Je rentre dans mon pays à cause du climat raciste en France
Par SAE | ingénieur | 13/08/2010
« Ma décision est prise. Je rentre définitivement au Maroc en 2011. » Mohamed, ingénieur de 25 ans, témoigne.
Depuis près d'un an (avec le lancement du débat sur l'identité nationale), plusieurs membres du gouvernement et de la majorité ont mulitpliés les amalgames, les propos racistes à peines voilés.
En tant qu'immigré marocain, je vis toutes ces déclarations et lois sécuritaires qui visent particulièrement la communauté musulmane (et depuis quelque temps les gens du voyage et les Roms) comme une profonde humiliation. C'est pour ça que je rentre chez moi… Et je ne suis pas le seul.
Je suis ingénieur, 25 ans, gagnant 2 700 euros net par mois, je n'ai jamais été arrêté ni même contrôlé de ma vie, je suis athée (agnostique pour être précis), j'adore le saucisson, la bonne bière, le rugby et passe mes étés à faire la tournée des festivals. Je ne fais donc pas partie de la catégorie de personnes visée par les attaques populistes de l'UMP.
Toutefois, deux phénomènes ont été, à mes yeux, clairement aggravés par ces propos décomplexés.
- Le premier est que les gens (Français) ne comprennent pas pourquoi c'est blessant pour moi d'entendre des blagues racistes.
Evidemment, j'ai toujours eu droit aux blagues racistes depuis mon arrivée en France. J'en riais, mais je me suis cependant toujours gardé le droit de remettre les personnes à leur place quand leurs blagues sont blessantes et/ou pas drôles.
Depuis un an, je ne supporte plus les blagues racistes. Le fait qu'unministre de l'Intérieur fasse une de ces blagues montre à quel point les clichés sont profondément implantés dans l'imaginaire français. Et le fait que l'on me rapporte à un cliché m'est devenu insupportable.
- Le second point est le regard de « la petite vieille » dans la rue. Son regard est plus vif. Son sac est plus serré entre ses bras. Ses jambes bougent plus vite quand je passe trop près.
Et, personnellement, je comprends cette dame ou ce monsieur (parce qu'un homme peut très bien correspondre au concept de « la petite vieille ») qui, en ouvrant son journal ou en allumant sa télé, entend que la délinquance est liée à l'immigration, que le jeune musulman n'a pas de travail, que l'islam est incompatible avec les valeurs de la France… Moi-même j'ai peur d'y croire.
Resté en France après les études
Je fais partie de la communauté des étudiants étrangers restés en France pour travailler après la fin de leurs études. Cette communauté est loin d'être négligeable en écoles d'ingénieurs. Dans la mienne (une des grandes écoles françaises), la proportion d'étudiants marocains (qui n'ont pas la nationalité française) dépasse les 15%. Je retrouve une proportion de 10% dans le milieu du travail.
Mes connaissances rapportent des proportions équivalentes (entre 10% et 15%) parmi leurs collègues dans les domaines des télécoms, de l'informatique ou encore dans la finance. Le Maroc est ainsi un gros fournisseur d'ingénieurs à la France (je n'ai néanmoins pas connaissance de chiffres précis).
Cependant, ces personnes repartent de plus en plus souvent dans leur pays d'origine. En effet, le gouvernement marocain investit massivement dans des politiques encourageant le « nearshoring » [délocaliser à proximité, ndlr], notamment dans le domaine des nouvelles technologies.
Ces politiques impliquent un appel d'air pour les ingénieurs. Le marché du travail des ingénieurs est d'ailleurs très demandeur. Des anciens camarades d'école ont pu obtenir des salaires approchant les 20 000 dirhams net par mois (dix fois le smic ! ) à la sortie de l'école d'ingénieurs.
La dynamique du pays (la situation est à étendre à d'autres pays) est telle que la croissance est de 5%. Ce chiffre est à comparer avec la situation économique actuelle.
Agnostique et mal à l'aise
Je suis parti du Maroc parce que la liberté de culte n'y est pas respectée… Mais elle ne l'est pas plus en France. J'ai quitté le Maroc pour plusieurs raisons. La première est qu'à mon adolescence, je me suis rendu compte que j'étais agnostique, ce qui est profondément incompatible avec la pratique de l'islam de ma famille et de la société marocaine dans son ensemble.
La deuxième est le vide culturel et artistique de la société marocaine. Je rêvais, en effet, de pouvoir jouer de la musique, assister à des concerts, aller au cinéma, assister à des expositions et visiter des musées.
Ma ville natale (Agadir) en manquait terriblement. Il n y avait qu'une salle de cinéma insalubre qui ne passe que des blockbusters âgés de quelques années. Il n y avait ni musée ni expositions. Et le seul style de musique est la musique populaire ou la musique électronique qui passe en boîte (et je n'aime ni l'un ni l'autre).
Là encore, les choses changent. La libéralisation des mœurs est en cours, les jupes raccourcissent, les bars sont bondés, les festivals se créent continuellement, et des groupes de rock, de rap ou de reggae gagnent en notoriété. On est évidemment loin de la richesse et de la diversité de la culture française mais la culture marocaine est en pleine évolution. Les Marocains sont de plus en plus ouvertement athées et le modèle familial leur donne plus d'indépendance.
« Ma tête et mon prénom feront toujours de moi un musulman »
D'un autre côté, en France, je suis considéré comme musulman. Mon entourage ne comprend pas que je puisse être agnostique avec mon prénom (Mohamed). On ne comprend pas pourquoi je ne fais pas le ramadan. En deux jours, j'ai dû entendre une dizaine de fois, sur le ton de la blague, que je « finirai en enfer ».
Ma (non) confession n'est pas acceptée, parce que mon origine marocaine, ma tête et mon prénom feront toujours de moi un musulman en France. C'est pour cela que je me sens visé par toutes les attaques directes ou indirectes contre l'islam en France.
Ma décision est prise. Je rentre définitivement au Maroc en 2011 puisque les raisons de mon départ du Maroc n'ont plus lieu d'être et les raisons de mon bien-être en France s'estompent.
De plus, je pense que je ne suis pas le seul à avoir pris cette décision. Mais cela reste à quantifier, parce qu'un Arabe qui rentre chez lui, ça va, c'est quand il y en a beaucoup qui rentrent chez eux que ça ne va plus.
* * *
... Suite commentaires sur
du 15/08/2010
C'est peu dire que le texte de Mohamed [1], ce jeune ingénieur marocain qui annonce son retour au Maroc en dénonçant le climat raciste en France, a suscité intérêt et réactions. Près de 200 000 lecteurs, plus de 1 200 commentaires sur Rue89, en plein mois d'août ! Des réactions qui ne sont pas unanimes, loin de là, sur le propos du jeune homme, même si une majorité partage sa colère et ses critiques sur le mauvais vent que fait souffler Nicolas Sarkozy en ce moment.
L'intérêt suscité par cet article montre la place prise dans le débat public par la question du racisme, par l'impact du discours sécuritaire des ténors de l'UMP, et plus généralement par les interrogations sur l'évolution de la société française. Le riverain Gnux [2], chercheur, va même un pas plus loin :
« Ça ne laisse pas indifférent cet article, vu le nombre de commentaires. J'ai l'impression que ça fait mal d'être confronté à son image (ou celle de la France) dans le miroir, même si chacun se doutait qu'elle changeait inexorablement, dans la mauvaise direction ! »
Ce texte a aussi attiré bon nombre de trolls [3] racistes, provenant notamment du site d'extrême droite Fdesouche.com [4], qui a consacré un article résumant la tribune [5] de Mohamed, et suscité une avalanche de commentaires nauséabonds, que certains ont tenté d'essaimer sur Rue89. Comme s'ils avaient voulu donner raison au jeune Marocain lorsqu'il dénonce le racisme décomplexé qui ne rase plus les murs.
Honte d'être Français ?
Plus nombreux sont ceux qui sympathisent avec la prise de position de Mohamed, avec un mot qui revient dans des dizaines de commentaires : « honte ». Comme si ce texte, après l'éditorial très sévère du New York Times [6] la semaine précédente, avait permis de juger de l'impact négatif du récent durcissement idéologique de l'UMP, et de l'image qu'elle projette de la France.
Ainsi, JulienL qui écrit [7], à propos de la montée du racisme et des discriminations en France :
« Je suis si fier d'être Français mais pas ca, j'ai honte ! »
Au-delà d'un constat qui fait mal, les désaccords apparaissent vite. Une partie des commentateurs reprochent à Mohamed de pratiquer l'amalgame entre le discours sécuritaire, voire raciste, de l'actuelle majorité, et la France dans son ensemble. A l'image de Zagora16 [8], entrepreneur, qui regrette :
« Il est dommage de confondre les positions (temporaires) d'un gouvernement en fin de règne avec les convictions profondes des citoyens d'un pays qui, je te le confirme, ne sont pas racistes et se sentent offensés d'être constamment associés à un gouvernement. Cela s'appelle aussi un amalgame ! »
D'autres contestent son image de « la petite vieille » qui s'accroche à son sac lorsqu'elle croise un Arabe, et lui reprochent de trop regarder TF1.
De nombreux riverains commentent aussi sa décision de partir plutôt que de se battre pour ses valeurs dans un pays où il avait visiblement trouvé sa place et une relative intégration. Stella1 [9], noire et née en France, lui répond :
« Tu rentres dans ton pays parce que tu considères que la France n'est pas ton pays. Je suis noire et je suis née en France. Le seul pays que je connaisse est la France. J'aime mon pays, non pas parce que je n'ai pas d'autres choix mais parce que je considère que c'est un lieu de liberté.
Comme toi aujourd'hui, je ressens ce climat et je me demande si j'ai des raisons d'avoir peur. Si la réponse est oui, je sais que j'aurai la liberté de me battre, de défendre mes droits, de résister, ce qui est loin d'être le cas partout.
Ce que j'essaie de dire, c'est que partir n'est pas la seule option. »
« La France a beaucoup changé »
Que la France ait changé, et pas pour le mieux, est également souligné par d'autres étrangers qui ne sont pas nécessairement exposés au racisme, à l'image du commentaire d'Edelweiss [10], venue d'Allemagne il y a trente ans, et qui tire le bilan suivant :
« La France a beaucoup changé… Je comprends très bien tous ces jeunes Français qui partent aujourd'hui à Berlin, à Londres ou à Barcelone.
En dehors de la situation économique, du coût de la vie et du manque de perspectives professionnelles, il règne en France aujourd'hui un climat d'autosuffisance, de cynisme, de “chacun pour soi” et d'intolérance par rapport à tous ceux qui sortent du moule, de plus en plus difficile à supporter. »
D'autres commentaires, sur le site ou sur Facebook [11], attirent d'ailleurs notre attention sur les 100 000 Français qui vivent au Québec parce qu'ils ne supportent plus certains blocages de la société française. L'un d'eux, Urbex [12], enseignant, écrit :
« Alors à ceux qui voudraient retourner au pays ou ailleurs, essayez le Canada, le Québec ; tout n'y est pas parfait, c'est sûr, mais en dix ans en Amérique du Nord, jamais je n'ai été insulté ou moqué, ni ai assisté à ce genre de comportements irrespectueux et/ou discriminatoires.
Ici, les lois relatives au respect de la personne sont dans les livres et elles sont appliquées. »
Retourner au Maroc ?
Gros débat, enfin, sur la décision de Mohamed de retourner au Maroc, jugée contradictoire avec sa position affichée d'agnostique -même si certains applaudissent au nom de la lutte contre la « fuite des cerveaux » du monde en développement. Au royaume chérifien, est-il réellement plus facile d'être agnostique qu'en France ? Beaucoup, évidemment, en doutent.
Et Mohamed, qui revendique un style de vie personnel plus « français » que « marocain », ne risque-t-il pas d'être aussi « étranger » en son propre pays qu'en France ? Les témoignages sont nombreux, comme celui de Louverebelle [13], qui s'adresse à Mohamed :
« Je comprends votre ras-le-bol, oui, mais même si la France est imparfaite, il reste des solutions… Et oui, on est dans un pays de droits et on peut se permettre de dire ce qu'on veut ! On peut encore dire ce qu'on pense du Président sans se faire trancher la tête ou la langue, on peut se permettre de critiquer une politique, il y a des pays où on ne le peut pas…
Je ne suis pas retournée depuis la guerre dans mon pays, l'ex-Yougoslavie. Pour moi, ça a été une telle déception… Mais je sais aussi que je n'ai jamais été vraiment acceptée par les miens, là-bas j'étais la petite Française, et en France, j'étais longtemps la petite Yougoslave. Toujours le cul entre deux chaises. »
« La France est un beau pays, j'y reviendrai en touriste ! »
Les Marocains sont venus nombreux pour témoigner, aussi, comme Yalamis [14], manager, qui a précédé Mohamed sur le chemin du retour au Maroc, et qui l'encourage à rentrer en des termes peu amènes pour la France :
« La France fantasmée, celle qui t'a donné de la force pour étudier, grandir, être indépendant et vivre comme tu l'entendais tes convictions religieuses, cette France là n'existe plus dans ta tête et depuis longtemps. […]
Le Maroc est un pays beaucoup plus fin que tu ne le crois, ce n'est pas un ensemble de tribus étiquetées comme la France avec deux camps distincts politiquement qui s'affrontent depuis la nuit des temps.
C'est un pays où un camp de nantis résiste à un certain nombre d'énergies (laïques, islamistes, identitaires). Vivre ce combat dans le sens qui te sied est beaucoup plus intéressant que de passer sa vie dans un pays morbide (la France) qui est juste une salle d'attente pour toi. »
Témoignage opposé d'un autre Marocain, Antophile [15], curieux, étudiant en France qui porte un constat lucide sur son pays d'origine :
« Au Maroc, la pauvreté, la corruption, chômage et taux de criminalité très élevés… Un Etat sécuritaire avec des vieilles pratiques qui subsistent, des gouvernements qui ne tiennent aucune de leurs promesses et qui ne font que très peu pour rendre la vie des pauvres plus décente et l'économie plus attrayante à long terme.
N'oublions pas aussi le favoritisme, très ancré dans les mentalités, qui est aussi un sérieux problème pour les jeunes, issus de milieux pauvres ou même de classe moyenne. Si t'es fils d'une famille parmi les 300 qui contrôlent le Maroc, alors l'accès à des postes de responsabilité dans le privé, et surtout dans le public, est grand ouvert. Jean Sarkozy, il en a 10 000 là-bas !
Malgré ces problèmes, je reste quand même attaché au Maroc avec une volonté de changer au mieux la situation et aller plus loin. L'amour de mon pays reste plus fort. Je préfère me battre pour lui plutôt que de rester en France à se battre pour, au final, se sentir étranger à lui.
La France est un beau pays, les Français ont de quoi être fiers. J'y reviendrai, sûrement en touriste ! »
Les réponses de Mohamed
Mohamed, l'auteur de ce texte, dont nous avons respecté l'anonymat non sans avoir confirmé sa véritable identité -que ceux qui doutent de son existence se rassurent donc-, a lui-même répondu à certaines de ces objections en postant à plusieurs reprises des commentaires. Il s'explique.
« Ceux qui disent que je n'existe pas et que c'est une manipulation de Rue89, j'ai envie de leur demander si c'est vraiment si invraisemblable qu'une personne comme moi existe ?
Sommes-nous (immigrés) tous obligés d'être musulmans, non-intégrés, sans formation et sans bonne situation professionnelle ? Sommes-nous (Marocains) tous obligés de rêver de venir ou de rester en France ? »
« J'ai fait (et je fais toujours) partie de diverses associations depuis que je suis là. J'ai aussi beaucoup essayé de sensibiliser mon entourage. Et d'ailleurs cet article rentre dans une optique de sensibilisation et est un appel à une remise en question.
Mais là, la situation actuelle dépasse ce que je peux supporter comme manque de respect de la part d'un gouvernement. »
« A ceux qui disent que “Non, les Français ne sont pas racistes”, je réponds : “Oui, je sais”. Mes amis et mes collègues me le prouvent tous les jours.
Ce qui est grave, ce sont les climats médiatique et politique qui banalisent et justifient un certain racisme profond (que je symbolise par […] “la petite vieille”). »
« Maintenant, comme vous le dites vous-même, tout n'est pas parfait au Maroc, loin de là. […]
A ceux qui disent que le Maroc est pire, je réponds que non, que la situation évolue et que je préfère me battre là-bas pour la laïcité et les libertés qu'ici où on me met dans le même sac que beaucoup de gens avec lesquels je n'ai rien à voir.
J'aurai voulu que les auteurs de ces commentaires se remettent en question, le Maroc s'ouvre et croît rapidement (5,3% de croissance en2009, alors qu'elle était de -2.1% en France). »
« Je ne suis pas là pour dire que tous les étrangers s'en iront, loin de là. Ce que je veux dire c'est qu'une minorité d'étrangers l'envisagent.
Sauf qu'il s'agit de la minorité des étrangers les mieux formés, ceux qui sont encouragés par leurs pays d'origine à rentrer, ceux qui sont un apport non négligeable à l'économie française, ceux qui sont les mieux intégrés… Bref, loin du profil de l'étranger que le gouvernement veut voir partir. »
Dans les plus de 1200 commentaires, j'en retiendrai un, l'un des plus courts, qui résume ce que beaucoup de riverains ont sans doute envie de dire à Mohamed à l'issue d'un débat vigoureux et instructif, c'est celui de Ledany [16] :
[16]
« Fais pas l'andouille, Momo ! Reste ! Ne vas pas faire plaisir à Hortevieux et autres pétomanes ! Ne nous laisse pas seuls avec Brigitte Bardot ! »