L'Europe joue gros dimanche 6 mai
Hasard du calendrier électoral, Grecs et Français se rendront aux urnes le même jour, dimanche 6 mai, pour deux scrutins décisifs pour la sortie de crise de la zone euro. Alors que le continent continue de s'enfoncer dans une crise des dettes souveraines interminable, bon nombre d'Européens ont les yeux rivés sur le second tour de la présidentielle française, en quête de nouvelle dynamique. À bien des égards, le 6 mai a des allures de consultation pour l'ensemble de l'Union.
D'Athènes à Lisbonne, les manifestants rassemblés, mardi 1er mai,dans de nombreuses villes d'Europe, ont tous dénoncé des politiques d'austérité contre-productives, preuve d'un malaise social grandissant, et appelé à des alternatives. En Espagne, où la mobilisation semble avoir été la plus forte sur le continent, les syndicats évoquent le chiffre de près d'un million de participants aux cortèges. Mais le chef du gouvernement, le conservateur Mariano Rajoy, a prévenu qu'il poursuivrait les réformes coûte que coûte, tandis que son pays sombre dans la récession.
Dans ce contexte brûlant, le duel français est suivi de très près à Bruxelles. D'un côté, Nicolas Sarkozy, fidèle allié de la chancelière Angela Merkel, et défenseur du “pacte budgétaire”, ce traité européen en cours de ratification, qui veut encore muscler les politiques de rigueur en Europe. De l'autre, François Hollande, dont le refus du “tout austérité”, la volonté de renégocier le traité, et le discours encore très flou sur la relance, trouvent de plus en plus de relais en Europe.
Selon le quotidien espagnol El País, « l'alternative 'Hollande' séduit les pays les plus touchés par la crise », tandis que son concurrent El Mundo applaudit aux « leçons d'européisme » du candidat socialiste. « Le scrutin le plus important pour l'Allemagne cette année se déroule à la fin de la semaine – non pas dans le Land du Schleswig Holstein (qui organise ses élections régionales le 6 mai – ndlr), mais en France », concède leSüddeutsche Zeitung, l'un des principaux titres allemands. De son côté, le Daily Telegraph estime, en se frottant les mains, qu'en cas de victoire socialiste dimanche, « Madame Merkel va devoir réapprendre l'art du compromis ».
« L'élection française de dimanche pourrait bien ouvrir un nouveau chapitre dans la gestion de la crise économique, en mettant à mal une alliance franco-allemande de plus en plus dominée par Berlin », écrit le Wall Street Journal. Les gouvernements conservateurs resteront, quoi qu'il arrive, largement majoritaires en Europe après le 6 mai. Mais la ligne des débats pourrait évoluer. Il y aurait désormais les exécutifs, comme l'Allemagne, qui font du redressement des comptes leur priorité absolue, et ceux qui veulent « compléter » l'austérité, par des politiques de croissance plus marquées.
À ce jeu-là, François Hollande, s'il est élu, pourrait entraîner une majorité derrière lui. C'est d'ailleurs ce qu'a suggéré la semaine dernière l'ancien patron de la commission européenne, Romano Prodi : « Si l'Allemagne reste persuadée qu'elle peut avancer seule, l'Italie devra travailler avec la France et l'Espagne pour relancer l'Europe. » Même un Giulio Tremonti, ex-ministre des finances de Silvio Berlusconi en Italie, affirme : « Je suis un ami de Nicolas Sarkozy, mais si j'étais français, je voterais pour François Hollande, parce que je partage bon nombre de ses idées. »
En cas de victoire socialiste, le couple franco-allemand risque d'être soumis à très rude épreuve d'ici l'été. D'où la logique défensive d'Angela Merkel ces derniers jours, de se rapprocher de Rome et de Mario Monti, pour fermer au plus vite le débat sur la relance en Europe, et d'en limiter la portée. Si possible avant une éventuelle entrée en fonctions mi-mai du candidat socialiste.
La France n'est pas la seule à voter en mai, et d'autres scrutins pourraient confirmer cette impulsion. Après le règne des “gouvernements d'experts”, mis en place, en fin d'année dernière en Grèce et en Italie, pour satisfaire aux attentes des marchés, sans aucune consultation populaire (lire notre analyse sur l'effacement de la démocratie), les citoyens européens sont enfin invités à dire ce qu'ils pensent du sauvetage en cours de l'euro. Et, pourquoi pas, contredire les projets des experts qui peinent à convaincre de leur efficacité. Le scrutin français ne fait qu'ouvrir le bal, en attendant les élections anticipées aux Pays-Bas, prévues pour septembre.
Après plusieurs reports, les Grecs voteront finalement dimanche pour élire leurs députés, et diront s'ils veulent rester dans la zone euro. Les deux principaux partis de gouvernement – la droite de Nouvelle démocratie et la gauche du Parti socialiste – sont donnés favoris des sondages. Mais ils sont crédités de scores historiquement faibles. À tel point qu'il leur sera très difficile de construire une majorité parlementaire, même en formant une coalition.
Or ces deux formations sont aussi les seules à défendre le “mémorandum” signé entre Athènes, l'Union européenne et le Fonds monétaire international, ce texte à base d'austérité et de réformes structurelles, dont l'application est une condition de l'aide internationale. Le scrutin du 6 mai s'est donc transformé en un référendum sur l'euro : ceux qui veulent que la Grèce conserve la monnaie unique, sont pressés de voter pour eux. En attendant, les marchés tremblent.
Les Irlandais, de leur côté, se prononceront le 31 mai sur le pacte budgétaire. L'île est le seul pays à organiser un référendum sur ce texte, et les partisans du “oui”, crédités d'une large avance dans les sondages (autour de 47 % dans les dernière études), sont en train de perdre du terrain. Le débat en cours sur les méfaits de l'austérité les dessert, et une victoire des socialistes français, dimanche, renforcerait sans doute le camp du “non”.
« Une victoire du “non” reste un scénario réaliste, parce que pas mal de gens ont transformé ce vote en un référendum sur l'austérité », avance un universitaire irlandais interrogé par leFinancial Times. L'exécutif a donc sorti l'argument massue (mais vrai) : en cas de rejet du texte, c'est l'aide d'urgence à l'Irlande, débloquée en décembre 2010 par l'Union européenne et le Fonds monétaire international (FMI), qui tombe à l'eau. Bref, si le “non” gagne, l'île court au défaut...
À Bruxelles, la Commission européenne se refuse à tout commentaire sur les scrutins nationaux. Mais l'exécutif tient tout de même à rappeler que la plupart des idées avancées par François Hollande, comme la taxe sur les transactions financières, sont déjà en chantier à Bruxelles, certaines depuis plusieurs années. « La Commission a déjà, et depuis longtemps, un agenda pour la croissance. Il n'y a pas d'alternative à la consolidation budgétaire en cours. C'est complémentaire. L'enjeu, ce n'est pas l'un ou l'autre. Nous disons qu'il faut les deux », explique Pia Ahrenkilde, l'une des porte-parole de José Manuel Barroso.
Des discours identiques à ceux de Mario Draghi, le patron de la Banque centrale européenne (BCE), qui plaide désormais pour un pacte de croissance complémentaire au pacte budgétaire d'Angela Merkel, qui a défendu la semaine dernière son “agenda croissance”, ou encore de Herman Van Rompuy, le président du Conseil européen, qui veut organiser, sans doute d'ici début juin, un dîner informel des chefs d'État et de gouvernement pour parler croissance. À chaque fois, il s'agit de “compléter” les objectifs de rigueur en place, bien souvent par des réformes structurelles – retraites, marché du travail, etc.
Au fond, si l'élection du 6 mai en France trouve autant d'écho en Europe, c'est surtout qu'elle se déroule à un moment où l'Europe, piégée par l'austérité, multiplie les signes d'épuisement. Les mesures de rigueur, prônées par la chancelière allemande et soutenues par le président français, ont de plus en plus de mal à passer. Les alliances au pouvoir, ici et là, craquent. Les populismes ont le vent en poupe.
Le gouvernement hollandais, jusqu'à présent élève modèle de la rigueur, et allié précieux d'Angela Merkel à Bruxelles ? Il a démissionné fin avril, faute de soutien politique au Parlement, et des élections anticipées auront lieu en septembre. La Roumanie, qui enchaîne les politiques de rigueur depuis trois ans ? Son dernier gouvernement de droite, installé il y a deux mois, est tombé début mai.
La République tchèque ? L'exécutif est lui aussi contesté dans la rue. L'Espagne, où Mariano Rajoy enchaîne réformes du marché du travail et coupes dans les dépenses publiques depuis son élection ?« Le pays est plongé dans une crise immense », selon les mots du ministre des affaires étrangères, José Manuel Garcia-Margallo, et certains agitent le spectre de la Grèce, sur fond de colère sociale grandissante…
La Grande-Bretagne ? Elle vient de renouer, la semaine dernière,avec la récession, et le débat sur des alternatives à l'austérité, à Londres aussi, prend de l'ampleur.
L'Allemagne, économie modèle partout citée en exemple, et royaume de la modération salariale ? Un mouvement de grève, porté par la centrale IG Metall, secoue le secteur de la sidérurgie. Le syndicat réclame une hausse de 6,5 % des salaires, contre 3 % proposé par le patronat. De quoi faire bondir la chancelière…
De tous les côtés, l'Europe, enserrée dans un carcan d'austérité, titube. Le mois de mai européen marquera-t-il un tournant ?