La «diaspora strauss-kahnienne» cherche comment passer le temps
02 Août 2010 Par
· Quand le chat ne dit rien, les souris ne savent pas trop quoi faire. A force de se tenir éloigné de la vie politique française, pour cause de direction du Fonds monétaire international (FMI) à Washington, Dominique Strauss-Kahn attise involontairement les initiatives de soutien en vue de la prochaine présidentielle, créant irrésistiblement le buzz au moindre soubressaut, tout en laissant transparaître autour de son ambition présidentielle un sentiment d'improvisation et d'impréparation.
Pourtant, quand on interroge ses proches, la position officielle reste la même: «Non seulement Dominique n'encourage personne à ce type d'activisme, mais il désapprouve totalement», assure un parlementaire strauss-kahnien. Les éléments de langage n'ont pas changé: il travaille et se consacre à plein temps à son job, il sera temps de prendre une décision en 2011 et, à ce moment-là, on ne sait pas dans quel état sera la France, ni ce que seront les attentes de l'opinion. Un haut fonctionnaire de la galaxie DSK résume l'esprit du candidat potentiel: «Il dit toujours: “Je suis chanceux. Si ça doit se faire, ça se fera. Le destin m'ouvre toujours les portes. Comme pour le FMI”.»
Mais la nature ayant horreur du vide, certains parmi les ralliés de la dernière heure, rarement «strauss-kahniens historiques», se sentent investis de la mission de bousculer l'ordre des choses, trouvant à chaque fois un relatif écho dans les gazettes avides de storytelling. Après le dîner où il a annoncé qu'il se préparait au printemps, l'été s'échauffe médiatiquement autour de micro-engagements sans cesse minimisés par «l'entourage officiel» de l'ancien ministre de l'économie de Lionel Jospin.
La semaine dernière, l'émergence d'un mystérieux «club DSK», emmené par un ancien du MoDem, a agité le landerneau. Trois semaines auparavant, c'était un déjeuner entre élus socialistes, essentiellement des sénateurs, autour du président de la région Bourgogne, François Patriat, et du maire de Lyon, Gérard Collomb. Ce dernier n'en finit d'ailleurs pas d'agiter la «menace» d'une candidature aux primaires socialistes, si jamais Strauss-Kahn n'y allait pas.
A chaque fois, des francs-tireurs profitent des profondes divisions du courant DSK, feu «Socialisme & démocratie», qui s'est fractionné depuis le congrès de Reims de 2008 entre «Cambas» (membres de la direction du PS et proches du député Jean-Christophe Cambadélis, ralliés à Aubry), «Moscovites» (proche du député Pierre Moscovici, qui avait rejoint in extremis Bertrand Delanoë après avoir voulu se présenter lui-même) et «Rockys» (anciens fidèles de Michel Rocard, aujourd'hui emmenés par le maire de Grenoble, Michel Destot, qui ont très tôt soutenu Delanoë).
Ainsi que le résume un proche de Michel Destot: «Les initiatives de Patriat et Collomb irritent tous les “historiques”, car leur motivation principale se résume à un haro sur Martine Aubry. Et ce n'est pas franchement la ligne des “Strauss” aujourd'hui, d'où qu'ils viennent.»Pour autant, ils sont nombreux à être de plus en plus convaincus des risques du surplace. Un «Moscovite» décrypte: «Les stratégies de chacun sont à interpréter à travers les intérêts individuels des différents entourages. Il y a ceux qui veulent attendre jusqu'au dernier moment, histoire de ménager aussi Aubry au cas où Dominique ne voudrait pas se lancer. Et d'autres qui veulent faire vite, de peur que la fenêtre d'opportunité sondagière et politique se referme.» Et de préciser la seconde option: «En ne faisant rien, on prend le risque que DSK ne soit plus tout seul tout en haut dans l'opinion, ce qui est déjà un peu le cas. Et tous les barons aujourd'hui prêts à se rallier finiront par se lasser, et voudront se “réassurer” ailleurs. Enfin, les médias ne vont pas tenir comme ça pendant six mois, en tournant en rond autour d'un “Il y pense, il y pense”. Il n'y aura pas des crises grecques tous les deux mois»…
· «Durant l'été, l'organisation s'organise», s'amuse un ancien rocardien. Les repas entre anciens de la galaxie Socialisme & démocratie se multiplient, notamment entre Michel Destot et Pierre Moscovici. «Il est temps de reconstituer ce qui était avant un formidable outil de production théorique, explique un ancien cadre de «S&D». Tout le monde s'étant éparpillé, chacun travaille dans son coin et c'est moins efficace.»
Certains nourrissent toujours un ressentiment envers Jean-Christophe Cambadélis et ses proches, à qui ils reprochent d'avoir imaginé «la stratégie de la carpe et du lapin» ayant porté Martine Aubry à la tête du PS, une alliance dite des «reconstructeurs» avec les fabiusiens pourtant abhorrés depuis leur Non au référendum constitutionnel européen de 2005. Si «Camba» a toujours l'oreille de Strauss-Kahn, beaucoup estiment qu'il ne permet pas d'élargir les sphères habituelles de soutiens à DSK. Alors, on imagine de se restructurer tout en se contournant, conscients qu'il faudra bien se retrouver et s'entendre, si jamais il se décidait à y aller.
«Dominique ne veut pas d'une équipe se mettant déjà en place, au contraire. Mais on sait tous qu'une armée est prête à se lever si jamais il annonçait sa candidature», s'enhardit un cadre d'Inventer à gauche, le club de Michel Destot, Catherine Tasca et Alain Richard. Et on assure que de nombreux grands maires seront de la partie (ceux de Rennes, Toulouse, Strasbourg ou encore Metz). «Un relais qui sera essentiel pour les primaires ouvertes à tous les électeurs, bien plus que les premiers fédéraux ou les barons, surtout utiles quand il n'y a que les militants qui votent.» Et on pense également pouvoir attirer nombre de soutiens actuels de François Hollande, soucieux d'assurer leur avenir politique. Mais on confie aussi sa crainte de voir le scénario des primaires de 2006 se reproduire, quand nombre de soutiens annoncés sont finalement passés avec armes et bagages chez Ségolène Royal. Et cette fois-ci, c'est Martine Aubry qui inquiète.
«Le problème, c'est qu'on laisse Martine gagner des points, sans aucune concurrence. A La Rochelle, ce sera tapis rouge pour elle», soupire un habitué des cercles strauss-kahniens, qui estime que la maire de Lille a aujourd'hui la main: «Il suffit qu'elle annonce sa candidature, et c'est fini.» Toutefois, sa discrétion durant tout ce mois de juillet ne présume pas forcément d'une ambition des plus ardentes, et elle ne devrait prendre sa décision qu'en début d'année prochaine au plus tôt. Garante de l'unité du parti, elle attendra au minimum le bureau national devant normalement se réunir en janvier, pour arrêter les règles et le calendrier définitif des primaires, prévues pour septembre/octobre 2011.
D'ici là, comment animer la flamme d'un retour en première ligne dans la vie politique d'un Strauss-Kahn tout occupé à réguler l'économie mondiale, qui ne sera réellement disponible qu'en septembre à l'issue du G20? Michèle Sabban, vice-présidente de la région Île-de-France, considère qu'il est temps de marquer ses différences, en profitant des conventions autour du projet socialiste prévues à l'automne pour réactiver les réseaux dormants et recommencer à se compter: «Déposer un texte sur l'international et l'avenir de l'Europe en septembre, ça pourrait permettre de réunir la diaspora et de la remettre en marche. On pourrait faire entendre notre voix sur le fond, autour d'un sujet symbolique pour nous». Après celle sur l'international, la convention sur l'égalité réelle, une notion revendiquée par les strauss-kahniens, pourrait aussi être l'occasion de «faire clivage», alors que les travaux seront dirigés par l'ailier gauche et porte-parole du parti, Benoît Hamon.
· Sur la forme, les arguments sont déjà rodés pour entretenir l'idée d'un Strauss-Kahn incontournable, alors même que le contexte ne semble objectivement pas des plus favorables au directeur du FMI. Un chantre du libéralisme économique en pleine période de crise et de rigueur, est-ce le candidat idéal pour la gauche? «D'après les sondages, ce qu'attendent les Français en priorité, c'est la crédibilité économique. C'est là-dessus que se jouera la présidentielle», répète à qui veut l'entendre François Kalfon, le M. Sondage du PS. En pleine affaire Woerth/Bettencourt, le PS n'a-t-il pas à craindre d'un socialiste plutôt fortuné, lui aussi effleuré par les affaires (de la Mnef) quand il était ministre? «Je vous rappelle que DSK avait démissionné avant d'être mis en examen, lui. Et qu'il a ensuite été innocenté», martèle le député Jean-Jacques Urvoas. Une autre strauss-kahnienne juge même que «dans un paysage politique décrédibilisé par les affaires, il pourrait profiter de son profil d'expatrié, loin des polémiques nationales. Mais avec le risque de se sortir aussi tout seul du jeu, en se privant d'expression politique sur l'état du pays».
Tous les strauss-kahniens semblent aussi s'entendre informellement sur l'échéancier, chacun voyant au début de l'année 2011 le moment décisif de la potentielle destinée présidentielle de leur champion. A cette période devrait sortir en librairie l'ouvrage de Claude Askolovitch (rédacteur en chef du Journal du dimanche), seul journaliste autorisé à s'entretenir en longueur avec le managing director du FMI. Une parution propice à une offensive médiatique, où les talents de l'entourage communicant de DSK (Rhamzi Khiroun, Anne Hommel, Stéphane Fouks et Gilles Finchelstein – lire leurs portraits dans L'Express) pourraient alors s'exercer.
Un proche de Pierre Moscovici estime qu'«il faudra bien envoyer un message quant à la décision prise. Le récit de l'histoire DSK ne peut pas se contenter d'une absence totale. Si lui ne peut parler, il ne manque pas de messagers…» Un rocardien estime de son côté qu'«entre décembre et février, il devra dire s'il renonce. S'il ne dit rien, c'est qu'il ira».
Pour l'heure, les “voies” du strauss-kahnisme sont encore impénétrables.