La juge qui horripile le pouvoir
Son entourage l'assure, Isabelle Prévost-Desprez n'avait pas prévu que les médias se focaliseraient sur un court passage de son entretien aux auteurs de Sarko m'a tuer(Stock), les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme, dans lequel la magistrate relate les confidences faites hors procès-verbal par l'infirmière de Liliane Bettencourt sur des remises d'espèces à Nicolas Sarkozy avant son élection (lire ici l'article de François Bonnet).
« Elle pense avoir dit, dans ce livre d'entretiens, des choses beaucoup plus graves, par exemple sur le procureur de Nanterre, Philippe Courroye, qui a tout fait pour torpiller l'affaire Bettencourt et protéger l'Elysée, notamment en essayant de faire modifier ses dépositions à la comptable Claire Thibout », relate un ami d'Isabelle Prévost-Desprez, magistrat lui aussi. « Quoi qu'il en soit, elle assumera ses propos, elle est d'humeur sereine et combative. »
Côté syndicats de magistrats, on s'attend à un retour de bâton. « Il est évident que l'Elysée va demander au garde des Sceaux de saisir l'inspection générale des services judiciaires (IGSJ) ou le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), pour lui faire payer ses propos », pronostique Christophe Régnard, le président de l'Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire). « Ce que je peux dire, c'est que les magistrats reçoivent très souvent des confidences hors procès-verbal. Si le pouvoir engage des poursuites disciplinaires, nous défendrons Isabelle Prévost-Desprez, comme nous l'avons fait avec Renaud Van Ruymbeke. Et si l'affaire devait aboutir au CSM, eh bien il y aura une audience publique, et nous aurons beaucoup de choses à dire», avertit Christophe Régnard.
C'est l'un des paradoxes de cette affaire. N'ayant pas reçu de dépositions faites sur procès-verbal, et n'étant de toute façon pas saisie d'un dossier de financement politique illégal, la présidente de la XVe chambre correctionnelle de Nanterre ne pouvait rien faire des confidences de l'infirmière de Liliane Bettencourt à sa greffière. Sauf à les évoquer publiquement, comme elle vient de le faire, et à s'affranchir du même coup de l'obligation de réserve et du devoir de loyauté auxquels sont astreints les magistrats. Un exercice rare, auquel se livrent quelques juges, mais de préférence plusieurs années après les faits. « Elle était dépositaire d'une information d'intérêt public, que devait-elle en faire ? », se demande un responsable du Syndicat de la magistrature (SM, gauche), assez partagé sur cette sortie explosive.
Dans les milieux judiciaires, on s'accorde en tout cas à prédire que les juges d'instruction de Bordeaux saisis des dossiers Bettencourt (après leur dépaysement du tribunal de Nanterre) pourront difficilement faire l'économie d'une série d'auditions de l'infirmière, de la greffière et de la magistrate sur cet épisode saisissant, qui confirme ce qu'avait déjà déclaré sur procès-verbal la comptable de Liliane Bettencourt, Claire Thibout.
En guerre avec le procureur de Sarkozy
La mauvaise notation administrative, le gel de l'avancement, les remontrances de la hiérarchie, la menace d'une action disciplinaire, tout cela, Isabelle Prévost-Desprez y est habituée. Dans un livre publié en 2010 (Une juge à abattre, Fayard), elle expliquait sa lutte implacable avec le procureur de Nanterre, Philippe Courroye. Autrefois collègues et amis au pôle financier de Paris, le procureur Courroye et la présidente Prévost-Desprez se sont mués en ennemis irréductibles à Nanterre, à partir de l'été 2009.
Premier casus belli : une affaire de comptes bancaires piratés par des petits délinquants, en 2009, dans laquelle la présidente de la XVe chambre correctionnelle juge que l'une des victimes, Nicolas Sarkozy, ne pourra recevoir de dommages et intérêts qu'après son départ de l'Elysée. Cela au nom du principe de l'égalité des armes entre justiciables, puisque lui-même ne peut pas être mis en cause pendant la durée de son mandat, en vertu de son immunité présidentielle. L'affaire irrite au plus haut point l'avocat de Sarkozy, Thierry Herzog, et le procureur de Nanterre, Philippe Courroye.
Apprécié du président de la République, proche de plusieurs grands patrons et avocats d'affaires, le procureur Courroye est intraitable avec la petite délinquance, mais il s'emploie avec zèle à garder sous le boisseau les affaires gênantes qui pourraient éclore dans les Hauts-de-Seine. Ce département riche, où sont domiciliés de nombreux sièges sociaux d'entreprises ainsi que des personnalités en vue, mais qui est surtout le fief de Nicolas Sarkozy, et celui de ses amis intimes, les Balkany. Faut-il le préciser ? Aucun gros dossier financier n'a été « sorti » au tribunal de Nanterre depuis des années.
C'est l'affaire Bettencourt, ce précipité balzacien de course à l'argent et de soif du pouvoir sur fond d'affairisme, qui va porter le conflit entre la juge intransigeante et le procureur politique à son point d'incandescence maximal.
Philippe Courroye ira même jusqu'à profiter d'une plainte pour « violation du secret de l'enquête » déposée par Georges Kiejman, avocat de Liliane Bettencourt, pour enquêter lui-même sur sa collègue, et éplucher ses relevés de téléphone portable. L'affaire a été jugée illégale par la cour d'appel de Bordeaux, dans un arrêt retentissant rendu le 5 mai dernier (lire notre article ici).
Mais aujourd'hui, Isabelle Prévost-Desprez est littéralement placardisée, tandis que son rival – toujours bien en cour – est pressenti pour être promu au poste de procureur général près la cour d‘appel de Versailles. Tout un symbole.
En 2000, déjà...
Il est vrai qu'Isabelle Prévost-Desprez ne fait rien pour arranger son cas. En 2001-2002, elle avait déjà défrayé la chronique en mettant en examen, contre l'avis du parquet, plusieurs banques et leurs PDG – dont Daniel Bouton – dans l'affaire du Sentier, un gros dossier de blanchiment.
La juge d'instruction avait alors été victime d'une violente campagne de dénigrement et de déstabilisation, où avocats d'affaires et banquiers tentaient de la faire passer tantôt pour une folle, une nymphomane, ou encore une antisémite. Isabelle Prévost-Desprez avait également reçu des menaces de mort, et avait alors été placée sous protection policière.
Un autre épisode moins connu, mais tout aussi déplaisant, s'était produit un peu plus tôt. En février 2000, un commissaire de la DST s'était rendu au ministère de la Justice, où il avait été reçu, et avait tenté de faire débarquer la juge du dossier de la banque Rivaud, un établissement longtemps considéré comme la « banque du RPR », et repris en 1997 par le groupe Bolloré.
Selon ce policier du contre-espionnage, la juge aurait commis une faute grave en discutant du dossier de la banque Rivaud, dont elle était chargée, avec un ancien magistrat devenu directeur juridique du groupe Bolloré, partie civile dans le dossier, cela lors d'un dîner à New York.
Cette curieuse manœuvre de déstabilisation n'a pas eu de suite. La même accusation mensongère a ensuite été reprise à son compte par un ancien dirigeant de la banque Rivaud mis en examen pour des détournements de fonds, dans une requête en suspicion légitime déposée contre la juge. En pure perte.
Isabelle Prévost-Desprez a la peau dure. « Si c'était à refaire, je referai la même chose », lâche-t-elle dans Sarko m'a tuer.