Jacques Julliard, de «l'Obs» à «Marianne», à gauche de sa «cage dorée»

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart  04 Décembre 2010 Par  La rédaction de Mediapart

 

 

Cette semaine, l'hebdomadaire Marianneaccueille un nouvel éditorialiste. Jacques Julliard, 77 ans, directeur délégué et chroniqueur au Nouvel Observateur depuis une quarantaine d'années, pose ses valises chez l'hebdo concurrent, fondé par Jean-François Kahn, grand pourfendeur de la pensée unique, du cercle de la raison et partisan presque revendiqué de l'«extrême centre».

 

 

C'est un peu comme si Lionel Messi avait quitté le FC-Barcelone pour le Real Madrid! Bref, un transfert qui n'est pas seulement une petite révolution dans la famille des hebdomadaires mais dit également quelque chose des débats au sein de la gauche.

 

«C'est un très joli coup que vient de réussir Maurice Szafran» (PDG deMarianne), analyse d'ailleurs Jean-François Kahn, le fondateur de l'hebdomadaire. Un coup dans la guerre feutrée mais réelle que se livrent depuis quelques années les deux newsmagazines.

 

Entre Marianne et Le Nouvel Observateur, tout s'oppose, les stratégies économiques, le ton, ou encore d'innombrables prises de position du Kosovo au populisme, de l'Europe à la social-démocratie, de Ségolène Royal à la vraie nature du sarkozysme.

En arrachant Jacques Julliard au Nouvel Observateur, Maurice Szafran réussit un coup double.

 

 

D'abord, en faisant venir une grande signature –estampillée de la gauche «raisonnable»– qui va donner une dimension intellectuelle à Marianne, il améliore son offre éditoriale. Déjà en 2007, Maurice Szafran déclarait à Stratégies qu'il «comptait bien progresser dans le lectorat de gauche du Nouvel Observateur». Jacques Julliard va peut-être l'y aider.

 

De plus, en attirant l'une des vedettes du camp d'en face, il met en lumière l'ensemble des problèmes qui taraudent actuellement Le Nouvel Observateur. Et ils sont nombreux. Denis Olivennes, qui était arrivé pour«vingt-cinq ans» selon les mots de Claude Perdriel, le propriétaire du journal, vient de quitter le navire  pour Europe-1 après deux ans et demi de service.

S'il a stabilisé les comptes du journal, il n'a pas réussi à lui insuffler une dynamique éditoriale. En 2010, les pertes du journal s'élèveront à environ 1,4 million d'euros (dont 1,2 million d'indemnités de départs).

 

 

La diffusion connaît une baisse qui s'accélère ces derniers mois. Selon les chiffres de l'OJD (organisme qui certifie la diffusion des journaux), la «diffusion France payée» du Nouvel Observateur a baissé de 0,8% entre juillet 2009 et juin 2010, tandis que les ventes au numéro ont chuté de 7,66 %. De quoi s'interroger sur la ligne éditoriale défendue par Denis Olivennes.Marianne a également souffert d'un recul de ses ventes: 254.955 exemplaires (dont 127.438 ventes en kiosques), selon l'OJD 2009, une baisse de 5% sur un an. Mais 2009 était la meilleure année de vente de l'histoire du magazine, qui a réalisé un bénéfice de l'ordre de 1 million d'euros.

 

 

La ligne éditoriale, c'est précisément la préoccupation de la société des rédacteurs du Nouvel Observateur, telle qu'exprimée dans le communiqué publié à la suite du départ de Jacques Julliard. «Cette rupture qui marque l'histoire du journal ne se résume pas à un simple transfert versMarianne. Elle témoigne d'un malaise plus général. Elle devrait inciter l'ensemble des rédacteurs du Nouvel Observateur, ainsi que sa direction, à réfléchir à la ligne éditoriale, au mode de fonctionnement et au renouvellement de notre hebdomadaire. La perte de cette signature emblématique renforce la nécessité pour ses fondateurs de veiller à la transmission de leurs valeurs et de leur projet», écrit-elle dans un texte interne.

 

 

Jacques Julliard, lui, s'il déclare «ne pas vouloir faire de mal à L'Observateur», déplore toutefois «la multiplication des Unes trop magazines sur comment rester jeune ou sur Marylin Monroe», regrette«que les commerciaux dans l'ensemble des hebdos français aient pris le pouvoir» et souligne qu'il croit encore au «journal de combat, de débats et dédié à la politique» qu'était Le Nouvel Observateur et qu'est, aujourd'hui, à ses yeux, Marianne.

 

La rupture avec Le Nouvel Observateur et Denis Olivennes date d'il y a quelques mois, lorsque Jacques Julliard propose une tribune critique sur la gauche et offensive sur les mesures à mettre en place. Avec un titre quasi léniniste, «20 thèses pour repartir du pied gauche», l'article est refusé«car trop long» par la direction du Nouvel Observateur. D'aucuns font remarquer qu'il a été retoqué du fait de sa radicalité.

 

 

Finalement, le texte sera publié dans Libération et fera grand bruit. En effet, Jacques Julliard y parle de «maîtrise du crédit, au moyen de la nationalisation, au moins partielle, du système bancaire», ou d'une impossibilité pour la gauche d'être représentée en 2012 par «un représentant de l'establishment financier». En clair: la gauche ne doit pas investir Dominique Strauss-Kahn comme candidat. Voilà qui tranche avec les orientations clairement strauss-kahniennes et réformistes de Denis Olivennes, voire de Jean Daniel, figure tutélaire du Nouvel Observateur.

 

 

C'est également à travers le prisme de ce conflit idéologique qu'il faut analyser le départ de Julliard et la guerre entre Le Nouvel Observateur etMarianne. Jacques Julliard, représentant éminent de la deuxième gauche, considère désormais que les circonstances ont changé et que «le compromis avec un capitalisme qui n'est plus soucieux du lien social» n'est plus possible. Bref, celui qui a pourchassé des années durant des années le «populisme», qui a traqué les «anti-européens» et n'a cessé de plaider pour le Grand Compromis en louchant sur le modèle du capitalisme rhénan, semble soudain tout jeter par-dessus bord. Il s'en était expliqué avec Mediapart lors d'un long entretien: c'est à lire ici.

 

 

Pour lui, le but est désormais de rechercher «comment on peut par les idées imposer raison au capitalisme financiarisé». D'ailleurs, le 2 septembre, Le Nouvel Observateur fait sa Une sur «Les riches, le pouvoir et la droite». Jacques Julliard dans le dossier concerné y est très offensif. Denis Olivennes et Jean Daniel sont eux dans leurs éditos plus réservés. Signe que les lignes de failles s'agrandissent. 

 

Du coup, quand Maurice Szafran a proposé à Jacques Julliard de venir àMarianne écrire l'éditorial du journal, ce dernier n'a pas hésité longtemps.«Besoin de sortir de ma cage dorée», explique-t-il. Envie surtout de s'extirper de la tutelle, quelque peu surjouée, mais présente de Jean Daniel et de Denis Olivennes. Envie aussi de signifier totalement son retournement et d'aller au bout de ses nouvelles convictions. «Je ne pouvais pas peser assez sur les orientations du Nouvel Observateur», écrit-il dans sa dernière chronique. 

Maurice Szafran se réjouit dans son éditorial du 20 novembre. «Avec Jacques Julliard, depuis quelques temps nous nous sommes retrouvés», assure-t-il. Pour Marianne, qui est né en 1997, afin de «démonter la fameuse pensée unique», ce revirement d'un des représentants de la deuxième gauche à la française, ancien syndicaliste et historien, c'est une aubaine.

 

 

A tel point que Szafran en devient lyrique: «La gauche façon Julliard, celle qui ne diabolise ni les gaullistes de progrès, ni les centristes de convictions, la gauche façon Julliard qui ne cède pas un pouce aux adeptes du communautarisme, aux saboteurs de la laïcité, celle qui se défie de cette morale libérale-libertaire, qui vise en fait à mieux asseoir le pouvoir de l'argent et des riches, cette gauche-là nous est infiniment proche.» 

 

Comme si, au final, Marianne venait de gagner une manche contreLe Nouvel Observateur englué dans un social-libéralisme qui a fait fuir une partie de son lectorat. C'est peut-être une conclusion hâtive, puisque le journal de Claude Perdriel reste le premier hebdo de France. Mais la question du positionnement idéologique du Nouvel Observateur se pose, comme elle se pose pour tous les héritiers d'un socialisme de gouvernement qui n'a pas encore su faire sa mue.

David Médioni 

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Publié dans Medias

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