Laurent Tapie joue au poker l'argent des contribuables
Par Laurent MAUDUIT
C'est une histoire qui risque de faire jaser bien des contribuables : Laurent Tapie, le fils de Bernard Tapie, va se lancer dans le poker. C'est Mediapart qui l'avait révélé (lire Tapie s'apprête à investir massivement dans le poker en ligne), et l'information est maintenant confirmée : un communiqué officiel a été publié ce vendredi à Dublin, confirmant que le fils de Bernard Tapie va prendre le contrôle de la société Full Tilt Poker. Cette société est le numéro deux mondial du poker en ligne et est au cœur d'un immense scandale aux Etats-Unis, à la suite d'une fraude faramineuse.
Depuis la sentence controversée – qui vaut à la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Christine Lagarde, d'être visée par une enquête de la Cour de justice de la République pour « complicité de détournement de fonds publics » et « complicité de faux » –, Bernard Tapie est en effet un homme richissime, puisque les arbitres lui ont alloué, sans doute indûment, 403 millions d'euros prélevés sur fonds publics. 304 millions d'euros sont tombés en net dans son escarcelle personnelle, après règlement de ses dettes fiscales et sociales. Dans ce montant figurent en particulier 45 millions d'euros au titre du préjudice moral. Cette indemnité a particulièrement choqué l'opinion, puisque le record en la matière avait été attribué auparavant au jeune pâtissier, Patrick Dils, victime d'une dramatique erreur judiciaire qui lui a valu de passer 15 ans en prison et pour laquelle il avait perçu une indemnité de seulement 1 million d'euros. Soit 45 fois moins que Bernard Tapie.
Disposant d'un tel magot prélevé dans la poche des contribuables, dans des conditions aussi controversées, Bernard Tapie semble déterminé maintenant à en trouver rapidement l'utilisation la plus rentable possible. Est-ce donc son argent – c'est-à-dire celui des contribuables – qui va être utilisé pour financer cet investissement? C'est ce que suggère le communiqué puisqu'il indique que c'est le Groupe Bernard Tapie (GBT) qui va réaliser l'investissement, même si Laurent Tapie est désormais le directeur général de la société fondée par son père.
Publié pour l'instant seulement en langue anglaise, le communiqué (on peut le consulter ici) affirme en particulier ceci : « Laurent Tapie, directeur général de GBT, a annoncé aujourd'hui que son groupe a signé un accord exclusif avec la direction de Full Tilt Poker en vue d'acquérir la compagnie et l'ensemble de ses actifs. L'accord, qui intègre le remboursement dans le monde entier des joueurs lésés, est assorti de plusieurs clauses suspensives : en premier lieu, l'accord du Département de la justice américain. Les discussions avec ces autorités américaines vont commencer immédiatement. »
Beaucoup de zones d'ombre dans l'opération
Contrairement aux informations initiales obtenues par Mediapart, le communiqué ne mentionne pas la présence d'autres investisseurs, aux côtés de GBT. Il ne mentionne pas plus le montant de la transaction. Des rumeurs ces derniers jours suggéraient que la somme à rembourser pourrait avoisiner 300 millions de dollars. Des sources proches de l'acquéreur nous avaient également indiqué que Laurent Tapie ne comptait acquérir que 10% de la société, les autres investisseurs prenant le contrôle du reste, or le communiqué est tout aussi elliptique sur ce sujet.
La société acquise, Full Tilt Poker, est au cœur d'un immense scandale aux Etats-Unis. A la suite d'une plainte collective («class action») déposée à l'encontre de la société, qui a été créée par les plus grands joueurs de poker au monde, Howard Lederer et Christopher « Jesus » Ferguson notamment, la société, comme vient notamment de le raconter Les Echos, « se retrouve désormais accusée par le bureau du procureur de New York d'avoir détourné quelque 390 millions de dollars au détriment de ses clients. En substance, le département de la Justice accuse la société d'avoir détourné les sommes provenant des paris au profit de ses propres administrateurs, au lieu de conserver les mises sur des comptes appropriés. »
Le quotidien économique ajoute : «"Full Tilt n'était pas une société de poker légitime, mais une chaîne de Ponzi globale. Ils ont abusé leurs propres joueurs à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars", a déclaré hier le procureur du Southern District de New York, Preet Bharara, spécialisé dans la lutte contre la criminalité en col blanc. Cette nouvelle plainte a été enregistrée comme un amendement à un recours civil déjà déposé par 4 joueurs, le 30 juin, qui vise à recouvrer plus de 150 millions de dollars. Selon le bureau du procureur, Full Tilt Poker aurait dû reverser quelque 390 millions de dollars aux joueurs (dont 150 millions de dollars aux Etats-Unis), alors qu'elle ne disposait que de 60 millions de dollars sur ses propres comptes.»
La chaîne de Ponzi qui est évoquée par la justice américaine est un système d'escroquerie très connu, dans lequel l'argent des "entrants" sert à rembourser partiellement les "sortants". C'est la mécanique de fraude dont s'était en particulier servi Bernard Madoff, aux Etats-Unis.
L'affaire a donc pris aux Etats-Unis une grande ampleur. D'autant que le secteur des jeux en ligne ne cesse d'être le théâtre de scandales. « Full Tilt n'est pas la seule société de paris en ligne dans le collimateur de la justice américaine, Absolute Poker et PokersStars.net faisant également l'objet de poursuites », rapporte encore Les Echos.
Le Wall Street Journal a publié une enquête, la plus complète de toutes, qui présente tous les détails de l'escroquerie, en même temps que ses acteurs : la voici en langue anglaise.
Dans ce contexte de tourmente financière et de poursuites judiciaires, de nombreux investisseurs, notamment européens, ont commencé à s'intéresser à Full Tilt Poker, estimant que la société devenait une proie facile. Au diable la morale ! Vive les profits alléchants !
Au terme de cette bataille souterraine, c'est donc Laurent Tapie, déjà à la tête du site Bernardtapie.com, qui a mis la main sur la société convoitée. Mais avec quel argent ? Puisque c'est GBT l'investisseur, il ne fait désormais plus guère de doute que c'est celui de son père. En bref, ce sont une partie des 304 millions d'euros offerts à Bernard Tapie par Nicolas Sarkozy et prélevés dans la poche des contribuables, dont une partie des 45 millions de préjudice moral, qui vont être engloutis dans cette sulfureuse société de jeu de poker en ligne.