L'astre Alain Minc pâlit à l'Elysée
04 Juin 2010 Par Laurent Mauduit
Pour la petite vie du capitalisme parisien comme pour celle de la présidence de la République, c'est une nouvelle de première importance: Alain Minc est tombé en disgrâce. Mediapart en a obtenu confirmation d'une source très proche de Nicolas Sarkozy qui, à quelques proches, en privé, a dit l'agacement qu'il avait à l'encontre de son conseiller officieux qui est aussi le conseiller de quelques très grandes fortunes françaises.
Selon nos informations, c'est d'abord l'affaire de la privatisation de la régie publicitaire de France Télévisions qui a indisposé le chef de l'Etat. Nicolas Sarkozy ignorait ce que Mediapart a révélé, à savoir qu'Alain Minc était financièrement intéressé à la prospérité du groupe de Stéphane Courbit, qui avait été choisi comme le repreneur – avant que les négociations avec France Télévisions ne soient suspendues. C'est en tout cas ce qu'a fait valoir le chef de l'Etat à quelques proches, ne cachant pas sa colère qu'Alain Minc puisse gagner de l'argent dans le prolongement des conseils qu'il lui prodigue.
Assez vite, l'agacement de Nicolas Sarkozy s'est transformé en colère quand il a découvert que l'annonce de l'éviction de Patrick de Carolis de la présidence de France Télévisions et son remplacement par Alexandre Bompard, l'actuel patron d'Europe 1– projet révélé par Mediapart –, trouvait sa source dans des vantardises d'Alain Minc, lors d'un colloque public. Car même si celui qui devait être promu est un sarkozyste du premier cercle, proche d'Alain Minc et de Nicolas Sarkozy, ce dernier a compris que son image se dégraderait encore davantage dans l'opinion s'il menait à bien ce projet dans le calendrier initialement prévu.
Par la faute d'Alain Minc, Nicolas Sarkozy a donc dû différer cette annonce. Et il en a tenu rigueur à son conseiller occulte. D'autant que le gel de ce jeu de chaises musicales en a entraîné un autre. A la même époque, Nicolas Sarkozy voulait en effet évincer Anne Lauvergeon de la présidence d'Areva, le fleuron du nucléaire français, au motif que son bilan est calamiteux. Dans le maelström de France Télévisions, le chef de l'Etat a vite compris que ce choix devait lui aussi être différé. A la grande déception d'Alain Minc qui était également très actif en coulisses, dans ce dossier, cherchant à promouvoir la candidature de Pascale Sourisse, la directrice générale adjointe de Thales.
Les initiatives et les vantardises intempestives d'Alain Minc ont aussi fini par agacer les plus proches collaborateurs du chef de l'Etat, à commencer par le premier d'entre eux, Claude Guéant, secrétaire général de l'Elysée. Comme plusieurs échos de presse l'ont évoqué (dont en particulierL'Express), ce dernier a fait savoir que le conseiller officieux devenait de plus en plus encombrant.
Alain Minc l'a-t-il senti? A-t-il craint de ne plus être en cour à l'Elysée? Le problème, c'est que l'entremetteur du capitalisme parisien vit des liens de confiance, réels ou supposés, qu'il entretient avec la présidence de la République; et de sa proximité, réelle ou supposée, avec le chef de l'Etat. Réputé proche de Nicolas Sarkozy, c'est cela qui justifie les fonctions de conseils que certains grands patrons lui confient, pour profiter de son pouvoir d'influence, ou dans certains cas pour neutraliser son pouvoir de nuisance. Que l'influence prêtée à Alain Minc sur le chef de l'Etat diminue, et c'est tout son petit «business» qui serait menacé.
En permanence, Alain Minc a donc intérêt à survaloriser le rôle qu'il joue auprès du chef de l'Etat. Et volontairement ou non, certains médias lui prêtent la main dans cette entreprise, lui donnant la parole plus qu'à son tour. Dans cette phase délicate, c'est sans doute ce qui lui a joué des tours: pour contrer les rumeurs de sa perte d'influence, Alain Minc a multiplié les déclarations aussi fracassantes que maladroites. Au lieu de se faire discret, il est devenu d'un seul coup omniprésent, comme s'il était plus que jamais le conseiller du Prince.
Et c'est ainsi que le 7 mai dernier, invité une nouvelle fois de l'émission «Parlons Net» sur France Info, il lance l'une de ces provocations dont il a le secret: «J'ai un père qui a 102 ans, il a été hospitalisé quinze jours en service de pointe. Il en est sorti. La collectivité a dépensé 100.000 euros pour soigner un homme de 102 ans. C'est un luxe immense, extraordinaire pour lui donner quelques mois ou, j'espère, quelques années de vie. Je trouve aberrant, quand le bénéficiaire a un patrimoine, ou quand ses ayants droit ont des moyens, que l'Etat m'ait fait ce cadeau à l'œil.»
Dans ces formules, tout est excessif: jusqu'à la somme de 100.000 euros, inventée par Alain Minc comme il l'admettra lui-même plus tard. Il s'agit juste d'une formule à l'emporte-pièce, pour alimenter les innombrables commentaires sur le thème: «Vous avez vu ce que pense le conseiller du Président...»
Sauf que cette fois, venant après les révélations de Mediapart sur les intérêts liés d'Alain Minc et de Stéphane Courbit, et l'affaire Bompard, l'Elysée a très mal pris la sortie. Car en plein débat sur la réforme des retraites, deux patrons de centrales syndicales ont appelé Claude Guéant pour lui signifier que la concertation prendrait décidément mauvaise tournure si un supposé conseiller du président jouait ainsi sur le registre de la provocation.
A l'Elysée, le fait alimente donc les conversations de nombreux conseillers: beaucoup savent que Nicolas Sarkozy souhaite prendre quelques distances avec son encombrant conseiller. Et même l'épouse du chef de l'Etat, Carla, s'en est ouverte auprès de proches.
On devrait d'ailleurs en avoir vite des indices publics. On dit ainsi que si le chef de l'Etat entend toujours nommer, le moment venu, Alexandre Bompard à la tête de France Télévisions, il est maintenant assez peu probable que ce dernier, tout ami qu'il soit avec Alain Minc et Stéphane Courbit, achève la privatisation de la régie en leur faveur.
Il faut certes accueillir cette prise de distance avec précaution. Car dans tous les systèmes de courtisanerie, il est des conseillers occultes dont l'étoile brille et soudainement pâlit avant de briller de nouveau. Prudence donc! Alain Minc n'est pas encore un astre mort de la sarkozie. Mais si, actuellement, il parle fort et multiplie les entretiens tonitruants, ce n'est pas parce qu'il a l'oreille du président; c'est à l'inverse parce qu'il ne l'a plus...
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Si A.Minc perd de son influence auprès de Nicolas Sarkozy, la perdra-t-il auprès de Martine Aubry ?
S.P