La force de dissuasion est-elle vraiment intouchable ?
Publié le par DA Estérel 83
Le nucléaire militaire consomme plus de 15 % des crédits d'équipement des armées. Est-ce trop ? Revue de détail.
Le sous-marin nucléaire lanceur d'engins "Le Terrible", mis à l'eau en 2010, est le dernier des quatre de ce type que possède la France. Ils sont une pièce maîtresse de l'arsenal de dissuasion. © Christophe Ena / AP/Sipa
La dissuasion nucléaire et les moyens de la mettre en oeuvre seront-ils remis en cause par le prochain président de la République ? François Hollande vient de s'exprimer sur le sujet, pour dire qu'il ne changera rien. Et si Nicolas Sarkozy n'a encore rien dit, on ne l'imagine pas se prononcer dans un sens différent.
Qu'en est-il de leurs troupes ? Au Parti socialiste, certaines voix - qui n'engagent en rien le candidat - évoquent la suppression d'une des deux composantes de la dissuasion - aérienne et aéroportée -, tandis que les partisans de l'option Global Zero (désarmement nucléaire total), à l'instar de Michel Rocard ou de Paul Quilès, y demeurent très minoritaires. À l'UMP, un groupe de travail réuni autour de Serge Dassault, dont nous avions publié le 28 avril dernier un argumentaire interne datant du début de l'année 2011, pense quant à lui que la question est sur la table : "Étant donné le contextepost-crise économique et les difficultés budgétaires actuelles, il conviendrait raisonnablement de s'interroger sur une possible hiérarchisation des moyens entre les deux composantes et une rationalisation de l'emploi de leur format respectif."
Réserve financière
Certains officiers généraux influents ont vu dans ces lignes une menace sur la force océanique stratégique (Fost). Pour l'un d'eux : "L'UMP est marquée par un très fort focus aéronautique, très écouté à l'Élysée. J'anticipe un très vif combat entre les deux composantes. Qui perdra ?" L'après-présidentielle ne laisse pas d'inquiéter, et nombreux sont ceux qui anticipent une révision des budgets militaires à la baisse, quel que soit l'élu. Un autre cadre des armées ajoute : "Ceux qui ne rêvent pas le savent : avec 38 milliards d'euros dans la défense, on y est, il va falloir frapper... Et la perspective de voir les troupes françaises rentrer d'Afghanistan n'arrange rien : chaque fois que l'armée de terre revient dans ses casernes, le désamour avec la défense s'installe dans le pays. Que va-t-on faire de cette énorme armée de terre ? Pour autant, je ne suis pas le seul à penser qu'il faut y regarder à deux fois avant de toucher à la dissuasion. Que nous reste-t-il de fondamental ? Le nucléaire..."
Officiellement, les armées ne préparent aucunement une réduction de l'une ou l'autre des composantes de la dissuasion. Pas plus d'ailleurs qu'elles n'anticipaient en 1995 le passage à l'armée de métier, malgré tout effectif en février 1996... Dans les popotes, on entend pourtant que si la France renonçait à la présence permanente à la mer d'un sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) sur les quatre qu'elle possède actuellement, elle permettrait à la politique de dissuasion de s'adapter sans problème à la situation internationale. Il serait alors possible, au gré de la montée des tensions internationales, de faire partir un sous-marin avec un préavis de quelques jours.
"La dissuasion, c'est permanent"
Sauf que le dogme l'interdit ! "La dissuasion, c'est permanent ou ça n'existe pas. C'est le concept, tous les pays du monde sont d'accord là-dessus", insiste un praticien très au fait de ce débat. Ce même expert militaire qui ne voit pas où serait l'intérêt financier de descendre le nombre de sous-marins de quatre à trois, "puisque celui qui coûte, c'est le premier ! Le coût du quatrième est marginal." Sauf qu'il induit la dimension de toute la "sous-marinade". Pour faire fonctionner quatre SNLE, il faut six sous-marins nucléaires d'attaque (SNA), ne serait-ce que pour former les équipages. En juin 2011, l'amiral Pierre-François Forissier, alors chef d'état-major de la marine, avait expliqué que le programme des six SNA actuellement prévus devrait se poursuivre dans son intégralité : "L'absence du sixième SNA remettrait en cause toute la dissuasion."
Quant à la composante aérienne, en arrivant aux affaires, Nicolas Sarkozy avait réduit d'un tiers les Forces aériennes stratégiques (Fas) sans que personne ou presque y trouve à redire. Il faut dire que la décision avait été largement préparée lors du précédent quinquennat. Aujourd'hui, la composante aérienne nucléaire compte, outre les Rafale embarqués sur le Charles de Gaulle, deux escadrons de force nucléaire appartenant à l'armée de l'air : l'un avec 18 Rafale basé à Saint-Dizier, l'autre avec 25 Mirage 2000 basé à Istres. Tous emportent le nouveau missile ASMP-A, dont la dotation est aujourd'hui terminée. Souples d'emploi et polyvalents, ces avions peuvent être employés dans des missions classiques. Nombre d'entre eux ont participé à la récente guerre contre la Libye. Il est prévu que dans l'avenir les Mirage 2000 soient remplacés par des Rafale, mais pas avant 2017 ou 2018 et à condition que la chaîne de Dassault n'ait pas à produire des appareils pour l'exportation. Mais la perspective de toucher à cette composante fait bondir les armées, qui voient en elle, tout comme dans la composante maritime, un outil intouchable. Jusqu'à ce que le président de la République, chef des armées, en décide éventuellement autrement..., cette prérogative n'appartenant qu'à lui.
Essais
Souvent négligée quand on évoque la dissuasion, la simulation des tirs nucléaires réalisée par le CEA (Commissariat à l'énergie atomique) est budgétivore. C'est même le premier poste du budget de la dissuasion en 2102, avec 647,7 millions d'euros. Là encore, le prochain quinquennat devrait être marqué par la fin des investissements les plus lourds. Alors que sa construction a été engagée en 2003, la mise en service du laser mégajoule, le principal outil de la simulation, n'est pas attendue avant 2014. Prix du bijou technologique permettant de simuler les explosions nucléaires, donc de maintenir la crédibilité de la posture stratégique française : trois milliards d'euros...