Le Caire en liesse et en questions
L'hypothèse selon laquelle le «diktat» américain a pu être vécu comme l'ingérence de trop, l'outrage inacceptable à la fierté égyptienne, pourrait expliquer ce contretemps...
C'en est donc fini pour Moubarak. Après deux semaines de manifestations monstres et des affrontements qui ont fait au moins 300 morts, il a quitté le pouvoir et passé les commandes du pays à l'armée. Des scènes de liesse ont accueilli hier cette nouvelle historique. Pour autant, bien malin serait celui qui pourrait dire ce qui va se passer demain en Egypte. Pour se convaincre de la complexité de la situation et de son extrême volatilité, il suffit d'ailleurs de rappeler comment la veille au soir Obama, s'appuyant sur les renseignements de la CIA , service qui a pourtant, c'est le moins qu'on puisse dire, ses entrées au coeur du pouvoir égyptien, avait cru pouvoir déjà annoncer le départ de Moubarak. En proclamant avec une invraisemblable imprudence que «l'Histoire était en marche», en voulant anticiper et donc accélérer le cours de celle-ci, le président américain a peut-être même été celui qui, à l'inverse, aura freiné le départ du raïs. L'hypothèse selon laquelle le «diktat» américain - le mot a été employé par le président égyptien dans son discours de jeudi soir - a pu être vécu comme l'ingérence de trop, l'outrage inacceptable à la fierté égyptienne, pourrait expliquer d'ailleurs ce contretemps...
En tout état de cause, au-delà de la fermeté affichée par la Maison Blanche pour demander le départ du raïs, on perçoit bien l'angoisse des Etats-Unis face à l'avenir de ce pays et au-delà de tout le Proche-Orient. Il était évidemment impossible à Obama de ne pas s'engager. Impossible de faire comme si l'exigence démocratique qu'il professe pour les Américains ne valait pas pour ces foules égyptiennes qui y aspirent au risque de leur liberté et même de leur vie. Mais on imagine en même temps combien Obama doit s'alarmer face à une situation qui a échappé autant à ses analyses - c'est du Caire qu'il y a quelques mois il avait lancé son appel au monde arabe... - qu'à sa capacité à imposer la transition qu'il souhaitait. Cette angoisse de l'avenir de l'Egypte, pays clé dans l'équilibre du Proche-Orient, est évidemment partagée par les Européens mais surtout par Israël. Si la joie de l'énorme majorité des Egyptiens faisait hier plaisir à voir, elle ne saurait faire oublier les interrogations.
Et elles sont nombreuses. L'armée, qui est un Etat dans l'Etat, rendra-t-elle le pouvoir au peuple comme elle s'y est engagée ou une fraction de celle-ci va-t-elle être tentée de récupérer la révolution? Les Frères musulmans - désormais encouragés à haute voix par Téhéran - vont-ils jouer les coucous en occupant le nid révolutionnaire qu'a élaboré un mouvement d'aspiration purement démocratique? Y aura-t-il demain une place dans un gouvernement de transition pour Mohamed El-Baradei, prix Nobel de la paix, ou risque-t-il un jour prochain de connaître le sort de Bani Sadr? Les dés ont commencé à rouler hier dans la vallée du Nil. Et pour tout le Proche-Orient, c'est une nouvelle partie qui débute.