L'effroi et l'incompréhension
L'incrédulité, l'horreur, la sidération, l'incompréhension: ce sont les principaux sentiments qu'on a successivement ressentis en découvrant au fil des heures l'ampleur du drame qui s'est déroulé à Oslo frappant de stupeur le monde entier. Incrédulité car les images du coeur d'Oslo ravagé nous ont rappelé celles qu'on voit habituellement filmées à Tel Aviv ou à Beyrouth après des attentats aveugles. Incrédulité car c'est généralement des Etats-Unis, pays qui s'obstine à faire du port d'arme une liberté constitutionnelle, que nous parviennent la plupart du temps les récits de fusillades d'une telle ampleur.
Qui aurait pu penser que la Norvège, pays à la démocratie tranquille, patrie du prix Nobel de la paix soit un jour le théâtre d'une telle tragédie? L'horreur, ce sont les témoignages de ces jeunes militants travaillistes réunis en université d'été sur une île et qui racontent comment certains se sont jetés à l'eau pour échapper aux balles alors que d'autres se cachaient derrière des rochers ou encore faisaient les morts au milieu des cadavres d'amis afin d'échapper aux coups de grâce de l'assassin.
L'horreur c'est le décalage inouï entre ces innocents affolés et ce tueur décrit comme un exécuteur au calme froid, aux gestes méthodiques, à la détermination sans faille. La sidération, c'est celle qu'on éprouve quand on découvre que cet acte a été mûrement planifié pendant des mois. Que son auteur a laissé un mémoire de 1 500 pages pour «justifier» sa «croisade». Que quelques petites heures avant de passer à l'action il a mis en ligne une vidéo - qu'on pouvait toujours voir hier sur internet... - où il détaille point par point les obsessions qui l'ont conduit à semer la mort de près de cent innocents.
La sidération, c'est d'entendre cet homme revendiquer le statut de plus grand monstre depuis la fin du nazisme. La sidération, c'est que dans cette société moderne, aseptisée, policée, médicalisée, bref «moderne», personne n'ait été capable de discerner à temps la bombe à retardement qui sommeillait derrière le sourire de cet assassin blond de 32 ans.
L'incompréhension, c'est celle qui nous saisit quand on essaie malgré tout de comprendre comment un homme peut en arriver là.
Dérive individuelle d'un homme frustré? Schizophrénie entretenue par une fréquentation assidue de groupuscules d'extrême droite mélangeant allégrement fondamentalisme chrétien, nostalgie croisée, détestation du communisme et délire islamophobe? Bien trop tôt pour le dire. Même si on ne peut s'empêcher de noter que le fond de sauce exécrable dans lequel a mijoté cet assassin est curieusement le même que celui qu'il entendait dénoncer chez ses ennemis islamistes: la haine de l'autre et la soumission délirante et aveugle à un dieu qu'on prétend honorer et servir.