«Le PS est un parti inconstant qui ne se porte pas si mal»

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart-copie-131 Août 2010 Par 

Gerassimos Moschonas est professeur en «Analyse politique comparée» au département de science politique et d'histoire de l'Université Panteion-Athènes. Il a notamment publié La social-démocratie, de 1945 à nos jours(Montchrestien, coll. Clefs pour la politique, Paris, 1994, dont on peut lire de larges extraits ici en anglais), et est considéré comme l'un des grands politologues actuels sur le continent européen. Invité de l'université d'été du parti socialiste, à La Rochelle, pour un débat sur «La Grèce, l'Europe et nous», il a accepté ensuite de livrer son point de vue décentré sur le PS français à Mediapart (après un grand entretien sur l'avenir de la social-démocratie européenne

Comment vous êtes-vous retrouvé invité par le PS? Avez-vous des contacts réguliers avec ce parti?

Non, je n'ai pas de contacts, ni réguliers ni espacés, avec le PS. Cependant, mon travail est relativement connu par un nombre d'universitaires proches au PS et, je suppose, par un petit nombre de cadres socialistes bien familiarisés avec le travail intellectuel (et eux-mêmes présents sur le «marché intellectuel»). Récemment, j'ai participé comme invité à deux séminaires de la Fondation Jean-Jaurès. Le fait que j'enseigne en Grèce, dans une période où la question grecque est sur le devant de la scène, a, je pense, contribué à cette invitation.      

En tant que spécialiste étranger, comment jugez-vous les universités d'été du PS français?

Je ne peux uniquement parler que de cette Université 2010. Ma perception fut positive. L'université d'été est davantage un événement politique avec des aspects intellectuels qu'un événement intellectuel avec des aspects politiques. L'aspect intellectuel défigure, mais pas profondément, la dimension prioritairement politique de l'événement. Les leaders du parti et les grands ténors y dominent, et toute la mise en scène favorise cette domination.

En même temps, les militants du parti sont à 100% complices et acteurs de cette mise en scène. D'un côté, la partition bien orchestrée et, de l'autre, une certaine spontanéité donnent le ton de l'événement. Cependant, les aspects intellectuels ne sont pas marginaux. Les débats ont été intéressants, les échanges stimulants, les rencontres à la marge des ateliers fécondes. Au-delà des analyses trop rationnelles, je tiens à dire que j'ai apprécié ce va-et-vient entre politique partisane et débat d'idées, et, bien sûr, l'ambiance décontractée. Cela appartient à une culture spécifiquement française.

 Et sur le PS français en lui-même, quel est votre point de vue?

De façon générale, le PS est un parti singulier au sein du socialisme européen. Il constitue, à lui seul, une catégorie sociologique à part, étant différent à la fois des partis «sudistes» (Grèce, Espagne, Portugal) et de la social-démocratie classique. Historiquement peu implanté dans le monde ouvrier et syndical, et aux prises avec la concurrence d'un pôle communiste (actuellement une mouvance postcommuniste plurielle), il n'a pas pu assumer un rôle classiquement social-démocrate dans l'espace politique français. En outre, le développement des Verts a fragilisé davantage la position compétitive des socialistes.

Cependant, le mode de scrutin et la logique présidentielle du système français «protègent» le PS, en le mettant dans une situation privilégiée par rapport aux social-démocraties européennes. Le PS est en mesure de maîtriser le jeu politique avec des pourcentages électoraux très moyens, ce qui n'est pas le cas dans les autres social-démocraties européennes. Cet aspect est paradoxalement peu pris en compte par les analystes français, qui cèdent trop souvent à la facilité «ethnocentrique»: ils dramatisent systématiquement chaque échec et magnifient chaque succès.

Si le PS est devenu «une entreprise de conquête de mandats électifs», il demeure, comme l'ont écrit à juste titre Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, «le théâtre de tensions fortes entre pragmatisme électoral et respect des grands principes». Ce parti occupe toujours une place idéologique distincte au sein du socialisme européen, et même au sein du Parti socialiste européen (PSE). Sans jamais proposer un modèle idéologique et politique cohérent, comme l'a fait la social-démocratie suédoise ou la troisième voie du travaillisme britannique, il représente tout de même un «courant d'air alternatif» au sein de la famille socialiste européenne.

Bref, le PS est historiquement un parti inconstant électoralement (et pour une large part idéologiquement), marqué par la bataille des chefs (en raison de la logique présidentielle du système politique de la Ve République). Il est toujours capable du meilleur comme du pire, toujours prêt à s'effondrer et toujours prêt à rebondir. Cela fait partie de la spécificité du socialisme français. Les moments de crise et les moments de «renaissance» se succèdent sans cesse et se partagent l'attention des commentaires.

 

Comment se situe selon vous le PS français dans le cadre plus général du recul électoral social-démocrate?

Le centre-gauche européen, dont la raison d'être a été affectée par le déficit social de ses politiques nationales (et des politiques européennes), traverse une phase d'affaiblissement électoral historique, sans précédent dans l'après-guerre. Ce déclin dans les urnes est de surcroît particulièrement fort et structuré pour les partis qui, davantage que d'autres, représentent la social-démocratie «classique» (quelle que soit sa définition), ou qui s'en rapprochent. Il est utile de noter que les partis norvégien, danois, luxembourgeois, belge et néerlandais occupent une position éminente dans le peloton de tête des grands perdants (enregistrant des pertes qui dépassent 30% de leur force des années 1950). 

Or, ce n'est pas le cas du PS français. De 15,2% en moyenne pour la SFIO dans les années 1950 et de 15,9% dans les années 1960, le PS passe à 24,4% en moyenne dans les années 2000-2009 (je me réfère aux élections législatives qui permettent la meilleure vue comparative). Certes, le PS n'est pas dans sa meilleure décennie (années 1980: 34,5% en moyenne), mais il est dans sa «second best»! S'il y a échec, puisque échec il y a eu, cela concerne tout d'abord son incapacité persistante à renforcer ses appuis au sein de couches populaires et, ensuite, son incapacité à gagner une présidentielle (à part François Mitterrand).   

En résumé, l'histoire du socialisme français (et le système institutionnel français) procure un matelas de sécurité pour l'avenir. En même temps, elle contredit le scénario d'une hégémonie «longue» du socialisme français, scénario maintes fois annoncé dans le passé et maintes fois démenti empiriquement. Le PS est un parti inconstant qui, après tout, si on l'observe dans le temps long, ne se porte pas si mal. 

La dramatisation de cette inconstance est un spectacle singulier, car elle semble, à mon avis, inscrite dans le code génétique du parti, et elle est largement favorisée par le jeu institutionnel. D'un point de vue comparatif, le PS est un parti vulnérable mais flexible, rarement très brillant mais toujours capable de surprendre.

 Comment un politologue grec voit la lutte du leadership dans le PS français? Quel est votre point de vue sur le processus de primaire (déjà expérimenté en Grèce)?

Avec Martine Aubry à sa tête, la crise de crédibilité du gouvernement en place largement aidant, le PS a pris une vitesse de croisière. Il a davantage d'épaisseur, il a consolidé un profil idéologique et programmatique plus cohérent et, en plus, il est poussé par le vent favorable de la crise du sarkozysme. Pour l'instant, Martine Aubry a largement gagné son pari.

Mais la perspective des primaires présidentielles incite à la plus grande prudence. La conséquence centrale de ce mode de désignation du candidat socialiste sera la réduction – pour une période certes courte mais cruciale – du rôle et de la puissance de l'appareil du parti. Les primaires qui ont eu lieu en Grèce (le PASOK est à l'avant-garde européenne de ce mode controversé de participation démocratique, qui constitue une rupture par rapport à l'histoire du fait partisan en Europe) permettent de tirer quelques leçons. 

Georges Papandréou a été désigné leader du PASOK (en 2004 et en 2007) à la suite de primaires ouvertes aux adhérents et aux électeurs du PASOK. En 2007, une confrontation sans merci a opposé un Papandréou affaibli (après son échec aux élections de 2007) à son principal rival au sein du PASOK, Elefetherios Venizelos, ancien ministre de la culture. En 2009, grâce à la force d'entraînement du nouveau mode d'élection, l'actuel leader de la Nouvelle Démocratie (le parti conservateur grec) a été également élu, bien que nettement outsider au lancement de la course, à la suite d'une primaire très ouverte et très compétitive. 

Si les primaires sont véritablement compétitives (au moins deux candidats prétendant sérieusement à la victoire), le jeu s'ouvre significativement. Compte tenu du fait que le corps électoral est mal défini, compte tenu aussi qu'il n'y a pas de repères venant du passé (ni pour les cadres du parti ni pour les médias ni pour les enquêtes d'opinion), les surprises sont possibles.

En Grèce, les coups de théâtre et les retournements de situation ont été nombreux. La participation populaire, notamment si elle est forte, introduit un élément de grande incertitude sur l'issue du scrutin. La polarisation et les divisions se renforcent. La légitimité du vainqueur, aussi. Ce dernier, quel qu'il soit, sort souvent très renforcé, non seulement au sein du parti mais aussi au sein de la société. Il incarne la légitimité démocratique, mais aussi l'efficacité, puisqu'il a passé un test populaire important. Il obtient le respect dû à celui qui a prouvé qu'il peut gagner.

En ce qui concerne le cas du PS, j'ai l'impression que le pacte tacite qui semble exister entre les principaux présidentiables va vraisemblablement réduire à la fois la dynamique de la concurrence et, par conséquent, l'aura du vainqueur. La première mise en œuvre des primaires est souvent prudente et bien contrôlée par la machine partisane. Cependant, une fois ce mode de désignation institué et appliqué, il changera dans l'avenir la dynamique de la compétition au sein du PS.

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Publié dans PS

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