La phrase qui tue
Jacques Guyon
C'est la phrase qui indigne la France entière. Celle qui a de quoi rendre folles de rage les familles de victimes. Celle dont Xavier Bertrand, ministre de la Santé s'est dit hier...«stupéfait». C'est la phrase qui tue ! Prononcée à l'occasion de voeux à son personnel par Jacques Servier, patron octogénaire du labo éponyme, elle tient en sept mots qui claquent comme un déni cynique à la une du quotidien: «Le Mediator, ce n'est que trois morts».
Si Servier avait voulu fortifier la colère contre lui, s'il avait voulu doper le nombre de plaintes qui s'accumulent par centaines et qui vont désormais être centralisées au parquet de Paris, il n'aurait pu employer meilleur adjuvant. Que trois morts ? Alors que les différents rapports scientifiques en comptabilisent déjà cinq cents et que selon Gérard Bapt, député PS, cardiologue et président du groupe d'études sur la santé à l'Assemblée, il faut s'attendre au double voire à deux mille morts à terme!
Que trois morts, car - dixit le même Servier - 500 ce serait juste... «un très beau chiffre marketing» ? Odieux. Que trois morts ? Ce serait déjà trois de trop quand on apprend - également hier - que le laboratoire Servier était au courant des dangers au minimum depuis octobre 2009 après avoir pris connaissance d'un rapport signé d'un ponte de Bichat qui ne laissait planer aucun doute.
Pitoyable déni de responsabilité auquel le patriarche du labo rajoute, comme si cela ne suffisait pas, une tirade paranoïaque accusant pêle-mêle une «mafia» de la concurrence ou un complot anti-gouvernemental.
La pilule est vraiment trop grosse à avaler quand on sait que la plupart de nos voisins européens avaient interdit le Mediator dès le début des années 2000 et que l'Italie l'avait condamné, elle, dès 1998. Ce n'est pas en jetant ce genre de leurres que Servier peut espérer éviter qu'on se pose précisément les bonnes et vraies questions sur les raisons pour lesquelles ce produit, reconnu dangereux ailleurs, a mis autant de temps à être interdit chez nous. Des questions explosives notamment sur la proximité pour ne pas dire la porosité qui existe entre les labos et les autorités sanitaires françaises.
Est-il normal que les experts de l'Agence de sécurité sanitaire des produits de santé soient liés financièrement à des laboratoires ? Est-il raisonnable que 100 % du budget de cette même Affsaps qui continuait hier encore à jurer de sa «transparence» et à prétendre qu'elle avait bien fait son travail proviennent des laboratoires ?
Il est temps de remettre de l'ordre, de l'éthique, de la clarté, de l'exigence dans ces agences sanitaires qui avaient presque toutes été crées après l'affaire du sang contaminé. Surtout si comme le dit à L'Express, Gérard Bapt cette affaire est «plus grave». Quant à Jacques Servier, on ne saurait trop lui conseiller de prendre une retraite «marketing» avant l'accident industriel.