«Je vous ai soutenu pour votre élection avec plaisir, je continuerai à vous aider personnellement»
27 Juillet 2010 Par
La juge Isabelle Prévost-Desprez, qui mène ses propres investigations sur l'affaire Bettencourt, en parallèle à celles du parquet de Nanterre, a recueilli deux nouveaux témoignages importants en fin de semaine dernière, dont Mediapart a pu prendre connaissance. Familières de l'hôtel particulier de Neuilly-sur-Seine – où Liliane Bettencourt a été questionnée, lundi 26 juillet, par les policiers, cette fois sur instruction du procureur –, l'ancienne femme de chambre de la milliardaire, Dominique Gaspard, comme l'ex-infirmière, Henriette Youpatchou, ont décrit une femme totalement sous influence et mis en cause François-Marie Banier. La première a aussi rapporté une anecdote relative au «soutien» que Lilian Bettencourt aurait accordé à Nicolas Sarkozy.
Dominique Gaspard, 54 ans, est entrée au service de l'héritière de l'Oréal au mois de février 1991. Elle a été licenciée le 24 décembre 2008, coupable aux yeux du gestionnaire de fortune Patrice de Maistre d'avoir témoigné devant les policiers dans le cadre de la procédure pour «abus de faiblesse» intentée à partir de 2007 par Françoise Meyers-Bettencourt et dont la juge Prévost-Desprez a été saisie.
Interrogée par Mme Prévost-Desprez vendredi 23 juillet, Mme Gaspard a décrit une femme sujette à de fréquentes pertes de mémoire et mise sous pression par son entourage. A ce sujet, elle a rapporté une anecdote déjà évoquée par l'ancienne comptable de la milliardaire, Claire Thibout, crédibilisant un peu plus le témoignage de cette dernière.
En l'occurrence, elle a évoqué «des papiers qui étaient mis partout où Liliane Bettencourt pouvait se trouver, sur lesquels étaient inscrits en majuscules«CURATELLE». J'ai vu tous ces papiers qui étaient sur sa table de chevet, dans son agenda, à côté de son fauteuil relaxe et même dans sa salle de bains. Souvent Enrico (un garde du corps) disait à Madame: «Votre fille veut vous mettre sous tutelle ou sous curatelle.» Elle ne comprenait pas tout ça. Je ramassais tous ces papiers et quelques jours après ils étaient remis ».
Outre faire face à ce travail d'intoxication destiné à convaincre la milliardaire de se méfier de sa fille Françoise, Liliane Bettencourt devait aussi, à en croire la femme de chambre, «réviser» ce qu'il lui faudrait dire dans certaines circonstances, comme l'avait raconté là encore l'ex-comptable. «Il y a eu aussi les petits mots écrits par exemple quand elle a été entendue par la police, s'est souvenue Mme Gaspard. Il y avait Me Goguel (ancien avocat fiscaliste de Liliane Bettencourt) et M. de Maistre qui venaient lui apprendre et la faire répéter pour pas qu'elle oublie.»
Et Dominique Gaspard de rapporter cette scène lourde de sous-entendus, à l'occasion d'une visite à Nicolas Sarkozy, à l'Elysée, en novembre 2008: «Mme Liliane Bettencourt a appris aussi ce qu'elle a dit au président de la République quand elle est allée le voir. Je l'ai appris avec elle. Je me souviens qu'elle l'a appris, je me souviens que le mot commençait par des félicitations à M. Sarkozy dans sa manière de gérer la France: «Je vous ai soutenu pour votre élection avec plaisir, je continuerai à vous aider personnellement, j'ai des problèmes graves avec ma fille qui peuvent avoir des conséquences pour l'Oréal et donc pour l'économie du pays.»Je doute que Liliane Bettencourt ait pu répéter ce mot. Je sais que le mot débutait par «Je vous présente Patrice de Maistre qui est mon homme de confiance.» Et la fin du mot laissait la parole à Patrice de Maistre. Je sais que Patrice de Maistre est retournéquinze jours après voir le président alors que Madame était à d'Arros. Je sais que le mot appris pour le rendez-vous avec le président de la République, c'est Patrice de Maistre qui l'avait ramené à Madame, il était tapé à la machine.»
Des déclarations qui font directement écho à celles faites, le 16 juillet, par Claire Thibout devant Mme Prévost-Desprez: «Quand Françoise Bettencourt a porté plainte, Patrice de Maistre lui a rédigé un mot qu'elle a appris par cœur pour le rendez-vous avec Nicolas Sarkozy président de la République. Je crois que ce mot disait qu'elle le félicitait pour son élection, qu'elle avait des ennuis avec sa fille, en précisant: «Je vous ai toujours aidé et je vous aiderai toujours.» Liliane Bettencourt était dans l'incapacité de dire cela spontanément de manière cohérente. Patrice de Maistre l'a accompagnée à ce rendez-vous. Sur ce mot elle ajoutait qu'elle lui demandait de régler le problème avec sa fille. J'ai vu ce mot qui traînait lui aussi avec tous les autres dans sa chambre.»
Pour le reste, Dominique Gaspard a longuement décrit l'état de santé de son ancienne patronne, et mis en cause l'artiste-dandy François-Marie Banier: «Je me souviens qu'en 2003, M. François-Marie Banier avait recommandé à Madame un naturopathe-psychiatre, ce médecin l'a d'abord soignée avec des plantes pendant plusieurs mois et lui a prescrit ensuite des neuroleptiques alors qu'elle n'était pas dépressive. Madame était alors dans son lit hagarde, le matin. Elle avait vraiment changé, elle avait perdu sa joie de vivre.»
La santé de la milliardaire semble s'être brutalement dégradé en 2006: «Madame était très très mal. Elle avait de graves problèmes d'équilibre et d'orientation (...) Il fallait qu'il y ait toujours quelqu'un à côté d'elle pour l'aider à marcher, à se diriger dans la maison. Elle n'avait même en 2008 aucune notion de l'endroit où elle se trouvait. Par exemple, quand elle devait aller dans la salle à manger, il fallait l'y conduire, de la même manière, quand elle regardait un film dans la bibliothèque attenante à sa salle de bains et à sa chambre, il fallait lui dire où était sa chambre sinon elle partait en sens inverse dans le couloir.»
La femme de chambre a sur ce point évoqué André Bettencourt, disparu en novembre 2007: «A deux reprises, alors que Monsieur était mort depuis longtemps déjà, Madame m'a demandé d'aller le chercher pour descendre dîner. Je ais qu'elle continue de parler de lui comme s'il était vivant. Je ne sais pas comment on pourrait faire pour mettre à côté d'elle quelqu'un d'intègre pour la protéger, quelqu'un qui reste neutre et qui ne dise pas de mal de sa fille et de ses petits-enfants.»
En décembre 2006, alors que Liliane Bettencourt séjourne avec M. Banier sur la désormais célèbre île d'Arros, la femme de chambre est témoin d'une scène qu'elle juge révélatrice: alors qu'elle se préparait dans la salle de bains, Mme Bettencourt «a pris un rouge à lèvres et François-Marie Banier lui a pris des mains et l'a jeté contre le mur en disant que ce n'était pas joli (...) Par la suite, chaque fois que Madame prenait un rouge à lèvres, il lui disait: «C'est moche, ce n'est plus à la mode.»».
A en croire Dominique Gaspard, M. Banier exerçait une influence absolue sur la milliardaire: «Madame (lui) demandait son avis sur tout. Je faisais même attention pour les vêtements que j'allais chercher pour lui faire choisir car quand François-Marie Banier était là, il intervenait (...) M. François-Marie Banier a aussi été consulté sur le successeur de M. Owen-Jones (ancien patron de l'Oréal). Il l'influençait sur le choix des tableaux, des livres.»
Et la femme de chambre de faire allusion aux chèques signés par Mme Bettencourt, dont certains en 2007 destinés à l'UMP voire à Nicolas Sarkozy lui-même, comme l'ont révélé les enregistrements clandestins: «Je peux vous dire qu'en 2006 Madame était vraiment très mal. Elle n'a pas pu faire tout ce qu'elle aurait signé d'après la presse. Elle n'était pas capable de remplir des chèques, vu son état elle n'avait aucune notion du montant des chèques qu'elle faisait (...) Elle ne savait plus faire les additions les plus simples. Pour moi, (concernant) tout ce qu'elle a signé à l'époque, elle ne comprenait pas ce qu'elle faisait.»
Mme Gaspard a par ailleurs confirmé que M. Banier aurait formé le projet de se faire adopter par la milliardaire. Elle s'est souvenue, peu de temps après le décès d'André Bettencourt, avoir surpris une conversation dans la salle de bains: « 'ai entendu François-Marie Banier dire à Liliane Bettencourt:«Pour l'adoption, on fera une adoption simple, vous irez seule voir Me Normand (le notaire).» Il a ajouté ensuite: «Si Françoise porte plainte elle ne pourra rien contre nous.»»
Selon Mme Gaspard, c'est contre la volonté de la vieille dame que celle-ci a été coupée de sa fille par son entourage. «En novembre 2008, s'est-elle souvenue, je l'ai trouvée un matin très perturbée et angoissée, elle m'a dit:«Après ce qu'ils m'ont fait hier soir, c'est quand même ma fille.» Elle a vomi et est restée toute la matinée couchée. J'ai appris par Catherine la secrétaire que Madame était allée dîner la veille chez François-Marie Banier et quil y étaient allés un peu fort la veille (...) En 2008, je peux vous dire que Madame a réclamé sa fille et cela auprès de plusieurs personnes de la maison, pas qu'à moi. Je me souviens qu'en novembre 2008 il y a eu un rendez-vous l'Oréal auquel assistaient Monsieur et Madame Meyers et quand elle est remontée dans sa chambre elle m'a dit toute souriante avec les yeux pétillants: «Et puis merde, j'ai reparlé à ma fille.»»
Questionné sur le fait de savoir si elle a été incitée financièrement par Françoise Meyers-Bettencourt à témoigner, l'ancienne femme de chambre s'est offusquée: «Je n'ai rien reçu, jamais je n'aurais fait ça. Dans le cadre de mon licenciement, j'ai perçu trois mois de salaire soit mes indemnités de licenciement. Je suis allée aux prud'hommes concernant mes conditions de licenciement et je suis en appel actuellement. Je n'ai toujours pas retrouvé de travail depuis mon licenciement.»
La juge Prévost-Desprez avait recueilli la veille, jeudi 22 juillet, un autre témoignage embarrassant pour François-Marie Banier, émanant de l'ancienne infirmière de Liliane Bettencourt, Henriette Youpatchou, qui a été au service de l'héritière de L'Oréal entre septembre 2006 et juillet 2007. Le récit qu'elle a livré à la magistrate est très détaillé sur l'emprise morale exercée, selon elle, par le photographe sur la milliardaire, alors particulièrement faible sur un plan physique et psychologique.
Mme Youpatchou, 49 ans, a affirmé avoir pris ses fonctions à la suite d'une une hospitalisation de Liliane Bettencourt pour déshydratation à l'Hôpital américain de Paris. Revendiquant un «contact très agréable» avec la milliardaire, son ancienne infirmière a assuré avoir «trouvé une patiente désorientée dans le temps et dans l'espace, déshydratée et confuse». Un état de santé qui ne s'est pas amélioré par la suite, d'après elle. «En fait, sur une journée, les périodes de confusion alternaient avec des moments de cohérence, c'était en dents de scie», a expliqué l'ex-employée à la juge, qui a, elle aussi, parlé de ces moments où il «fallait lui écrire et la faire répéter(...) avant les grands rendez-vous».
Mme Youpatchou a également évoqué une vieille dame qui «somatisait beaucoup avec des douleurs imaginaires», allant jusqu'à décrire une scène surréaliste, digne d'une farce médicale: «Elle était hypocondriaque avec le besoin d'avoir beaucoup de médicaments, ce que son entourage entretenait. Le docteur R. lui apportait de nombreuses boîtes de médicaments homéopathiques, il faisait fonctionner un pendule au-dessus des médicaments en disait c'était bon pour elle et si les médicaments ne marchaient pas il revenait avec les mêmes en faisant dire au pendule que ça n'était pas bon.»
Pour l'infirmière, qui avait déjà témoigné devant la brigade financière il y a un an et demi, «à la base, la mère et la fille s'adorent, vraiment, ce n'est pas de la comédie». Très sévère à l'endroit de François-Marie Banier, auquel elle ne voue manifestement aucune estime, elle lâche dans une phrase qui claque comme un soufflet: «Ce que j'ai vu, c'est que François-Marie Banier a détruit cette famille.»
C'est ainsi que Mme Youpatchou fait le récit d'une mise à l'écart de Françoise Meyers-Bettencourt au sein de la maison de sa mère. «Un jour, Liliane Bettencourt m'a dit en pleurant: «Pourquoi ma fille ne m'aime pas, elle est sortie de mes entrailles.» (...) On a raconté à Liliane Bettencourt des horreurs sur fille pour l'empêcher de la voir. Il y avait toujours un prétexte pour dire à Françoise Meyers-Bettencourt qu'elle ne pouvait pas voir sa mère et donc elle allait voir son père qui avait plus de discernement et avec lequel elle pouvait parler (...) Françoise Meyers-Bettencourt était mise à l'écart.»
Le principal responsable de cette éviction filiale fut, selon l'ex-infirmière, François-Marie Banier pour lequel Liliane Bettencourt cultivait «un mélange de peur et d'admiration». Face au juge, Mme Youpatchou ajoute: «Pour François-Marie Banier, j'étais aussi devenue très gênante car j'étais au courant de tout. Liliane Bettencourt me parlait beaucoup.» C'est d'ailleurs au protégé de la milliardaire, décrit comme une sorte d'étoile noire, que l'infirmière impute sa mise à l'écart moins d'un an après son arrivée.
Intarissable, elle raconte à la juge Prévost-Desprez la même anecdote saisissante que celle rapportée par Mme Gaspard, datée de décembre 2006, au soir du réveillon de Noël, sur l'île d'Arros, aux Seychelles. Alors qu'elle se rend pour la messe à la chapelle qu'André Bettencourt a fait construire sur ce petit coin de paradis (inconnu du fisc français), l'infirmière est approchée par la femme de chambre de Mme Bettencourt.
Elle décrit ainsi la scène: «Mme Gaspard m'a expliqué que François-Marie Banier avait fait une scène à Liliane Bettencourt, qu'il avait crié en lui disant que son rouge à lèvres était moche en jetant le rouge à lèvres par terre. Pendant que Mme Gaspard me racontait ça, Madame a eu un malaise vagal. Nous sommes donc rentrés, on l'a soignée. Madame n'a pas pu dormir de toute la nuit, elle répétait sans cesse: «Il me demande trop d'argent, ce n'est plus possible.»»
Dans le cabinet de la juge, l'ex-infirmière décrit aussi M. Banier comme un être capricieux et irascible. Ainsi cette scène, non datée, durant laquelle elle dépeint l'artiste «en furie», vociférant contre un André Bettencourt, qui «était trop couvé par sa fille», selon lui. «Quand François-Marie Banier venait, il insultait à haute voix André Bettencourt qui pouvait l'entendre en disait par exemple à Liliane Bettencourt: «Elle est toujours là cette vieille chose.»», a également confié Mme Youpatchou.
Autre anecdote, datée de juin 2007. L'infirmière assure avoir profité d'un voyage de François-Marie Banier à Moscou pour emmener «au culot» Liliane Bettencourt faire une IRM, prescrite par un médecin mais à laquelle le photographe s'opposait violemment. «Il disait à Liliane Bettencourt que sa fille voulait ainsi trouver une tumeur au cerveau pour la déposséder de L'Oréal», a expliqué Henriette Youpatchou.
Elle se souvient aussi de cette scène, après un dîner avec M. Banier, durant laquelle Liliane Bettencourt serait venue lui montrer son chéquier pour lui demander si le chèque qu'elle venait de signer représentait beaucoup d'argent.«C'était un chèque de 183 millions d'euros. Je lui ai dit que pour moi, c'était beaucoup d'argent évidemment, que je ne voyais ça que dans les livres»,s'est étranglée l'employée.
La raison d'un tel chèque? «Je me souviens que François-Marie Banier lui avait dit qu'il fallait transférer rapidement des fonds de la fondation actuelle vers la Tour Liliane-Bettencourt. Je me souviens que lors de cette conversation téléphonique que j'avais prise pour Liliane Bettencourt, qui avait besoin d'un intermédiaire, François-Marie Banier avait dit que c'était Martin d'Orgeval (son compagnon d'alors) qui avait eu le génie de trouver le nom de la tour Liliane Bettencourt et qu'il méritait un gros cadeau pour ça.»
Déroulant ainsi les scènes de vie défavorables à François-Marie Banier, Henriette Youpatchou confie à la juge être allée entretenir André Bettencourt de ce dont elle était témoin. En vain. Elle raconte: «En voyant tout cela, on ne pouvait pas rester sans rien faire. Je suis allée tout expliquer à André Bettencourt qui était très affaibli (...). Les larmes aux yeux, il m'a dit que «je ne ferai rien contre ma femme le peu de temps qu'il me reste à vivre.»».
Interrogé par la juge sur les récentes interviews télévisées de Liliane Bettencourt (sur TF1 et France 3), Mme Youpatchou a donné son sentiment:«Je l'ai trouvée inquiète et à bout de forces. Je l'ai trouvée affaiblie et mal habillée. Jamais elle ne se serait habillée ainsi seule avec ce bleu turquoise et une tenue qui n'était pas assortie». Dominique Gaspard avait éprouvé exactement le même sentiment: «Pour la première interview sur TF1, je lui ai trouvé le regard éteint. Elle devait avoir peur. Sur France 3, c'était la même chose elle avait ce regard éteint, elle semblait perdue.»