grand-chose, relativise-t-il, à partir du moment où elle est clairement à gauche, ce qui est le cas. L'important, c'est d'avoir un accord sur le contenu et sur les circonscriptions.»
Président du Laboratoire des idées socialistes, Christian Paul n'y voit lui «pas un problème» et assure «ne pas être fébrile», même s'il juge (avec de nombreux autres) que «la meilleure façon de tester un potentiel électoral et de cheminer ensemble aurait été de participer à des primaires de toute la gauche». Le député bourguignon concède à Eva Joly de «ne pas être contaminée par les péchés de la Ve République» et de «renouveler la dynamique écologiste, à qui il faut reconnaître la capacité à parler au-delà de l'environnement: avec elle, on est sûr que le débat présidentiel sera digne et tournera davantage autour de la politique courage plutôt que la politique spectacle».
Mais cet ancien proche d'Arnaud Montebourg rallié à Aubry tient aussi à rappeler qu'«il faut prendre au sérieux la conversion écolo du PS, comme le fait que le logiciel Joly ne nous est pas totalement étranger, au moins à certains d'entre nous: nous avons été plusieurs à nous battre contre les paradis fiscaux ou pour l'intégrité en politique».
Même son de cloche pour Aurélie Filippetti. Ancienne du parti écologiste (avant d'être élue députée socialiste en 2007), elle voit en Eva Joly «une bonne candidate, au moins n'est-elle pas sectaire comme peuvent l'être certains apparatchiks des Verts». Mieux, elle pense que l'actuelle eurodéputée doit fonctionner comme «un aiguillon pour le PS, qui doit incarner des valeurs éthiques et qui doit continuer à s'ouvrir à la société civile, même s'il ne faut pas oublier que c'est nous qui menons les débats à l'Assemblée, et pas les écolos».
Proche de Benoît Hamon, le secrétaire national aux droits de l'homme, Pouria Amirshahi, se félicite de «voir émerger parmi nos partenaires une figure féminine et magistrate: c'est bon pour le débat démocratique». Mais il craint toutefois que «sa candidature n'ouvre un espace politique pour d'autres, si jamais elle ne parvenait pas à convaincre l'électorat traditionnel écolo qu'elle est vraiment des leurs». Selon lui, «tactiquement, le seul souci des socialistes, c'est que chaque candidat soit capable de mobiliser son camp».
Quand on soulève l'hypothèse d'un PS qui pourrait tenir compte de cette candidature inattendue il y a encore trois mois, en s'adaptant au profil particulier de «l'europécologiste», on n'obtient que des fins de non-recevoir.
Claude Bartolone, secrétaire national aux relations extérieures du PS, ne voit ainsi rien de bien spécifique à la candidature Joly, car «ce qui importe pour nous, c'est de reconquérir notre électorat perdu et d'aller chercher les voix des abstentionnistes: aujourd'hui, quel que soit le candidat Vert, on prend et puis c'est tout! Les autres ne doivent avoir aucune influence sur nous, ce serait une erreur terrible de se considérer comme concurrencé».
Eva Joly ne coupe-t-elle pas l'herbe sous le pied d'une Ségolène Royal en lui empruntant ses habits de femme courage animée par la morale en politique?«Pas du tout, rétorque le porte-parole de l'ancienne candidate à la présidentielle, Guillaume Garot, c'est au contraire un bel hommage: Joly prolonge l'analyse claire et juste que Ségolène faisait en 2007 sur la modernité politique, et porte la même image rassembleuse de la gauche et des républicains, des communistes aux centristes. C'est aussi au PS de faire évoluer sa matrice sur le mode que préconisait Ségolène il y a trois ans.»
Le député et maire de Laval se dit «soucieux de prendre de la distance par rapport aux moments médiatiques. Là c'est Joly, mais on aura droit à Mélenchon, Bayrou ou Villepin très bientôt».
Eva Joly ne rend-elle pas compliquée une candidature de Dominique Strauss-Kahn, dont elle a récemment rappelé qu'elle l'avait mis en examen dans l'affaire de la Mnef (avant un non-lieu), et dont elle partage l'image internationale? «Au contraire, dialectise le député Jean-Christophe Cambadélis, là où Cécile Duflot aurait pu dire: “DSK me gêne” (ce qu'elle a dit), Joly pourra dire: “Moi je l'ai blanchi”. Et sa vision sur la régulation de la finance internationale est en résonance avec ce qu'essaie de faire Dominique au FMI.» Pour le lieutenant n°1 de Strauss-Kahn, «il n'y aurait de toute façon pas eu de candidat des Verts qui n'aurait pas tapé sur le PS. Elle, au moins, le fera avec retenue, en chassant sur des terres écolo-justicialistes qui ne sont pas nos terres traditionnelles.»
Chez un autre fidèle de la strausskahnie, le député Jean-Jacques Urvoas, l'émergence d'Eva Joly passe moins bien. «C'est une candidature que je trouve incongrue, lance le secrétaire national du PS à la sécurité. Elle est aux antipodes de ce que représentent les Verts, dont on attend de l'audace, du libertaire, de l'écologie comme marqueur. Là, c'est assez bizarre: on a un chevalier blanc d'une espèce pure, une candidate auto-proclamée, venant de nulle part, dont on dit qu'elle ne connaît rien mais que ce n'est pas grave car elle sera bien entourée…»
De toute façon, pense Urvoas, «le rejet anti-sarkozyste sera suffisamment cimentant pour qu'il n'y ait aucune difficulté à se réunir après le premier tour. Le bon candidat sera juste celui qui pourra battre la droite». «Quel que soit le candidat, le vote utile sera extrêmement important», rajoute Bartolone en assumant de donner l'image de socialistes «plus sûrs de nous».«Les électeurs voudront soutenir la force politique qui se montrera le plus capable d'animer un gouvernement.»
A l'inverse, Aurélie Filippetti pense que «Joly est plus proche d'Aubry, donc plus embêtante pour elle, dans son positionnement politique. Par rapport à DSK, les questions industrielles et économiques ont plus de chances d'être laissées de côté. Et puis elle aurait été plus à l'aise dans une relation entre chefs de parti, qui se connaissent déjà».
Amirshahi déplace le débat: «Tout cela pèse peu par rapport à notre désignation: il faudra surtout choisir celui ou celle qui sera le plus à même d'être le point de rencontre de toute la gauche, sans susciter de risque de fracture.» Pour François Lamy enfin, c'est le parti qui compte: «Cette fois-ci, le travail mené par le parti influencera fortement le candidat, quel qu'il soit. Il apportera sa tonalité, mais il ne pourra pas s'en affranchir.»
Au-delà de la candidature, Solférino semble surtout concentré sur les accords, électoraux et programmatiques, avec leurs alliés écolos. Artisan des Assises de la transformation sociale de 1994, prélude à l'époque de la gauche plurielle, Jean-Christophe Cambadélis confie sa vision des négociations PS/écolos pour 2012: «A la base, nous étions preneurs d'un triptyque “contrat de gouvernement – candidat unique au premier tour – groupe parlementaire écologiste”. Ils veulent se compter, donc la voie est plus complexe: il faut que chacun s'affirme puis se rassemble. Ce qui ferme la porte à un accord de gouvernement dévoilé avant le premier tour.»
En accord avec le point de vue de Daniel Cohn-Bendit (voulant un «contrat de partenariat autour de 20 propositions») comme avec celui de Jean-Vincent Placé (plaidant pour de «nouvelles Assises de la transformation, mais cette fois-ci écologistes et sociales»), «Camba» prolonge son cours de stratégie expliqué à la presse: «Le pragmatisme nous oblige donc à définir un espace d'échanges, de confrontations et de convergences. Les discussions ne seront pas conclusives, mais elles devront faciliter les négociations d'entre-deux tours, pour aboutir à un programme qui ne sera pas maximum, mais qui prendra la forme d'un partenariat autour d'une grosse dizaine de points forts.»
Claude Bartolone appelle lui aussi à «ne pas être petits bras» et à «mettre en œuvre un accord de gouvernement qui ne se brise pas sur le vote du premier budget». D'après lui, «même sur les points qui fâchent, il vaudra mieux afficher d'emblée nos divergences, plutôt que de pisser de la copie incompréhensible, comme on a pu le faire par le passé».
Quant aux accords électoraux pour les législatives, les responsables socialistes se contentent d'évoquer «un groupe» (à partir de 15 députés), quand ceux des Verts et d'Europe-Ecologie martèlent leur objectif d'«au moins 50 députés». Pour le coup, la négociation sera conclue bien avant le premier tour. Et, au contraire d'attributions ministérielles, le score d'Eva Joly ne devrait pas y changer grand-chose.