Le discours anti-journalistes de Sarkozy survolte les militants
Par Marine TURCHI
« Journalistes, collabos ! » C’est ce qu’on pouvait entendre, mardi matin, dans le défilé du Front national, dans le IXe arrondissement de Paris. Des militants recadrés par Bruno Bilde, chef de cabinet de Marine Le Pen, qui leur demande de cesser. Quelques heures plus tard, autre décor – la place du Trocadéro –, mais toujours des attaques violentes contre les journalistes. Ce qu’on croyait réservé à certains militants frontistes est devenue la règle à l’UMP. Depuis plusieurs semaines, Nicolas Sarkozy a fait des médias sa nouvelle cible. Résultat : des militants galvanisés qui se défoulent sur les journalistes, comme ce 1er mai au Trocadéro (lire aussi notre reportage).
Pendant plusieurs mois, l’UMP a stigmatisé les immigrés. Des meetings avec de très longs passages mêlant sans transition le droit de vote des étrangers, l’immigration – légale, illégale –, la burqa, le terrorisme, le drame de Toulouse, Mohamed Mehra, l’insécurité, la fraude sociale, l'excision, les piscines avec des horaires pour les femmes. Des tracts officiels résumant les cinq raisons de voter Sarkozy, dont celles-ci : « Je vote pour un président qui assume la fermeté contre les délinquants et qui veut que la France maîtrise ses frontières » ; « un président (...) qui refuse le droit de vote des étrangers ». Des affiches et autocollants de l'UNI et du MIL, barrés de ces slogans : «Voter blanc, c’est donner le droit de vote aux étrangers », « s’abstenir, c’est donner le droit de vote aux étrangers », « vous voulez moins d’immigration, Sarkozy aussi ».
Cette escalade s'est intensifiée ces dernières semaines. Mais en parallèle, une autre a commencé, lancée à grande échelle lors du meeting national de Villepinte, le 11 mars (lire notre reportage). Ce jour-là, Jean-François Copé, patron du plus grand parti de France, fait siffler les journalistes par quelque 70 000 personnes, avec cette longue tirade : « Il se trouve qu’à Paris, le petit monde des commentateurs a décidé que l’élection était déjà jouée. À Paris, on se laisse intoxiquer par les sondages. À Paris, les éléphants sur le retour se partagent déjà les places. (...) Nicolas Sarkozy sera réélu par cette immense majorité silencieuse qui n’en peut plus de l’impunité médiatique qui protège le candidat socialiste depuis six mois. »
Après lui, tous les ténors de la majorité, qui se succèdent sur l’estrade, déclinent la même dialectique : médias parisiens contre peuple. Y compris le premier ministre, qui critique la manière dont est dépeint Sarkozy « à longueur d’éditoriaux à charge ». Ce jour-là déjà, le candidat a esquissé ses premières attaques contre le monde médiatique s'en prenant aux « intellectuels qui se regardent dans un petit miroir » : « Laissez-les mentir, se parler entre eux, nous avons autre chose à faire, cet autre chose, c’est le peuple de France. »
Depuis, les attaques se sont faites de plus en plus violentes. La presse est rendue responsable de la mauvaise dynamique de campagne, des sondages médiocres du candidat, des divisions dans la majorité. Les difficultés de leur camp et la crainte de voir le retour de la gauche au pouvoir ont mis les militants à cran. Les médias sont donc le bouc émissaire tout trouvé, ainsi qu'un moteur inconditionnel de mobilisation. En mars, lors de notre plongée dans les fédérations UMP, tous les militants et responsables interrogés le reconnaissaient volontiers : « l'acharnement de Hollande » et le« traitement médiatique » les ont resoudés, eux qui avaient des« doutes » encore quelques semaines auparavant (lire notre enquête). L’équipe de campagne de Sarkozy, comme l’UMP, l’ont bien compris. Depuis, plus un meeting n’a commencé sans un long développement fustigeant la presse.
Le parti présidentiel s’est ensuite mis à cibler certains médias, ou carrément des journalistes. Ainsi, le 22 avril, Eric Ciotti et Christian Estrosi, ont accusé, selon la direction de France 3, deux journalistes de la chaîne de « faire la campagne du Parti socialiste ou encore d’être un bastion de la CGT ». Les deux journalistes auraient aussi été « la cible d’agressions verbales » de militants. Le syndicat de journalistes SNJ-CGT a porté plaintepour atteinte à la liberté de la presse contre les deux députés UMP, qui démentent les faits. Deux jours plus tard, au tour d'Henri Guaino de s’en prendre, sur France Inter, à Bernard Guetta et Pascale Clark, traitant notamment celle-ci de « militante politique » qui« devrait s’inscrire dans un parti et aller faire des meetings »(voir la vidéo ici).
Le 28 avril, à Clermont-Ferrand, Nicolas Sarkozy (vidéo ci-dessous) s’en prend à Marianne, « un journal honteux qui a relayé l’appel des 700 mosquées, une honte ! » et son cofondateur, Jean-François Kahn : « J’ai vu qu’on ressortait même de la naphtaline M. Kahn. Celui-là qui a insulté toutes les femmes de France au moment du scandale de New York, en disant ce n’est qu’une soubrette qu’on trousse. Honte à celui qui est capable de dire une chose pareille. » Juste avant lui, Brice Hortefeux avait lui aussi critiqué Marianne à la tribune, mais cette fois au sujet d'un article expliquant qu'il n'y avait plus de Saint-Nectaire servi à l'Elysée.
Pendant l’entre-deux tours, Nicolas Sarkozy a accentué ses attaques, donnant dans le « ils » pour désigner journalistes et « observateurs » dénués de « civisme ». A chaque début de meeting, pendant de longues minutes, le même discours, commecelui-ci, prononcé à Saint-Cyr-sur-Loire (Indre-et-Loire), le 23 avril :
« La campagne du premier tour, nous l’avons faite contre la caricature, contre le mensonge, aucun président n’avait jamais subi un tel matraquage. De fait, ils n’ont reculé devant rien, ils n’ont hésité devant aucun mauvais coup, devant aucune manipulation. (...) On nous a dit égalité, mais où est l’égalité quand il n’y a pas d’impartialité ? Parfois, je regardais d’autres candidats, invités dans les mêmes émissions, je me demandais étaient-ce les mêmes émissions, étaient-ce les mêmes personnes qui interviewaient ? Je veux dire qu’ils étaient tellement plus aimables avec moi ! Et que personne ne le prenne en mauvaise part, je le dis avec le sourire, mais je le dis quand même, quand ce manque d’impartialité est le plus grand sur les chaînes financées par l’argent du contribuable, je voudrais rappeler qu’il y a des contribuables qui ne sont pas de gauche, qui ne sont pas d’extrême gauche et qui ont le droit d’être respectés dans leurs idées, dans leurs valeurs et pour leur candidat. (...) Les Français sont allés voter à plus de 80 %, c’est sans doute qu’il y a un civisme chez les Français qu’il n’y a pas chez les observateurs des Français. »
Voici les images, écoutez les premières minutes du discours :
Au fil des semaines le ton est monté sur le terrain. Pas un meeting ou un reportage sans une remarque des militants. Dans la queue en attendant l’ouverture des portes des meetings. Dans la salle. Lors des interviews. D’autant que, lors des événements UMP, les journalistes sont facilement identifiables, avec leur badge presse (portant nom, prénom et média) accrochés à un cordon au cou. Alors les remarques fusent : « Vous le matraquez ! », « C'est de votre faute », « Vous n’avez pas honte ! », « Tous les journalistes sont de gauche, citez-m'en un seul de droite ! », « Il n’y a que le Figaro, les autres, scandaleux ! ».
Exemple lors de meeting à la Mutualité, à Paris, le 12 avril (lire notre reportage). Nous abordons un couple de retraités après le discours de Nicolas Sarkozy. Ils n’ont aucune idée de notre média. Que pensent-ils de la campagne de leur candidat ? Le mari nous empoigne le bras et nous secoue : « On ne veut pas du retour des gaucho-trotsko-communistes ! Je suis un ancien policier, j’ai 84 ans, je les ai eus face à moi en 1968, je ne veux pas de cette clique ! » On tente de recentrer le débat avec une autre question : quelles sont les trois idées phare qui les séduisent dans le programme de Sarkozy ? « Il en a entre les jambes ! » répond-il en désignant son entrejambe. Puis il reprend et hurle, sans nous lâcher :« Hollande c’est un rigolo ! Les trotskistes vont revenir foutre la merde et c’est de votre faute à vous les médias ! » Pas le temps de poser d’autres questions, sa femme se met elle aussi à hurler :« Vous trouvez ça normal que tous les journalistes soient de gauche ?! Vous, les journalistes, vous l’avez matraqué, dès le lendemain du 6 mai 2007 ! C’est honteux ce que vous avez fait, honteux ! Vous avez sali le président ! » Le couple s’en va en continuant de lancer des « honteux ! ».
Le 30 avril, lors du meeting de Sarkozy à Avignon, l'ambiance est« électrique », comme le rapportent plusieurs journalistes. Les médias sont hués et accueillis aux cris de « journalistes au chômage ! », comme le raconte la journaliste des Inrockuptiblessur Twitter :
Ce rassemblement du 1er Mai au Trocadéro n’a donc pas fait exception. Bien au contraire. A cinq jours du second tour, et après la publication de nos révélations sur le financement de la campagne de 2007 de Nicolas Sarkozy, les militants se servent des journalistes comme d'un punching-ball. Ce mardi, nous nous sommes rendues sur la place du Trocadéro, avec ma collègue Ellen Salvi. L’une comme l’autre, à deux endroits différents de la place, nous avons essuyé les mêmes insultes, tantôt dirigées contre les médias, tantôt plus précisément contre Mediapart. Au point qu’il était impossible de travailler.
Mais cette fois-ci, la violence verbale a redoublé, quand elle n’était pas physique. Des militants qui scrutent les badges, le saisissent parfois pour constater le nom du média, hurlent des « qu'est-ce que vous faites là ?, vous n’avez pas honte ! », « c'est ça votre travail ?! ». Des insultes jusque dans le métro.
Et ces deux épisodes plus violents (lire le billet de blog d'Edwy Plenel). Il est 13 heures, sur le terre-plein central la foule arrive. La sono est déjà forte. Le meeting va commencer dans quelques minutes. Près des barrières, je prends des photos de la scène (et non des militants). Les remarques anti-journalistes “habituelles” sont débitées. On me demande où je travaille. A la réponse, les insultes redoublent. « Aaaaah ! Mediapart ! », « il y a Mediapart, regardez ! », lance une militante d’une cinquantaine d’années, issue du parti chrétien démocrate.
Une demi-douzaine de militants, entre 50 et 60 ans, se tournent vers moi et m’encerclent. « Vous avez écrit que ,c'est Pétain ! » lance l'un (ce qui est évidemment faux). Une conversation de vingt minutes s’ensuit, mouvementée, ponctuée de « socialo-communistes », de « Et Mitterrand ?! » et « Et les affaires du Nord-Pas-de-Calais ?! ». Inutile de leur parler des nombreuses enquêtes que Mediapart a réalisées sur le sujet, ils n’entendent pas, ils crient. Impossible de continuer à faire des photos de la scène, ils m’en empêchent en posant leur drapeau sur l’appareil photo. Je décide de changer d’endroit. Entre-temps, le terre-plein s’est complètement rempli. La foule est compacte et survoltée. Difficile d’avancer. A mon passage, un homme d’une soixantaine d’années tire sur mon cordon, s’empare de mon badge, voit l’inscription “Mediapart” et me l’arrache, pour le brandir en hurlant « C’est Mediapart, Ils sont là ! Ils sont là ! » Nouvelles insultes dans l’entourage, « Sale gauchiste ! », etc. Je sors difficilement.
Beaucoup de confrères, dans les discussions, font état des « insultes » répétées. Pendant ce meeting, certains journalistes (du Monde, de Libération, Politis, etc.) ont aussi relaté des difficultés, sur leurs comptes Twitter :
Quelques minutes plus tard, Jean-François Copé, à la tribune, chauffe la foule en s’en prenant à « une officine abonnée aux coups tordus » et « les médias (qui) reprennent en cœur» (ses informations, ndlr) :
Ce sont précisément de tels discours, répétés chaque jour, dans les médias, dans les meetings, qui légitiment l'idée des médias boucs émissaires. Et qui, surtout, transforment les réunions publiques en défouloirs, dans l'hystérie collective.