Le diktat Tina a raison du référendum grec
Le premier ministre grec Georges Papandréou est donc finalement sur le point de céder. Soumis à la formidable pression de nombreux dirigeants européens, et tout particulièrement de Nicolas Sarkozy et d'Angela Merkel, il a suggéré ce jeudi après-midi qu'il pourrait renoncer à son projet de référendum. Exit donc l'appel à une consultation populaire, qui avait enflammé les marchés financiers et déclenché une nouvelle et gravissime crise européenne. L'affaire va pourtant laisser des traces. Car elle est révélatrice du fonctionnement de l'Europe et de l'impasse dans laquelle elle est plongée.
Même s'il se confirme être refermé, cet épisode du référendum, il faut en effet l'examiner de près car il en dit long, vu de France, sur le diktat que Nicolas Sarkozy a voulu imposer à la Grèce. Comme il en dit long sur certaines hésitations ou lignes de fractures dans les rangs socialistes.
Reprenons donc le fil des événements de ces derniers jours. C'est un véritable coup de force que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel tentent contre le peuple grec, mercredi soir. Sur le registre insupportable du thatchérisme, celui du syndrome TINA (pour « There is no alternative » – « Il n'y a pas d'alternative »), ils somment la Grèce de se soumettre ou de quitter l'Europe, d'accepter un nouveau et très violent plan d'austérité ou alors de quitter la zone euro. Voilà en résumé le chantage formulé par le chef d'Etat français et la chancelière allemande, lors de leur conférence de presse commune. Un coup de force mais aussi un piège.
Il suffit d'écouter la conférence de presse pour mesurer la violence du ton.
Cliquer ici pour visionner la conférence Sarkozy-Merkel
Alors que la Grèce est K.O. debout après deux plans d'austérité et que la rue clame sa colère depuis plusieurs jours à l'annonce d'un troisième plan, alors que le pays traverse une crise sociale et politique gravissime, ils font l'un et l'autre mine d'être agacés par le recours au référendum annoncé par le premier ministre Georges Papandréou. Et loin d'aider leur homologue grec à trouver une porte de sortie, ils le somment en quelque sorte de courber l'échine ou bien de déguerpir. Le syndrome Tina, effectivement. « La question qui se trouve posée, c'est celle de l'avenir européen de la Grèce. La Grèce veut-elle ou non rester dans la zone euro. C'est sur cette question qu'elle devrait se prononcer si un référendum devait être organisé », tonne ce soir-là Nicolas Sarkozy.
Pas un mot sur l'autre Europe qu'il faudrait construire, une Europe moins favorable à la spéculation et plus attentive aux questions sociales ! Non, sur un registre qui lui est cher, celui de l'autoritarisme – tartarinades et hochements de menton –, Nicolas Sakozy tient donc des propos passablement humiliants pour Georges Papandréou, qui n'a pas même été convié à la conférence, et le somme de se soumettre.
Côté français, le ton est alors donné. Et les ministres sont invités dans les heures qui suivent à courir micros et caméras pour répéter comme des perroquets la parole présidentielle. « Je crois que ce qu'il faudra bien dire au peuple grec, c'est que ce référendum, ça n'est pas "est-ce que vous êtes d'accord avec l'accord qui a été passé" mais "est-ce que vous voulez rester dans la zone euro ou non" », professe ainsi, peu après sur LCI, Jean Leonetti dont on avait presque oublié qu'il était ministre des affaires européennes. Trop content qu'on le sollicite, le même reprend quelque temps après la parole au micro de RTL, et s'écartant maladroitement des éléments de langage préparés par l'Elysée, se laisse emporter : « La Grèce est à la fois quelque chose qu'on pouvait surmonter et en même temps quelque chose dont on peut se passer. » Ouste! Dehors les Grecs...
Les mises en garde de Daniel Cohn-Bendit
Voilà donc d'un seul coup ressortie la vieille détestation des pays du Sud – les pays du « Club Med », comme on les a appelés pendant un temps – qui a marqué les débats préparatifs à la création de l'euro. Avec ses gros sabots, Jean Leonetti ne mesure sans doute pas le sens du message qu'il adresse alors aux Grecs: « L'Europe, aimez-la ou quittez-la », fait-il mine de leur dire. C'est en quelque sorte la variante européenne de la sortie malencontreuse que Nicolas Sarkozy avait, pendant sa campagne de 2007, empruntée à l'extrême droite : « La France, aimez-la ! Ou quittez-la » (vidéo ci-contre).
Celui qui a le mieux décrypté ce chantage, peu après, c'est assurément l'eurodéputé Daniel Cohn-Bendit au micro, jeudi matin, de France Inter. Cliquer ici pour écouter Daniel Cohn-Bendit
Saluant la « décision courageuse » du premier ministre grec d'en appeler au vote populaire, le vice-président des députés verts au Parlement européen a vivement critiqué le couple franco-allemand, les affublant du sobriquet de «Merkozy». « La solution est dans la main de Merkozy qui devrait tendre la main à Papandréou en lui disant "comment on peut vous aider".» Brocardant « le manque d'éducation » d'Angela Merkel et Nicolas Sarkozy vis-à-vis de Georges Papandréou au sommet du G20, il a lâché : « Faire attendre un chef d'Etat, faire une conférence de presse sans lui, c'est malpoli et incivil. »
Et sur le fond, il a fait valoir qu'il fallait « mettre ensemble rigueur et solidarité » en prévoyant un volet d'investissement, à côté du plan de rigueur. « M. Papandréou pose une question à l'Europe, pas seulement aux Grecs. S'il n'y a pas de communautarisation aussi bien des dettes que de la relance, on ne s'en sortira pas », a-t-il dit, défendant aussi la nécessité d'un « plan européen de lutte contre l'évasion fiscale ». En bref, il a essayé de faire valoir qu'il fallait aider les Grecs et non pas les assommer. Les aider, sur le chemin d'une autre Europe, avec des règles différentes. Les aider en sortant du syndrome Tina.
Pendant un moment, c'est aussi ce qu'ont suggéré les principaux dirigeants socialistes français. Dans leur communiqué commun, publié mardi soir, le candidat socialiste à l'élection présidentielle, François Hollande, et la première secrétaire du Parti socialiste, Martine Aubry, ont en effet clairement défendu une autre voie. Sans approuver formellement le recours au référendum, ils ont condamné sans équivoque le « défaut de gouvernance de la zone euro ». « Au-delà de la décision qui sera prise par le parlement grec, cette situation traduit un défaut de gouvernance de la zone euro », ont-ils dit, avant d'ajouter : « Bien des difficultés actuelles auraient pu être évitées si l'Europe avait fait preuve de solidarité dès le début des attaques spéculatives contre la Grèce (...) L'Europe a agi trop tard, trop faiblement sur le plan financier, et trop durement sur le plan économique et social. »
Condamnation de « la brutalité des mesures engagées »
Les deux dirigeants socialistes ont aussi rappelé qu'ils avaient toujours dénoncé « la brutalité des mesures engagées ». « Si cette décision de M. Papandréou entraîne de nouveaux désordres sur les marchés financiers, elle devrait surtout décider les dirigeants européens à prendre enfin les décisions d'engager les réformes structurelles, notamment pour réguler le système financier – comme nous n'avons cessé de le proposer depuis des mois –, et pour trouver un juste chemin entre la réduction des déficits et le maintien de la croissance et de l'emploi. »
Et ce ton-là était assurément nouveau. Car le communiqué commun Hollande-Aubry comprenait une petite habileté. Il n'est pas exact, en effet, que les socialistes aient toujours dénoncé « la brutalité des mesures engagées » contre le peuple grec. Lors du premier plan supervisé par le FMI, à l'époque dirigé par Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry et François Hollande s'étaient en particulier bien gardés d'émettre des critiques.
La colère du peuple grec et l'appel au référendum ont donc indéniablement fait bouger les lignes du débat au sein de la gauche française. Les partisans de “Tina” ont perdu du terrain. Il suffit d'ailleurs d'écouter les propos qu'a tenus Martine Aubry, également mardi soir, à l'issue du bureau national du PS, pour le mesurer (vidéo ci-dessous). Estimant que l'Europe avait eu le tort depuis un an et demi de ne rien faire pour « casser la spéculation » et critiquant des « plans d'austérité trop brutaux », la première secrétaire du PS a implicitement défendu une autre voie.
S'exprimant presque juste avant ce bureau national, François Hollande s'est, lui, bien gardé de dire s'il approuvait ou désapprouvait le recours au référendum (vidéo ci-dessous) : «Le premier ministre grec soumet cette question référendaire au Parlement grec. C'est son droit. C'est la légitimité du peuple grec d'être consulté, si le Parlement (grec) l'accepte», s'est-il borné à dire avant de poursuivre. «Donc, moi, je n'ai pas à juger ici d'une procédure. Je constate qu'elle a des conséquences (...) Il est tout à fait important que les Grecs soient mis devant leurs responsabilités, référendum ou pas.» Dans cet entretien, il a simplement souligné que le plan grec était « insuffisant ».
Cacophonie
De la part de François Hollande, était-ce donc le signe d'une solidarité moins affirmée à l'égard du peuple grec ? A tout le moins, on a senti de nouvelles lignes de fractures au sein des socialistes français, car le candidat du PS n'a pas dit que ce qui transparaissait dans cette vidéo. Quelque temps plus tard, il a souhaité que le référendum demandé par le premier ministre socialiste grec, Georges Papandréou, porte sur la question de la présence de ce pays dans la zone euro et qu'elle soit « posée rapidement aux Grecs ». «Si M. Papandréou obtient la confiance, s'il y a un référendum, moi, ce que je souhaite, c'est que ce référendum porte sur une question qui est la présence dans la zone euro, et que cette question soit posée rapidement aux Grecs pour qu'ils puissent dire rapidement leur mot et donner à l'Europe la réponse », a-t-il dit.
Traduction : François Hollande n'a pas suggéré que le peuple grec se prononce pour ou contre le troisième plan d'austérité; ou alors pour cette Europe ou pour une nouvelle Europe, fondée sur d'autres règles. Non, c'est là encore la question Tina : rester dans l'euro ou en sortir. Comme si une politique monétaire commune et une monnaie unique devaient nécessairement être adossées à une politique d'austérité.
Nul au Parti socialiste n'a osé alors rétorquer à François Hollande. Mais on a deviné, ici ou là, de la mauvaise humeur. Témoin la cacophonie socialiste de la journée de mercredi. D'un côté, on entendait Benoît Hamon : pour lui, il fallait poser la question du fonctionnement de l'Europe et du rôle de la Banque centrale. Et de l'autre, on entendait l'ancien ministre socialiste des finances, Michel Sapin, proche de François Hollande, invité du « Talk » du Figaro (vidéo ci-dessus), défendre la ligne de son champion : «La bonne question c'est : "Est-ce que les sacrifices pour rester dans la zone euro valent le coup ?".»
Toutes ces controverses feutrées sont donc désormais étouffées, au moins provisoirement. Puisque l'idée d'un référendum est maintenant écartée, et que l'on évoque même un gouvernement grec d'union nationale autour de Lucas Papademos, un ultra orthodoxe de la rigueur et ancien vice-président de la Banque centrale européenne (BCE), l'austérité restera plus que jamais d'actualité.
La question risque pourtant de hanter la rue, en Grèce, et aussi les socialistes européens : alors, Tina or not Tina ?