La réforme des retraites, un remake du Traité Constitutionnel Européen
Jack Dion 19/10/2010
Un petit goût de revenez-y. Après l'épisode du Traité Constitutionnel où toute la classe politico-médiatique était vent debout contre les partisans du Non, qualifiés à l'occasion d'irresponsables, voici maintenant venue l'heure du combat pour les retraites où la moindre voix discordante est aussitôt disqualifiée.
Dans l’affaire des retraites, on se croirait revenu en 2005, lors du débat sur le Traité Constitutionnel Européen. A l’ époque, une élite contaminée par le syndrome de l’avant-garde éclairée expliquait que le Oui à une Europe conçue comme un club chrétien converti à la religion du marché était la seule réponse possible. La cléricature politico-médiatique expliquait alors qu’il n’y avait pas d’autre choix possible. Tout partisan du Non était considéré comme une âme perdue, un hérétique, un agent du diable, ou un ennemi de l’intérieur. En vertu de quoi la majorité du peuple trancha en faveur du Non, renvoyant à leurs prières les petits marquis de la pensée unique et du Oui obligatoire.
Toutes proportions gardées se joue aujourd’hui un remake d’une pièce inspirée par les mêmes préceptes. Pour les janissaires de la Sarkozie et leurs frères d’armes, le choix se résume au débat suivant : contre le maintien du droit à la retraite à 60 ans ou pour le recul de l’âge de la retraite. C’est ainsi et pas autrement, à cause de l’évolution démographique du pays.
Il faut croire qu’en 2007, les seniors n’existaient pas, puisque le Président de la République élu cette année là (un certain Nicolas Sarkozy) avait dit qu’il ne toucherait pas à l’âge de la retraite. Trois ans plus tard, patatras, tout change. Les projections démographiques sont devenues catastrophiques du jour au lendemain. L’espérance de vie recule à vue d’œil. Chaque matin, elle progresse d’une heure. Laurence Parisot fantasme sur des Français centenaires en pagaille, arcboutés sur leurs acquis sociaux comme sur des déambulatoires.
Il y a donc urgence : il faut augmenter au plus vite l’âge de la retraite. Ne pas le faire serait suicidaire. La crise n’est pour rien dans la dégradation, des comptes de l’assurance vieillesse, pas plus que la baisse de la croissance, la montée du chômage, le sous-emploi généralisé ou les prélèvements massifs des rentiers sur la richesse nationale. Non, c’est juste un problème dé-mo-gra-phique.
Telle est la petite musique que l’on entend du soir au matin sur les ondes nationales, dans les journaux, dans la bouche des grands prêtres de la Sarkozie et de leurs ouailles. Les quelques voix contraires qui réussissent à percer le mur du silence sont immédiatement diabolisées, ostracisées, ridiculisées, démonétisées.
Organiser un vaste débat national, une sorte de Grenelle des retraites ? Pas possible, car le temps presse. Expliquer qu’il faut d’abord relancer l’emploi pour que les cotisations rentrent dans les caisses publiques? Irresponsable. Proposer de réformer l’ensemble de la fiscalité ? Vous allez faire fuir les capitaux (c’est déjà ce qu’ils font, mais ce n’est pas grave).
Non, mille fois non. Il faut revoir les bornes d’âge au plus vite. C’est écrit dans les tables de la loi divine. De François Fillon à Nadine Morano en passant par Eric Woerth et quelques autres étoiles de moindre éclat, toutes les stars de la Sarkozie débitent en boucle le même laïus, les mêmes arguments, en relisant les fiches rédigées par les conseillers en com de l’Elysée.
Pourtant, la mayonnaise ne prend pas. Malgré ce tir de barrage idéologique, malgré un pilonnage jamais vu depuis 2005, les Français persistent, signent, et résistent. Tous les sondages attestent qu’une (nette) majorité d’entre eux refuse la potion que veut leur administrer le Grand Sorcier de l’Elysée, victime d’un autisme qui relève de la MPT (Maladie Politiquement Transmissible).
Plus les jours passent, plus les manifestants gagnent en audience. Plus le (non) débat se poursuit au Sénat, plus le doute s’installe dans une population qui ne peut pas croire que la seule réforme des retraites envisageable soit celle-là. Peut-être les agissements ultra-minoritaires et les actes de violence sporadiques vont-ils changer la donne, comme on l’espère en haut lieu. C’est possible. Pour l’heure, ce qui reste dominant, c’est un mouvement de protestation durable, responsable, qui devrait faire réfléchir tous ceux qui rêvent de faire passer le modèle social de la France par pertes et profits.
Le 16 octobre, Eric Fottorino, directeur du Monde, signait un éditorial où l’on pouvait lire ces lignes ahurissantes: « La contestation massive du projet de réforme des retraites illustre combien la France reste un pays très conservateur, arc-bouté au statu quo et aux droits acquis, l’Histoire servant de paravent au réel ». On croirait lire ce qu’écrivait Le Monde en 2005, comme quoi les vieux réflexes reprennent vite le dessus.