Le déjeuner du juge

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart

 

 

 

Un document inédit, récemment versé au dossier judiciaire des moines de Tibéhirine après sa déclassification, met en cause les méthodes de l'une des plus grandes figures de l'antiterrorisme français, le juge Jean-Louis Bruguière, et lève un coin de voile sur les arrangements hors procédure du magistrat avec les services secrets dans une affaire sensible qui contrarie la raison d'Etat.

Classé «confidentiel défense», le document que Mediapart publie ci-dessous est daté du 23 mars 2004. Il est adressé à la ministre de la défense de l'époque, Michèle Alliot-Marie.

 

Il s'agit d'une note officielle signée par le général Philippe Rondot, alors rattaché au cabinet de la ministre, qui affirme qu'un «entretien» a été organisé, le 23 janvier 2004, entre le militaire, le juge Bruguière et le patron de la Direction de la surveillance du territoire (DST, aujourd'hui DCRI) pour«préparer notre dossier, du côté français» dans l'affaire des moines de Tibéhirine.

 

 

L'affaire a de quoi surprendre. D'une part, à la date où s'est déroulée la rencontre, Jean-Louis Bruguière n'avait pas encore été désigné comme le magistrat chargé d'enquêter sur la mort, en 1996, des sept religieux français du monastère de Tibéhirine, en Algérie. D'autre part, cette rencontre officieuse entre un juge (normalement) indépendant, le chef du contre-espionnage français et un militaire rattaché au cabinet d'un membre du gouvernement n'apparaît nulle part dans la procédure. Invisible.

 

 

P.Rondot
P.Rondot© Reuters
Dans les faits, une plainte a été déposée par des proches des moines en décembre 2003. Mais le parquet de Paris n'ouvrira une information judiciaire pour«enlèvements, séquestrations et assassinats en relation avec une entreprise terroriste» que le 10 février 2004. Le juge Bruguière sera quant à lui désigné dans la foulée, c'est-à-dire une quinzaine de jours après avoir vu le général Rondot et le préfet Pierre de Bousquet de Florian, alors directeur de la DST.

 

 

Une autre note du général Rondot, antérieure cette fois à la rencontre, vient ruiner tous les doutes possibles sur la véritable nature d'un tel rendez-vous. Daté du 21 janvier 2004, le document en question, dont la presse a déjà fait état, est un compte-rendu que le général Rondot a rédigé après un échange avec le directeur de cabinet de Mme Alliot-Marie.

 

Le maître-espion, qui occupait le prestigieux poste de conseiller pour le renseignement et les opérations spéciales (CROS) au ministère de la défense, y fait état du fameux déjeuner prévu pour le lendemain – il aura lieu finalement le surlendemain – avec le juge Bruguière et le patron de la DST. L'affaire Tibéhirine est au menu de l'«examen des dossiers», selon la note. L'objectif est clair: «encadrer le juge» que l'on emmène, d'après M. Rondot,«à la popote».

Voici le document:

 

© DR
«L'indépendance de la justice est bafouée»

Contacté par Mediapart, l'avocat des parties civiles de l'affaire des moines de Tibéhirine, Me Patrick Baudouin, se dit «stupéfait» par la découverte de cette réunion cachée, qui s'est tenue, hors procédure, avant que le juge Bruguière ne soit saisi.

«Cela veut dire que le principe même d'indépendance de la justice est bafoué quand un juge prépare avec des représentants de l'Etat un dossier avant même d'en être chargé. C'est l'antithèse du magistrat indépendant et impartial», s'étrangle Me Baudouin. Qui ajoute: «A l'évidence, l'affaire des moines de Tibéhirine est un dossier qui a été plus traité de manière politique que judiciaire. La raison d'Etat a, au départ, prévalu sur la recherche de la vérité.»

 

Sollicités par Mediapart, ni le juge Bruguière ni le général Rondot n'ont donné suite à nos appels.

 

 

JL. Bruguière
JL. Bruguière© Reuters

Les manœuvres d'arrière-cuisine du juge Bruguière, qui en disent long sur les arrangements officieux entre un puissant magistrat et des services de l'Etat prompts à préserver leurs intérêts, ne sont d'ordinaire jamais connues du public. C'était compter sans le départ de la magistrature de M. Bruguière, après son cuisant échec électoral aux législatives de 2007 – le juge s'était présenté sous les couleurs de l'UMP – et la récupération de l'affaire des moines de Tibéhirine par un nouveau juge, Marc Trévidic, qui a réorienté l'enquête sur au moins deux points essentiels.

 

 

  1. L'ancien attaché militaire de l'ambassade de France à Alger, le général Buchwalter, a révélé au juge, le 25 juin 2009, que les sept religieux français n'avaient pas été assassinés par les terroristes des Groupes islamiques armés (GIA), mais sans doute tués à la suite d'une bavure de l'armée algérienne.
  2. Le juge a recueilli plusieurs éléments pouvant laisser penser que deux dignitaires des GIA, Djamel Zitouni et Abderrazak El-Para, soupçonnés d'avoir fomenté et participé au rapt des moines, étaient en réalité manipulés par l'appareil sécuritaire algérien.

Ces deux révélations, qui ne sont pas exclusives l'une de l'autre, mais pas encore corroborées par des éléments probants d'un point de vue judiciaire, ont toutefois d'ores et déjà permis de découvrir que la version officielle défendue pendant des années par l'Etat algérien et l'Etat français, validée par le juge Bruguière, était plus que fragile. A savoir: les moines de Tibéhirine ont été kidnappés et exécutés par des islamistes – et seulement des islamistes – et que certains services algériens sont totalement étrangers à cette tragédie.  

 

Pour l'heure, il est établi que, tombés aux mains des Groupes islamistes armés (GIA) dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, les sept ecclésiastiques du monastère de Tibéhirine (à 90 km au sud d'Alger) ont été tués deux mois plus tard, mais la date exacte n'est pas connue. Par qui ? Dans quelles conditions ? Pourquoi ? Personne ne peut le dire avec certitude, sauf à supposer que des éléments aient été cachés à la justice.

Une chose, en revanche, est sûre: seules les têtes des moines ont été retrouvées. Pas leurs corps. 

Les cassettes cachées dans le coffre-fort du juge

 

Les moines de Tibéhirine
Les moines de Tibéhirine© DR

Dans ce chemin sinueux vers la vérité judiciaire, il est donc désormais permis de penser que le juge Bruguière n'a pas œuvré – loin s'en faut – pour faciliter la bonne tenue des investigations. Du moins, tout semble avoir été fait pour empêcher que l'enquête ne prenne une direction susceptible de mettre en délicatesse les relations franco-algériennes.

 

En effet, comme Mediapart l'avait révélé en mai 2010, le juge Trévidic a découvert courant 2008 dans le coffre-fort de son prédécesseur des documents liés à l'affaire des moines de Tibéhirine qui n'avaient pas été versés à la procédure.

 

Il s'agissait de cassettes vidéo sur lesquelles figuraient notamment les aveux de plusieurs repentis des GIA, soupçonnés d'être à l'origine du rapt et de l'assassinat des moines trappistes. La parole de ces déserteurs avait été recueillie en 2006, par la police algérienne, dans le cadre d'une commission rogatoire internationale. Mais seule une transcription écrite de ces entretiens filmés avait été versée au dossier d'instruction par le juge Bruguière.

 

 

El-Para
El-Para© DR

Or, il s'est avéré que la police algérienne avait livré à la justice française une version soigneusement expurgée de ses auditions avec les repentis, vraisemblablement dans le but de cacher de gênantes révélations. Durant leur interrogatoire, face caméra, deux d'entre eux avaient en effet nommément mis en cause dans le rapt des moines un cadre du GIA, un certain Abderrazak El-Para.

 

 

Ombre insaisissable du terrorisme algérien, El-Para est un personnage trouble, adjoint de l'émir du GIA Djamel Zitouni. De nombreux indices laissent aujourd'hui penser que El-Para (comme Zitouni, d'ailleurs) fut en réalité un agent de l'appareil sécuritaire et militaire algérien, infiltré au sein des GIA puis du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) afin de manipuler ces deux mouvements et d'entretenir un climat de terreur favorable au pouvoir algérien et à sa politique.

 

Interrogé en juillet 2009 par L'Express sur la manière dont il avait conduit son enquête sur les moines de Tibéhirine, le juge Bruguière avait déclaré:«Contrairement à ce que tente de faire croire Me Baudouin, je n'ai jamais été de parti pris et toujours ouvert au dialogue. Me Baudouin ne défend pas l'intérêt des victimes en se faisant de la publicité avec une polémique purement idéologique.» L'avenir n'a pas forcément donné raison au magistrat.



 

 


 

 

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Publié dans Affaires

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