Le CSM est d'accord pour muter le procureur Courroye
Un avis négatif de sa part aurait créé une situation de blocage. Ce mardi 31 juillet dans l'après-midi, après plus de deux heures de délibéré, le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) a rendu un avis positif au projet de muter Philippe Courroye, actuel procureur de la République de Nanterre, comme simple avocat général à la cour d'appel de Paris. Une mutation « dans l'intérêt du service »,demandée le 20 juillet par la ministre de la justice Christiane Taubira, et qui se réalisera donc prochainement pour le magistrat, à égalité de grade et de traitement, mais avec quelques menus avantages en moins (voiture avec chauffeur, notamment).
En saisissant le CSM, Chistiane Taubira avait fait savoir qu'elle se conformerait à son avis, et cela quelle que soit la décision rendue. Autant dire qu'en cas d'avis négatif, il aurait été extrêmement difficile de déloger l'actuel procureur de Nanterre.
« Il aurait été plus simple de prononcer directement une suspension provisoire, et de lancer une inspection en profondeur au tribunal de Nanterre », estimait-on à l'Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire et modérée) avant le prononcé de l'avis.
Déjà mis en cause devant la formation disciplinaire du CSM sur plainte du Monde dans l'affaire des fadettes de journalistes, ainsi que dans deux affaires pénales pour des faits semblables, le très controversé procureur Courroye avait été reçu par le directeur de cabinet de la ministre de la justice, Christian Vigouroux, mais s'était opposé par avance à toute mutation.
Selon des informations obtenues par Mediapart, le candidat de la Chancellerie pour Nanterre est Robert Gelli, actuel procureur de Nîmes et président (élu par ses pairs) de la conférence nationale des procureurs, qui avait également été pressenti récemment pour devenir directeur des affaires criminelles et des grâces.
Est-ce l'ambition qui l'a perdu ? Féru de littérature et d'opéra, très confiant en ses propres qualités, persuadé d'avoir un destin, Philippe Courroye s'était fait connaître au début des années 90 comme juge d'instruction à Lyon, où sa réputation de magistrat implacable s'est construite avec les dossiers Michel Noir et Alain Carignon. Il était alors devenu l'un des totems du juge d'instruction indépendant, avec Renaud Van Ruymbeke, Thierrry Jean-Pierre et Eva Joly.
Sa carrière n'a réellement décollé qu'avec son arrivée au pôle financier de Paris, à 40 ans seulement, en 1999. Après avoir accroché Charles Pasqua à son tableau de chasse, le juge Courroye est au zénith de sa popularité, mais il commence cependant à inquiéter ses admirateurs.
L'incorruptible rend un non-lieu dans l'affaire des frais de bouche de la famille Chirac à l'Hôtel de Ville de Paris. Accepte une invitation à dîner de François Pinault avec le même Jacques Chirac. S'en va rencontrer le ministre de l'intérieur Nicolas Sarkozy place Beauvau. Reçoit pour mission de faire tomber le chef nationaliste corse Charles Pieri, et s'en acquitte sans état d'âme.
Alors que sa proximité avec Nicolas Sarkozy est revendiquée par les deux hommes, sur un mode décomplexé, Philippe Courroye est bombardé procureur de Nanterre en mars 2007, peu avant l'élection présidentielle, et malgré l'avis négatif du CSM, qui note son manque d'expérience au parquet.
Occupant le poste le plus sensible après Paris, le chef du parquet de Nanterre doit veiller sur le richissime département des Hauts-de-Seine, où l'on ne compte plus ni les sièges sociaux de grandes entreprises, ni les grosses fortunes, ni les célébrités du show-biz et de la politique.
Magistrats, avocats, journalistes, tous voient changer Philippe Courroye. L'homme prend goût aux bonnes tables, à la fréquentation de grands patrons comme Martin Bouygues. Il commet l'imprudence d'inviter à déjeuner chez lui le PDG de Casino, Jean-Charles Naouri, en présence de son avocat Paul Lombard, et du commissaire de police en charge de plusieurs plaintes de Naouri contre ses associés, la famille Baud. Cela alors que l'épouse de Philippe Courroye travaille pour le groupe Casino. L'affaire fait tache.
L'étoile du procureur pâlit d'autant plus que les affaires sensibles sont étouffées à Nanterre (une tradition locale, il est vrai), et que ses rapports avec la présidente Isabelle Prévost-Desprez deviennent exécrables. L'affaire Bettencourt, précipité balzacien de course à l'argent, achèvera de déconsidérer le magistrat.
Assez peu combatif face au CSM, ce 31 juillet, Philippe Courroye a répété son souhait de faire une demande de mise en disponibilité pour devenir avocat. Comme s'il avait lui-même conscience de ne plus pouvoir rester procureur.
Les membres du CSM, pour leur part, ont pris acte de la situation, devenue ingérable, au parquet de Nanterre, ainsi que des refus de Philippe Courroye, à qui le ministre Michel Mercier avait proposé plusieurs postes en guise de porte de sortie.
À l'Union syndicale des magistrats (USM) on se dit « soulagé » après la décision du CSM, et on espère « que les langues vont maintenant se délier à Nanterre s'il y a enfin une inspection ». En revanche, ce 31 juillet, le Syndicat de la magistrature (SM, gauche), auteur d'une lettre ouverte au vitriol à Philippe Courroye, ne commente pas encore la décision.