Le défilé des apostrophes
A droite, où on jubile. Mais aussi à gauche, où on se dit qu'avec une telle candidate à la tête des écolos, le désistement au 2e tour ne va pas être une partie de plaisir...
La qualité du débat public dans notre pays aurait-il, comme le suggérait dans son édition de samedi-dimanche le journal «Libération», atteint la côte d'alerte ? Toujours est-il que, d'une phrase l'autre, de celle d'Eva Joly suggérant de supprimer le défilé militaire à celle de François Fillon lui répliquant vertement, on avait rarement vu autant de déclarations à l'emporte-pièce occuper autant d'espace et faire autant débat.
Si on excepte le double exploit de Thomas Voeckler dans les Pyrénées, cette polémique aura porté le maillot jaune de l'actualité pendant tout ce grand pont de la mi-juillet. Reprenons les choses pour ceux qui auraient manqué les étapes précédentes. 14 juillet: Eva Joly lâche sa fameuse phrase sur le défilé militaire suggérant de le remplacer par un «défilé citoyen». Et, comme si ce n'était pas assez, la voilà qui en rajoute et dénonce «le symbole de la France puissance coloniale». Et tout ça le lendemain de la mort de cinq de nos soldats en Afghanistan...
Inutile de dire que les réactions pleuvent. A droite, où on jubile. Mais aussi à gauche, où on se dit qu'avec une telle candidate à la tête des écolos, la bataille de la présidentielle et le désistement au deuxième tour ne va pas être une partie de plaisir... Tout pourrait s'arrêter là. Sauf que François Fillon, en voyage en Afrique, s'en mêle. Et qu'il lance «je pense que cette dame n'a pas une culture très ancienne de la tradition française, de l'histoire française et des valeurs françaises». Trois fois le mot «français» dans une phrase ?
Immédiatement, les «bons» esprits s'emparent de la phrase. Elle ne peut à leurs yeux que signifier un durcissement de ton, un alignement sur la droite la plus dure, une condamnation de la binationalité. A entendre Noël Mamère, garçon au demeurant intelligent et sympathique, une telle saillie venant du Premier ministre nous rapproche à grand pas du moment où la droite va finir par accuser EELV d'être «le parti de l'étranger»...
Martine Aubry, qu'on avait connue plus avisée, ou François Hollande qu'on pensait moins emporté, font part de leur indignation. Cette indignation, qui va jusqu'à faire le reproche au Premier ministre de s'être exprimé... de l'étranger, est évidemment une posture. Que le propos de François Fillon ait réussi à faire oublier la gaffe d'Eva Joly, c'est en effet pain béni. Mais voilà que la franco-norvégienne -dont les amis prient désormais pour qu'elle se taise...- en rajoute en expliquant qu'elle n'est pas «descendue de son drakkar».
Et Fillon qui ne veut pas être en reste qui en remet une couche. Jusqu'à se féliciter hier de la polémique expliquant sa colère quand «il entendait que l'on comparait les défilés du 14 juillet à ce qui se passe en Corée du Nord». Au fait, Eva Joly est depuis 50 ans en France. Et François Fillon est marié à Pénélope, une Galloise depuis 30 ans. Et s'ils faisaient une bouffe pour parler de tout ça entre eux ?