Le Crédit Agricole vend CLSA, joyau de la couronne

Publié le par DA Estérel 83

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C’est l’histoire banale d’une famille ruinée par les extravagances d’un flambeur et qui doit en mettre les bijoux à l’encan pour éponger ses dettes de jeu. Ayant lourdement investi, avec une clairvoyance digne d’éloges, dans ce parangon de la vertu économique qu’est la Grèce (facture, à ce jour : quelque 7 milliards d’euros), les éminences du bocage qui dirigent le Crédit Agricole viennent de céder à une institution chinoise le dernier fleuron de présence financière française en Asie, devenue le poumon de la croissance mondiale. 

Crédit Lyonnais Securities Asia (CLSA), le joyau en question, est pratiquement inconnu en France, mais le nom est familier, de Bombay à Tokyo en passant par Pékin, à quiconque est associé peu ou prou, depuis plus de deux décennies, au « miracle asiatique ». Leader du courtage à l’échelle régionale, CLSA brille notamment par une recherche indépendante qui figure systématiquement en tête des classements professionnels, ses présentations et ses forums étant des musts pour les émetteurs et les investisseurs actifs à travers l’Asie.

Pour 310,3 millions de dollars, le numéro un chinois du courtage financier Citic Securities Co., enregistré à Shenzen, va acquérir 19,9 % de la participation détenue par le Crédit Agricole dans CLSA, avec une option pour racheter les 81,1 % restant au prix de 917 millions de dollars. « Nous avons décidé d’acheter un courtier plutôt que de choisir une croissance organique, parce qu’il n’est jamais facile de construire tout seul et que nous ne voulons pas rater une très belle occasion de nous développer », indiquait récemment le vice-président de Citic Securities Yin Ke, qui va entrer au conseil d’administration de CLSA. 

Pour CLSA, dont une partie substantielle du capital est détenue par son personnel (1 500 personnes en Asie et dans les grands centres financiers internationaux), l’adossement à Citic Securities, filiale du très puissant conglomérat d’État chinois Citic Group Corp., peut constituer un levier utile afin de bénéficier de la révolution financière qui s’annonce comme la nouvelle frontière de l’économie chinoise. « Nous prévoyons que la part de la Chine dans les flux globaux de capitaux va augmenter au cours des 10 à 15 prochaines années ; nous attendons à terme la libéralisation du renminbi et des flux massifs de capitaux circulant depuis et vers la Chine et nous voulons être au centre de ce processus », confiait il y a peu le patron de CLSA Jonathan Slone.

Gary Coull et Jim Walker, les fondateurs Gary Coull et Jim Walker, les fondateurs © JWF

 

Tandis que le successeur de Jim Walker et Gary Coull, les deux journalistes (prématurément disparus) qui créèrent CLSA à Hong Kong en 1986 (sous le nom de Winfull Laing and Cruikshank), se projette dans l’avenir lointain de l’Asie, les dirigeants de la« banque verte », il est vrai plus qualifiés pour redistribuer aux paysans français les subsides de Bruxelles, comptent leurs sous avant les fins de mois et abandonnent sans regrets une position stratégique qu’ils n’ont jamais été capables d’exploiter.

Le mariage de la carpe et du lapin

«On observe toujours le même cycle dans les crises de ce genre», commente Kenneth Courtis, qui connaît l’Asie comme le dos de sa main pour y avoir été l’économiste en chef de Deutsche Bank  puis le vice-président de Goldman Sachs. «Pendant 15 ans les banques japonaises ont bradé leurs actifs internationaux afin de renflouer leur fonds propres. Les banques américaines agissent de même depuis 2009. Bank of America a vendu 20% de China Construction Bank, Morgan Stanley est sorti de sa joint-venture avec CICC (China International Capital Corporation Limited), AIG, bêtement tuée par (Hank) Paulson a vendu AIA, le plus beau joyaux de la finance américaine. AIA est déjà le 5eme groupe d'assurance dans le monde et je pense que dans quelques temps, disons 5 ans, il sera le plus important. Mais il y a des bijoux qu'il faut garder, même en cas crise majeure. CLSA et AIA en font partie. Les vendre est une grave erreur mais dont les responsables ne seront jamais tenus pour coupables». 

1987, prem!ère étude sur la Chine du futur CLSA1987, prem!ère étude sur la Chine du futur CLSA© CLSA

Il est vrai que le rapprochement entre les professionnels brillants (et difficilement contrôlables) de CLSA et les notables ruraux des caisses régionales du Crédit Agricole (qui dictent ses choix à la mal nommée«structure de tête» CASA) a toujours tenu du mariage entre la carpe et le lapin. La firme de Hong Kong est tombée par hasard dans l’escarcelle du Crédit Agricole, quand les mutualistes ont pu mettre la main sur les restes du Crédit Lyonnais à la faveur de la faillite de la banque publique. La prise de contrôle par le Crédit Lyonnais, à la fin des années 80, de ce qui était devenu la firme Alexander Laing & Cruikshank était le résultat – un des rares à marquer d’une pierre blanche – de la mirobolante stratégie de croissance de la banque conduite par Jean-Yves Haberer. Sous l’œil bienveillant du pouvoir socialiste de l’époque (qui l’avait nommé) et avec le résultat que l’on sait pour le contribuable français (120 milliards de francs de pertes, soit 18 milliards d’euros environ).

Le problème est que la faute (pire qu‘un crime) commise aujourd’hui par les dirigeants du Crédit Agricole n’est que le dernier méfait d’un «serial killer». La capacité des mutualistes agricoles à détruire les compétences dans le domaine financier est en effet exceptionnelle. Avant la vente de CLSA, ils avaient déjà «digéré» les activités de marché et de banque d’investissement du Crédit Lyonnais, en les fusionnant en 2004 avec celles du Crédit Agricole pour créer Calyon. Un mariage malheureux qui, la crise financière mondiale étant venue, devait leur coûter 6,5 milliards d’euros.

Portrait du Crédit Agricole en "serial killer"

Mais auparavant, il y avait eu encore plus pitoyable, la prise de contrôle et l’éviscération de la Banque Indosuez, héritière de la prestigieuse Banque de l’Indochine et pionnière en France des activités de marché, il est vrai mise en danger par un état-major défaillant. Au début des années 80, à l’aube du miracle asiatique, la Banque Indosuez, née en 1974 de la fusion des banques de Suez et de l’Indochine, disposait encore, de l’Asie du Nord-Est jusqu’aux pays du Golfe, du premier réseau bancaire à l’est de Suez. Une histoire glorieuse de pionniers de la banque en Asie, des réseaux, des hommes, des clients, une connaissance du terrain acquise par des dizaines d’années de présence. Et cela, avant l’arrivée en force des banques américaines, l’expansion internationale des géants asiatiques basés à Hong Kong (HSBC et Standard Chartered) et des banques japonaises, ou l’émergence de nouveaux acteurs locaux, de Shanghai à Singapour. Un empire sur lequel le soleil s’est couché en 1996, quand il  est tombé dans la musette du Crédit Agricole, qui l’a aussitôt noyé dans son propre dispositif (c’est une manie) sous le nom éphémère de Crédit Agricole Indosuez. 

Dans ce saccage de compétences et d’expériences, on ne soulignera jamais assez la responsabilité de la nomenklatura d’Etat française. Responsabilité politique collective (les aller-retours nationalisations/privatisations) et personnelle. Il est amusant que le Crédit Agricole laisse filer CLSA au moment où Xavier Musca, ancien directeur du Trésor et secrétaire général de l’Elysée auprès de Nicolas Sarkozy, rejoint le sommet de la hiérarchie de la banque (même s’il est étranger à une décision de mise en vente prise bien avant). Déjà en 1988, quand Philippe Jaffré quitte le Trésor pour la direction générale de la Caisse nationale du Crédit Agricole, il taille sans merci dans les activités internationales déficitaires de la banque qui vient d’être «mutualisée». Et le «nettoyage» d’Indosuez sera confié à Marc-Antoine Autheman, administrateur civil au Trésor et très proche collaborateur de Pierre Bérégovoy à Bercy et Matignon. 

Mais ces anciens hauts fonctionnaires ne font que suivre, bon gré mal gré, les foucades des vrais maîtres du Crédit Agricole. Ainsi, avec une régularité de métronome, les barons régionaux de la«banque verte» (surnom au demeurant ridicule au regard du modèle agricole productiviste qu’ils financent) sont-ils saisis par la débauche des «marchés» et de l’expansion internationale, y arrivent toujours avec un train de retard, quand les meilleures places sont prises, y dépensent sans compter et sans discernement puis battent en retraite précipitamment quand les pertes s’accumulent. La culture très particulière de l’institution et sa gouvernance opaque rendent difficile, voire impossible, l’intégration de talents venus de l’extérieur et soumet la stratégie à des virages brutaux, au rythme des révolutions de palais qui caractérisent la vie au sommet de cette étrange ensemble.

L'Asie en marche vers la maturité financière

Totalement étrangère à ce microcosme hexagonal, CLSA n’a jamais eu à souffrir de la présence majoritaire à son capital du Crédit Agricole qui était au fond, comme le Crédit Lyonnais avant lui, un «sleeping partner». Hong Kong est loin de Paris et la forte minorité détenue par un personnel toujours susceptible de prendre la porte avec son savoir-faire et ses clients agissaient comme une dissuasion suffisante. Il restera à vérifier si Citic Securities parviendra à gérer avec le doigté nécessaire un «animal» très particulier à qui l’indépendance tient lieu d’oxygène.

Que l’Asie parvienne à la maturité financière après la maturité économique, que l’intermédiation y soit pratiquée de manière croissante pour les Asiatiques par des Asiatiques n’a rien de choquant, bien au contraire. Que des firmes enracinées dans la région y bousculent les Goldman Sachs, Morgan Stanley et autres Deutsche Bank qui y sont en position dominante depuis deux décennies est même bienvenu. Mais le fait est que la présence bancaire française en Asie, à laquelle l’histoire avait accordé une longueur d’avance, est devenue marginale. Un départ sans retour car, comme le fait remarquer Kenneth Courtis, le prix du ticket d’entrée est désormais inabordable pour des banques européennes à court d’argent.

L'ancienne agence de la Banque de l'Indochine à Hanoi L'ancienne agence de la Banque de l'Indochine à Hanoi

 

Comme pour la présence penta-séculaire portugaise à travers l’Asie, il restera de cette aventure quelques bâtiments emblématiques, l’ancien siège de la Banque de l’Indochine à Hanoi (aujourd’hui occupé par la banque centrale du Vietnam) ou son bel immeuble sur le Bund de Shanghaï. Et des cartes postales jaunies.

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Publié dans Economie

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