La campagne en “off” et en accéléré de Sarkozy
Nicolas Sarkozy est-il entré trop tard en campagne ? Lui laisse croire que la «dynamique» est de son côté : « Il ne faut pas faire une campagne trop longue, sinon les choses s’usent », a-t-il confié à quelques journalistes. Mais les grandes émissions politiques télévisées qui rythmaient les semaines sont désormais derrière lui, égalité du temps de parole dans les médias audiovisuels oblige. Ne reste plus que les meetings et le web. «Il nous reste 25 jours pour convaincre, 25 jours pour gagner», ont rabâché les poids lourds de l'UMP le 28 mars, lors du meeting de Levallois (Hauts-de-Seine), la ville des Balkany.
Alors le candidat UMP mène une campagne éclair. Un déplacement par jour. Lundi il était à Ormes (Loiret), mardi à Nantes (Loire-Atlantique), mercredi à Elancourt (Yvelines), jeudi à Montpellier (Hérault) et Nîmes (Gard), vendredi il est à Besançon (Doubs), samedi il enchaînera le printemps des Jeunes UMP, et le colloque de l'institut pour la justice, à Paris. Agriculteurs, buralistes, petits patrons, etc. : Sarkozy cible son électorat. Des déplacements express rarement thématisés, annoncés au tout dernier moment (les journalistes sont alertés la veille, en fin de journée), et destinés à convaincre avec des discours «pot pourri».
Ainsi, le 28 mars, à Elancourt (Yvelines), ville minutieusement choisiedans le département de Valérie Pécresse, Nicolas Sarkozy s'est limité à une réunion publique, dans une salle remplie de sympathisants et militants UMP, dont une écrasante majorité de plus de soixante ans. Un passage en 40 minutes chrono dans le Palais des sports, sans échanges avec les habitants, ni avec les journalistes :
Pendant ce rapide aller-et-retour, un discours sans notes qui sent le réchauffé (voir l'intégralité en vidéo). Immigration, sécurité, assistanat, burqa, renégociation de Schengen, Sarkozy répète ses classiques, avec un long passage sur la tuerie de Toulouse et Montauban. Aucune annonce nouvelle, lui qui a pourtant redit, jeudi, qu'on ne «pouvait pas gagner une campagne sans proposer des choses». Toujours aucun projet présenté, lui qui raille la brièveté du programme de son adversaire socialiste. Mais une ligne claire : séduire les électeurs du Front national pour sortir en tête du premier tour.
Après une (courte) parenthèse «humaniste», clin d'œil aux centristes, où il s'est affiché aux côtés de sa caution sociale, Jean-Louis Borloo, Nicolas Sarkozy est reparti dès mardi à droite toute. Conformément à la stratégie dictée par son conseiller Patrick Buisson, ancien journaliste d'extrême droite. Et gare à celui qui s'écarte de la ligne. Nathalie Kosciusko-Morizet, la porte-parole du candidat, en a fait les frais. Auteure d'un livre contre le FN (Front anti-national, éditions du Moment, juin 2011), elle a laissé entendre récemment qu'en cas de second tour Hollande-Le Pen, elle voterait pour le socialiste. Patrick Buisson – qui aurait préféré voir son poulain Guillaume Peltier à la place de l'ancienne ministre – l'a torpillée. Nicolas Sarkozy «fait un premier tour Patrick Buisson, il fera un second François Bayrou, il ne dévie pas de sa tactique»,a expliqué au Monde le député radical Yves Jégo.Il doit rester jusqu'au bout sur ce chemin-là s'il veut avoir une chance de réussir».
Dans le Gard, le 29 mars, Nicolas Sarkozy joue donc le premier tour en reprenant ses accents populistes et ses fondamentaux. Il fait d'abord étape à Vestric-et-Candiac, où il a été élu avec 64,34 % des voix en 2007. Dans ce petit village, ses discours très droitiers peuvent trouver un public : au premier tour en 2007, Jean-Marie Le Pen est arrivé deuxième, à deux points de lui, avec près de 27 % des voix.
Il enchaîne avec un meeting à Nîmes. C'est ici qu'en mai 2006, il avait prononcé, dans une salle surchauffée, son «discours pour la France». Ici, qu'il avait dit, sous des salves d'applaudissements : «Ceux qui vivent au milieu de la racaille me comprennent.» Six ans plus tard, le voici qui ordonne : «Je parlerai de ce que je veux, où je veux, quand je veux.» «Il y a les sujets dont on a le droit de parler, ceux qui intéressent les élites, qui vont à la télévision avec un petit miroir dans lequel ils se regardent, et les sujets dont on n'a pas le droit de parler. (...) Alors tous les soirs je parle de sujets qui ne vous intéressent pas : la sécurité, l'immigration, la nouvelle Europe, l'autorité, l'excellence à l'école» (voir la vidéo de son discours).
Toute la semaine, il a répété en boucle les mêmes formules. Dénoncé«l'attitude anti-démocratique» des «corps intermédiaires» qui «ne pensent qu'à eux» et «la conception de la démocratie des permanents de la CGT» : «J’ai accordé un entretien à Ouest France. La CGT a décidé de bloquer la diffusion de ce journal» (et tant pis si c'est totalement faux). Fait l'apologie de la «majorité silencieuse qui en a marre qu'on lui confisque la parole». Rappelé son idée phare – le recours au référendum pour «redonner la parole au peuple» –, sa volonté de diviser par deux l'immigration légale («Nous ne pouvons pas accueillir tout le monde»), et sa proposition de renégocier les accords de Schengen car «nous n'avons pas fait l'Europe pour avoir une Europe passoire». A chaque fois, un long passage sur la burqa et le halal («Nous ne voulons pas sur les trottoirs de la République de femmes en burqa»), puis sur la sécurité après les drames de Toulouse et de Montauban.
Mais le message numéro un à faire passer, que les ténors du parti sont chargés de relayer, c'est celui-ci : voter Hollande, c'est «faire revenir les communistes au pouvoir». Comme au printemps 1981, la droite joue sur la «grande peur». Désapprouvé par plus de 70 % des Français, Giscard d'Estaing avait alors tenté de conquérir un deuxième mandat en laissant penser que, si Mitterrand était élu, des chars soviétiques défileraient sur les Champs-Elysées, Paris passerait sous la coupe de Moscou et la France serait réduite au collectivisme.
A Elancourt, le député et maire, Jean-Michel Fourgous, chauffe la salle sur cet air. «Hollande veut taxer les riches à 75 %. Les socialistes et leurs amis communistes, pour eux, le problème c’est la richesse !»David Douillet, ministre des sports et élu des Yvelines, agite lui le spectre de Mélenchon ministre de l'économie et des finances et met en garde : «Lors de mes compétitions internationales (...) j’ai vu les ravages du communisme en Europe de l’Est.» Valérie Pécresse s'enflamme : «Hollande fait une déclaration d'amour aux Francais mais c'est en réalité une déclaration d'impôts ! Qui va partir ? Les riches ! Qui va rester? C’est vous, les classes moyennes, les ouvriers !»
Nicolas Sarkozy ose un «Le changement, c'est nous», à Nîmes. «Vous allez avoir un choix historique à faire. Vous devez avoir toutes les cartes dans les mains», a-t-il répété toute la semaine. Il a donc entrepris de donner son «dessous des cartes» à lui, avec des répliques rodées qui font fureur à l'applaudimètre dans ses meetings :
– «J’ai lu le programme du PS : remarquez, il n’y a pas grand-chose à lire... (...) Hollande doit dire ce qu’il veut et ce qu’il pense.»
– «La quasi-totalité» des députés PS a refusé de voter les lois de la majorité sur la sécurité, ainsi que la loi sur le voile intégral.
– «Hollande veut bloquer les prix du pétrole. Je savais qu’il avait de l’humour, mais à ce point-là... C’est-à-dire qu’il a signé un petit arrêté disant : “on bloque les prix du pétrole”. (...) De qui se moque-t-on ?»
– «On a un nouveau reproche à me faire : j’instrumentalise la sécurité. Là j’ai cru que c’est Jospin qui revenait ! Quand on lui disait: “M. le premier ministre, on a peur” il vous disait : “Pas du tout : vous avez le sentiment d’avoir peur !"» (ovation dans la salle).
– Martine Aubry et les horaires séparés dans les piscines lilloises (sifflements dans la salle) ou encore Martine Aubry et les 35 heures.
– «Madame Royal, dont vous connaissez le sens de la nuance, la vision, la mesure, et la compétence un petit peu approximative.»
– «Monsieur Hollande a dit qu'il reviendrait sur la retraite à 60 ans : mensonge, mensonge et encore mensonge.»
– «Hier, M. Hollande m'interpellait. Je me demande ce qu'il ferait sans moi ! Je dois faire à la fois mon programme et le sien. Je veux bien lui rendre service.»
– A la radio, «je l'entends très en colère, je me dis “mon Dieu, qu'ai-je fait ?”. Il était en colère à la suite de la rémunération d'un grand patron. Et naturellement, c'était de ma faute. La rémunération de ce grand patron est effectivement choquante mais ce qui est encore plus choquant, M. Hollande, c'est que les actionnaires qui ont décidé de (cette) rémunération, ce sont vos amis !» (en référence au bonus de 16 millions d'euros de Maurice Lévy, patron de Publicis dont l'une des actionnaires principales est Elisabeth Badinter).
– «La gauche caviar, la gauche bobo, la gauche qui aime donner des leçons de morale, et qui n'a aucune leçon à donner, c'est celle-là. Parce que les actionnaires de ce grand groupe, le soir, ils soutiennent M. Hollande dans sa dénonciation de l'argent, de la finance et des hauts salaires, et dans la journée, dans le secret d'un conseil d'administration, ils votent les rémunérations faramineuses pour le président de la société dont ils sont propriétaires.»
– «Pas de leçons de morale, pas de mensonge, pas d'hypocrisie, pas de tartuferies une nouvelle fois.»
Autre levier pour Nicolas Sarkozy : les médias. Toute la semaine, il a soigneusement évité toute question sur les affaires Bettencourt, Karachi ou Kadhafi. Quasiment aucun journaliste ne s'est d'ailleurs risqué à des questions sur ces sujets. Ou bien le candidat UMP les a esquivées, comme dans le Gard où il a posé sa main sur notre caméra après une question sur le financement de son appartement sur l'île de la Jatte.
Quelques minutes plus tôt, il a préféré distiller ses confidences à une poignée de journalistes triés sur le volet. Une partie – dont nous ne sommes pas – est d'abord autorisée à assister à la rencontre de buralistes dans le bar-tabac L’Avenir. L’échange dure environ 45 minutes (rapporté ici et là). Nathalie Kosciusko-Morizet et Bruno Le Maire, le ministre de l’agriculture, sortent. Suivent des journalistes. Mais pas Nicolas Sarkozy. Une de ses chargées de communication sort à son tour et cherche des yeux des journalistes. Elle en rappelle certains pour un «off» en petit comité (raconté dans Le Parisien).
Un confrère d’une radio nationale populaire s’énerve : il a manqué l’appel et se plaint de ne pas en être, lui qui suit Nicolas Sarkozy sans relâche et sans avoir beaucoup l’occasion de lui parler. Il finira par pouvoir entrer dans le bar-tabac. Pas la journaliste de Mediapart. Dehors, les photographes qui attendent la sortie du président-candidat pour avoir la bonne photo restent impassibles. A l'intérieur, assis au fond du bar, Nicolas Sarkozy leur explique que «quelque chose a changé». «Les mouvements de fond, on les sent venir bien avant les sondages», dit-il. Après ce «off», tout le monde sort, nouveau bain de foule du président-candidat jusqu’à sa voiture.
Le candidat UMP peut aussi compter sur certains médias pour s'adresser à son électorat. Le 10 février, il amorçait sa candidature dans un long entretien au Figaro Magazine où il exposait«(ses) valeurs pour la France». Une vente«historique» (de ce numéro), se félicite aujourd'hui le président-candidat.
Cette semaine, il déroule dans Paris Match ses arguments et ses phrases fétiches, telles que «On ne gagne pas à droite, on ne gagne pas à gauche, on gagne au peuple» ; «Je serai un président différent», promet-il. L'hebdomadaire revient longuement sur les tueries de Toulouse et Montauban et tend cette fabuleuse perche : «Avez-vous eu l’impression de revivre l’épisode dramatique de “Human Bomb” (la prise d’otages de la maternelle de Neuilly en mai 1993) ?»
Le Figaro se charge de remonter le moral des électeurs de droite, comme l'a démontré Arrêt sur Image, articles et une à l'appui. Exemple avec l'édition du 28 mars :
Reste un dernier ressort, le Web. Le 28 mars, l'équipe du candidat a présenté un miniprogramme baptisé «Les Experts», diffusé sur son site lafranceforte.fr. Le concept : chaque jour jusqu'à la fin de la campagne, un élu de la majorité aborde un thème de campagne et communique autour des propositions de Nicolas Sarkozy. Du bruit pour concurrencer la web radio de François Hollande, mais aussi pour faire patienter en attendant la présentation du projet global et chiffré du candidat, «la semaine prochaine». Le document est quasiment bouclé, selon Le Figaro. «C'est au candidat de voir quand et sous quelle forme il veut publier ce document», confiait jeudi l'une de ses plumes.