La «grande peur» agitée par Sarkozy, une vieille ficelle
Lundi, lors de son intervention télévisée sur TF1 et France-2, Nicolas Sarkozy jouera «la grande peur». L'idée lui a été soufflée par les grands banquiers de son entourage. Pour l'emporter en 2012, il faut ébaucher le scénario de l'apocalypse. Un «discours de vérité» sur la crise, une crise économique et sociale «sans précédent depuis 1929» que lui seul, capitaine dans la tempête, saurait gérer.
C'est là son unique chance de décrocher un deuxième mandat. Car chez nos voisins européens, tous les gouvernements sortants ont été battus. Ou bien durement sanctionnés, à l'image d'Angela Merkel, dont la coalition enchaîne les échecs électoraux, après avoir perdu sa majorité au Bundesraten mai 2010.
La députée Valérie Rosso-Debord, chargée de l'animation des conventions pour le projet UMP, nous l'avait dit, à sa manière: «La baseline, c'est le président protecteur.» C'est d'ailleurs le slogan affiché lors des grands-messes du parti présidentiel. L'actualité fournit à l'Elysée quelques perches. D'ici le sommet européen du 23 octobre, à Bruxelles, Paris et Berlin doivent se mettre d’accord sur un plan de sauvetage des banques. Le 18 octobre, la note AAA de la France a été mise sous surveillance par l'agence Moody's.
«Notre destin se joue dans les dix jours», a déclaré Nicolas Sarkozy au petit déjeuner de la majorité, mardi. Rien que cela. «La crise systémique peut avoir des conséquences graves, il faut faire un tableau réaliste de la situation», a-t-il demandé aux responsables UMP.
Puis, en déplacement à Nice, dans la journée, il a enfilé le costume de «père de l'Europe» et fait de l'échéance de dimanche «une affaire de guerre et de paix», comme le raconte sur son blog le journaliste du Monde, Arnaud Leparmentier. Evoquant la «réconciliation franco-allemande», «un choix que nul ne doit remettre en cause», le président a estimé que «la France seule ne résistera pas».«Laisser détruire l'euro, c'est prendre le risque de détruire l'Europe» et celui de faire resurgir des «conflits sur notre continent», affirme-t-il désormais, livrant sa feuille de route:«Réduire nos dépenses, réformer ce qui a besoin de l'être, investir dans la formation et l'innovation, c'est comme cela qu'on protégera les Français.»
La veille, sur France Inter, son conseiller spécial, Henri Guaino, avait commencé à distiller l'idée de l'apocalypse:«Le contexte est dramatique comme il ne l'a jamais été»; nous vivons dans «une période de crise extraordinaire dont va émerger un monde nouveau» (voir la vidéo).
Face à ce tableau sombre, François Hollande – «la gauche molle» selon l'UMP – est présenté comme incapable de résorber la crise (lire les «éléments de langage» de l'UMP). «Je ne crois pas que la modération soit une vertu dans la période que nous traversons», a dit Guaino. «La France n'a pas besoin aujourd'hui d'un magicien, mais de quelqu'un de solide et courageux qui protège les Français», a estimé Xavier Bertrand. «Il y a un temps pour le rêve, maintenant il y a un temps pour le principe de réalité», a dit François Fillon au 20 heures de France-2.
«Moi ou le chaos»
L'agitation de la «grande peur» n'est pas nouvelle. Nicolas Sarkozy l'a déjà utilisée lors de la campagne de 2007, en axant son discours sur l'insécurité. Cette insécurité dont il était le premier responsable, en tant que ministre de l'intérieur (2002-2004 puis 2005-2007). Avant lui, d'autres ont agité le chiffon rouge.
1965. Pour remporter la première élection présidentielle au suffrage universel direct, de Gaulle se présente en homme providentiel et joue le fameux «moi ou le chaos». Il évoque«d'incommensurables dangers» et un «scrutin historique»qui «marquera le succès ou le renoncement de la France vis-à-vis d'elle-même» (voir la vidéo de INA de son acte de candidature).
1968. Après le départ de De Gaulle à Baden-Baden, le 29 mai, les gaullistes lancent une contre-offensive en jouant sur la peur du désordre et d'un hypothétique «complot» communiste. Ils essoufflent la contestation et balayent la gauche aux législatives.
1969. «Votre réponse va engager le destin de la France», dit de Gaulle à trois reprises dans son discours, la veille du référendum de 1969. Un vote qu'il a conditionné à son maintien au pouvoir. «Si je suis désavoué par une majorité d'entre vous (...) ma tâche actuelle de chef de l'Etat deviendra évidemment impossible et je cesserai aussitôt d'exercer mes fonctions», promet-il. Défaite. Il quitte le pouvoir. (voir la vidéo INA).
1981. Au printemps 1981, désapprouvé par plus de 70% des Français, Giscard d'Estaing tente de conquérir un deuxième mandat en laissant penser que, si Mitterrand est élu, des chars soviétiques défileront sur les Champs-Elysées, Paris passera sous la coupe de Moscou et la France sera réduite au collectivisme.
Ce fantasme, renforcé par l'alliance de Mitterrand avec le PCF et sa volonté de «rupture avec le capitalisme», est abondamment véhiculé par la droite. Dans des tracts annonçant des «chars russes» bientôt «stationnés place de la Concorde». Mais aussi dans Le Figaro. Le 11 avril 1981, Jean d'Ormesson décrit son cauchemar dans le quotidien: des«cortèges derrière les drapeaux rouges», des «entreprises écroulées», un «franc effondré».
Le délégué général de l'UDF, Michel Pinton, annonce que«la voie est ouverte à un gouvernement collectiviste»et demande de dire «non au candidat du Parti socialiste» (voir la vidéo INA).
Porte-parole de Mitterrand, Pierre Mauroy dénonce un candidat qui «ne trouve plus pour tenter de se faire réélire que de faire jouer sur le réflexe de peur: peur de la guerre, peur de la catastrophe économique, du collectivisme». (voir la vidéo INA).
Déjà en 1974, le candidat UDF avait appelé à faire battre son adversaire Mitterrand «parce qu'il est le candidat du programme commun du Parti social-sommuniste», qui prône«le collectivisme autoritaire». «On commence avec un peu de collectivisme autoritaire et on termine avec un régime autoritaire», dénonçait-il (voir la vidéo INA). Le «collectivisme», «c'est la grisaille», répétait-il encore (lire Le Nouvel Observateur du 29 avril 1974 en pdf). L'argument ne fonctionne pas deux fois. Giscard est battu le 10 mai 1981.
Le candidat «flip-flop»
A l'étranger, l'exploitation des crises a permis, par exemple, à Silvio Berlusconi et George Bush de sauver leur peau.
S. Berlusconi au Parlement.© Capture d'écran Euronews
2011.C'est en se posant en unique rempart contre la crise économique que le Cavaliere a obtenu son vote de confiance – le 51e remporté par son exécutif en trois ans – au Parlement italien, le 13 octobre dernier. Son argument? Des élections anticipées seraient une catastrophe car l'Italie serait encore davantage exposée aux attaques spéculatives des marchés.
Malgré des dissensions importantes au sein de sa coalition, une avalanche de manifestations contre son plan d'austérité et une impopularité croissante, il reste à la tête du pays.
2004. Les Etats-Unis sont en pleine crise, subissant le contre-coup de la guerre en Irak. Le camp républicain orchestre la guerre contre le terrorisme et s'emploie à démonter la candidature de John Kerry, sorti vainqueur des primaires démocrates.
Dès son intronisation, l'offensive est lancée. Le message? John Kerry n'est pas l'homme qu'il faut pour une Amérique en guerre. Il est présenté comme indécis, ne sachant pas prendre de décisions et encore moins se tenir à l'une d'elles, changeant d'avis selon les circonstances. Les conseillers de la Maison Blanche l'affublent même d'un surnom: «flip-flop»(«girouette»).
Parallèlement, le président Bush martèle lui sa«détermination» et s'autoproclame «leader du monde libre». Dans la dernière ligne droite, changement de stratégie: Kerry n'est plus une «girouette» mais un «liberal» (au sens américain d'homme de gauche) qui veut augmenter les impôts.
Il y a fort à parier que l'UMP s'est inspirée de cet épisode pour attaquer François Hollande, le candidat «mou» «qui incarne cette ambiguïté et l'allergie à la prise de décision courageuse» (dixit Copé), quelqu'un de «pas très audacieux» (Guaino), au projet rempli de «chiffres faux» et«à côté de la plaque» (Fillon). Aux Etats-Unis, cette campagne fut l'une des plus violentes de l'histoire du pays.