L'Islande teste la reprise sans austérité carabinée

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart

 

 

Envoyé spécial à Reykjavik. 

Impossible de le rater dans les rues de Reykjavik, tant le chantier est énorme, et détonne dans une capitale à l'architecture basse: une cathédrale de béton noir et de verre, recouverte d'alvéoles réfléchissantes, est en cours d'assemblage face à la mer. LeHarpa, imaginé par l'artiste vedette danois Olafur Eliasson, servira tout à la fois de salle d'opéra et de palais des congrès pour l'Islande. Malgré des craintes annonçant à plusieurs reprises l'arrêt des opérations, le bâtiment sera finalement bien inauguré, le 4 mai prochain. Après l'effondrement bancaire de l'île, en octobre 2008, le groupe Portus, l'investisseur privé qui portait ce projet estimé à l'origine à 12 milliards de couronnes (74 millions d'euros), a dû appeler le gouvernement et la mairie de Reykjavik à l'aide pour que le chantier se poursuive. L'exécutif n'a pas bronché et ce fleuron architectural va donc voir le jour. Mais où est donc passée la crise islandaise?

 

 

Le Harpa, en chantier sur le port de Reykjavik.
Le Harpa, en chantier sur le port de Reykjavik.

 

 

 

L'Islande, encore sonnée par sa quasi-faillite, ne s'est pas lancée dans une austérité à tout crin. A rebours des tendances à l'œuvre sur le continent, l'île a choisi de prendre un peu plus de temps que d'autres pour réaliser son «ajustement budgétaire». Si bien que des projets ici et là continuent d'avancer. Ses mesures d'économies portent sur 10% du Produit intérieur brut (PIB) en trois ans. Rien à voir avec une autre île à laquelle elle est souvent comparée, elle aussi durement frappée par la crise: l'Irlande prévoit, elle, de ramener son déficit de 32% à 9% au cours de la seule année 2011, et de poursuivre l'austérité jusqu'en 2014 au moins. Aujourd'hui, Reykjavik dit avoir renoué avec la croissance – attendue aux alentours de 3% cette année, et réduit sa dette sans trop forcer. 

Comment cette minuscule économie (320 000 habitants) s'y est-elle prise, pour se sortir la tête de l'eau en deux ans? Les économistes avancent trois explications:

 La dévaluation de la couronne islandaise. La devise a dégringolé de 40% fin 2008, et les exportations d'aluminium et de poissons ont repris dans la foulée.

 Le principe du «too big to save» (trop gros pour être sauvé). C'est l'exact inverse du «too big to fail» (trop gros pour faire faillite), qui a prévalu aux Etats-Unis comme en Europe jusqu'à présent, obligeant les Etats à sauver les banques les plus importantes de leur système bancaire, pour éviter les faillites en chaîne. En Islande, les actifs des trois grandes banques de l'île étaient bien trop grands (jusqu'à dix fois le PIB en 2007...) pour être sauvés intégralement, et l'Etat s'est contenté de racheter les actifs «internes», c'est-à-dire les prêts des particuliers et des entreprises en Islande. Les actionnaires ont dû assumer les pertes sur les actifs étrangers, les plus nombreux. 

 Une austérité moins sévère qu'ailleurs, décidée en accord avec les partenaires sociaux. Un pacte de «stabilité sociale» a été signé en 2009, censé éviter les coupes dans le secteur social. 

 

L'après McDonald's

Jon Gardar Ogmundsson est un petit patron islandais, un ancien de McDonald's, et il croit dur comme fer à la «reprise». «Je viens d'une famille qui a fait fortune dans l'industrie de la pêche. Nous nous sommes habitués, certains mois, à pêcher moins de morues, quand la météo n'était pas bonne. Mais l'activité repartait très fort après. Cette fois, face à la crise, les choses prennent plus de temps. La reprise commence à peine à se dessiner aujourd'hui. Mais les exportations sont très bonnes. C'est encourageant», avance-t-il. En ce mois de mars 2011, lui connaît surtout des problèmes de riche: «Les voitures les plus récentes en vente en Islande sont des modèles remontant à 2008... On n'a rien importé de plus récent... C'est bien la preuve que tout n'est pas encore reparti comme avant», grimace-t-il, casquette noire enfoncée sur son crâne chauve.  

Un restaurant Metro, ex-McDonald's.
Un restaurant Metro, ex-McDonald's.
Jon Gardar s'est fait un nom, en octobre 2009, lorsqu'il a décidé de fermer les deux restaurants McDonald's de Reykjavik qu'il dirigeait. L'Islande, depuis, est l'un des rares pays d'Europe de l'Ouest à ne plus compter un seul fast food américain sur son sol. A l'époque, il avait été piégé par la dévaluation de la couronne islandaise, alors que McDonald's l'obligeait à importer l'ensemble de ses produits d'Allemagne. Très vite, les deux restaurants se sont mis à perdre beaucoup d'argent. Depuis, il a tenté de relancer l'activité, avec une nouvelle enseigne, Metro, calqué sur le modèle McDo, à partir de produits 100% islandais. Il a baissé les prix de ses menus de 35%. Les clients commencent à revenir. Mais les marges sont encore minuscules, et il ne peut compter, assure-t-il, sur aucune banque pour augmenter ses investissements. «La cible de mes restaurants, ce sont les jeunes, et avant tout les 16-24 ans. Or ce sont eux qui sont touchés de plein fouet par la crise. Je suis donc très prudent.»

Au-delà des paroles volontaires des patrons, petits et grands, Reykjavik continue de découvrir chaque jour l'étendue des dégâts sociaux de la crise. Pour un pays habitué à caracoler en tête des classements internationaux de richesse, c'est du jamais vu. Si la reprise se profile, tirée par les exportations de cette économie très ouverte, les ménages endettés, eux, sont loin d'avoir repris leur souffle. La consommation patine, 20% en deçà de ses niveaux antérieurs. Le taux de chômage est retombé aux environs de 7%, après avoir grimpé jusqu'à 9,7%. Rien à voir avec l'Irlande, toutefois, dont le taux de chômage dépasse les 14%.  

Sigridur Gudmunsdottir.
Sigridur Gudmunsdottir.

Sigridur Gudmunsdottir fait partie de ces milliers d'Islandais victimes d'une crise qu'ils n'ont pas provoquée. Après un séjour prolongé en Amérique latine, elle est revenue sur l'île en 2001, où elle décrocha un «2007 job», comme disent les Islandais – un travail confortable et bien rémunéré, du temps de l'euphorie et de l'inconscience des années 2000, impossible à trouver aujourd'hui. «On entend dire que l'on a trop fait la fête pendant les années 2000, que l'on a trop consommé, trop emprunté. Mais c'est faux: il n'y a qu'une infime partie d'Islandais qui en ont vraiment profité», s'énerve-t-elle.

 

«Personne n'y croit, à la reprise»

Licenciée au plus fort de la récession, Sigridur a depuis repris, à 50 ans, des études d'espagnol à l'université. «Cela me permet de toucher des aides d'étudiant, qui sont plus élevées que les indemnités chômage», explique-t-elle. Elle a contracté en 2006 un prêt immobilier de onze millions de couronnes (68.000 euros), pour s'acheter une maison où elle vit avec son père de 80 ans, et son fils de 9 ans. En partie indexé sur l'inflation, le prêt qu'elle a contracté a explosé après la crise, à 14 millions de couronnes (86.000 euros). Elle s'est trouvée prise en tenailles au fil des mois: d'un côté, le volume de son emprunt augmentait, tandis que de l'autre, la valeur réelle de sa maison s'effondrait. 

Aujourd'hui, Sigridur ne sait pas encore très bien comment elle va réussir à rembourser ses dettes, mais ne se plaint pas: «Certains Islandais connaissent des situations bien pires. Tous ceux qui avaient contracté des prêts en devises étrangères sont vraiment mal.» En Islande, on ne râle pas. Après tout, la vie sur les îles a toujours été rude. S'exiler comme tant d'autres? «C'est impossible, je suis trop attaché à mes racines islandaises depuis mon retour.» La reprise islandaise? «Demandez dans la rue, personne n'y croit, à la reprise...»

A écouter les conversations dans Reykjavik, le fossé est immense, entre une classe politique convaincue que la page de la crise est tournée, et des citoyens piégés par la quasi-faillite de l'île, et qui peinent à se relancer. Les logiciels pour penser l'économie et le bien-être des habitants n'ont pas changé. Dans l'Islande d'après le krach, on continue de parler PIB et déficit public, et d'en faire les seuls indicateurs pertinents des politiques en cours. Ici comme ailleurs en Europe. C'est pourtant l'un des chantiers qui se profile: après avoir obligé certaines banques à la faillite, et adopté une austérité «adoucie», il va bien falloir que l'île se décide à adopter des instruments de mesure alternatifs du bien-être de sa population. 

 

 

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Publié dans Etranger

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