Immigration, identité nationale: «Sarkozy est enfermé dans un piège»

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart Marine TURCHI

 

 

L'année dernière, il avait lancé un débat sur l'identité nationale pour éviter de parler de la crise économique et sociale et raccrocher avec sa droite dure aux régionales. Cette année, en plein “dictateur gate” avec les vacances de Fillon et de MAM, et à un mois des élections cantonales, Nicolas Sarkozy sort de son chapeau un débat sur l'islam. Pendant ce temps-là, des membres du gouvernement (comme Eric Besson ou encore Laurent Wauquiez dans Le Monde ce mardi) se lâchent dans leurs déclarations sur l'immigration tunisienne. Tentative de diversion? Oui, mais pas seulement.

Nicolas Sarkozy court après l'extrême droite, en s'appuyant sur deux prétextes. 1) En comparant les prières des musulmans dans la rue à une nouvelle forme «d'occupation», le 10 décembre, Marine Le Pen aurait imposé le débat de l'islam dans l'agenda politique et médiatique. 2) Il prétend, comme en 2007, siphonner l'électorat du Front national.

A moins que ce ne soit l'inverse. Le chef de l'Etat ne sert-il pas lui-même la soupe au Front national? A l'approche de chaque élection, Nicolas Sarkozy ressort ses thèmes favoris: insécurité, immigration, identité nationale, islam, liant souvent les quatre dans un odieux amalgame. N'a-t-il pas tout intérêt à donner un coup de pouce au FN? Un second tour face à Marine Le Pen ne l'arrange-t-il pas?

La principale intéressée elle-même le reconnaît: «La dernière fois que(Nicolas Sarkozy) a utilisé ça, c'était le débat sur l'identité nationale, et le Front national a fait 15% aux régionalesDonc un petit effort encore, M. Copé (lui aussi en pointe sur un nouveau débat sur l'islam, ndlr), un petit débat, un petit blabla sur l'islam, la laïcité, et je pense effectivement que nous pourrons terminer la présidentielle à 25 %», s'est-elle amusée sur France Info, le 18 février.

Même lors de l'inauguration du salon de l'agriculture, à Paris, le 19 février, le chef de l'Etat a réussi à parler de l'islam en défendant son débat. «Je n'accepterai pas qu'on mette en cause nos compatriotes musulmans mais en même temps je n'accepterai pas un islam qui ne correspond pas aux valeurs de la République et de la laïcité. (...) On essaie toujours de monter les uns contre les autres. Moi, j'essaie de rassembler.» Sur TF1, le 10 février, il a même acté «l'échec» du multiculturalisme en France. Comme l'avait fait quelques jours plus tôt son homologue britannique, le très conservateur David Cameron.

Le même Nicolas Sarkozy se livrait pourtant, il y a trois mois, à un mea culpa par rapport au débat sur l'identité nationale, à l'occasion du remaniement et de la suppression du ministère du même nom. «Le débat sur l'identité nationale a provoqué des malentendus»«n'a pas été compris», reconnaissait-il. Tout en expliquant ne pas avoir «renoncé» à l'identité nationale «sur le fond». Le débat sur l'islam, organisé le 5 avril par l'UMP, le prouve.

A peine annoncé, le débat provoque d'ailleurs déjà des remous à droite. Alain Juppé, Rachida Dati, le député Etienne Pinte ont exprimé tout haut leur inquiétude face au risque de «stigmatisation d'une population». Patrick Devedjian l'a qualifié d'«inutile et dangereux». Mais en plus de diviser la droite, l'immigration ferait perdre les élections à l'UMP. C'est l'hypothèse avancée par le politologue Pierre Martin, chercheur au CNRS et à l'Institut d'études politiques de Grenoble, dans un article détaillé de la revueCommentaire (hiver n°132, hiver 2010-2011), intitulé «L'immigration, un piège pour la droite?».

 

En croisant les résultats électoraux des trente dernières années avec des données du recensement relatives à la présence étrangère, l'auteur constate que, jusqu'aux élections régionales de mars 2010, le thème de l'immigration a toujours profité à la droite. Mais que, lors de ce dernier scrutin, cela n'a pas été le cas (lire notre article du 10 février 2011). Interrogé par Mediapart, Pierre Martin estime aujourd'hui que «tout ce qui s'est passé depuis les régionales» confirme sa thèse: «Le virage sécuritaire de l'été, le discours de Grenoble, les expulsions de Roms, etc., n'ont pas profité à Nicolas Sarkozy. Cela a apporté la preuve supplémentaire que la droite se heurte à un problème insoluble.» Entretien.

 

««Sarkozy est conduit à une surenchère à cause de l'image qu'il s'est donnée»

Mediapart: Comment analysez-vous ce retour, à un mois des cantonales, des thèmes de prédilection du FN dans la bouche de Nicolas Sarkozy et sa majorité?

Pierre Martin: C'est le même scénario qu'aux régionales de 2010, et les cantonales seront difficiles pour l'UMP. Nicolas Sarkozy se retrouve enfermé dans un piège: une partie de son électorat l'oblige à se battre avec le FN sur l'enjeu de l'immigration et de l'identité nationale. Sauf qu'il n'est pas évident que ce thème soit majoritaire chez les électeurs français et même de droite. A droite, ces divergences sont très nettes géographiquement. Les députés issus du collectif de la Droite Populaire, souvent issus du sud-est de la France (Vaucluse, Alpes-Maritimes, Var), ont affaire à une pression forte du FN et d'un électorat très à droite. Donc ils ont intérêt, pour être réélu, à ce que l'UMP prenne des positions dures.

Mais dans l'ouest de la France, en terres centristes, où le FN est moins influent (Mayenne, Maine-et-Loire), les élus réclament des positions moins droitières, comme Jean-Pierre Raffarin (sénateur de la Vienne). Si Nicolas Sarkozy retournait complètement son discours, il y aurait des craquements profonds, voire une rébellion de la Droite Populaire, le noyau dur de l'électorat de droite se retournerait sans doute vers le FN. Et s'il abandonnait ce terrain, pourrait-il en conquérir un autre?


MP: Vous ne parlez pas d'«erreur» mais d'un «piège». Nicolas Sarkozy n'a-t-il pas le choix?

PM: Il est prisonnier de pressions d'un noyau de militants. On retrouve la même chose à gauche. Les socialistes font la promotion de l'immigration, sous la pression d'une partie de leurs militants. Pour les régionales, Martine Aubry avait ressorti la revendication d'un droit de vote pour les étrangers aux élections locales, que le PS promet depuis des années. 

MP: Mais Nicolas Sarkozy ne souhaite-t-il pas justement pousser le FN pour affronter Marine Le Pen au second tour de la présidentielle?

PM: Non: si le Front national est fort, lui est faible. Il est en danger face au FN, il espère le contenir. Et le FN, à la différence de l'UMP, ne se bat pas pour être majoritaire mais pour gagner des suffrages. 

MP: On a tout de même l'impression d'une surenchère perpétuelle de Nicolas Sarkozy depuis 2007, avec une instrumentalisation croissante de ces thématiques.

PM: Il est conduit à une surenchère à cause de l'image qu'il s'est donnée depuis 2002, lorsqu'il est arrivé au ministère de l'intérieur. Il est désormais trop marqué, il s'est rendu prisonnier de cette image, il doit conserver l'électorat hostile à l'immigration. Jusqu'en 2007, il pouvait dire qu'il était le représentant d'une vraie politique de droite, et qu'il était freiné par Chirac. Ce n'est plus possible depuis 2007. Et l'électorat qui attendait beaucoup de la droite est déçu: les résultats ne sont pas là et ils ne pouvaient pas l'être.

MP: Pourquoi?

PM: Parce que ses intérêts économiques sont en contradiction avec ses engagements sur l'immigration. Ce n'est pas un hasard si Marine Le Pen s'est mise à attaquer le Medef, qui défend en partie l'immigration en France. Elle n'est pas, contrairement à ce que beaucoup de commentateurs prétendent, plus compatible que son père avec l'UMP. Elle constitue en revanche une menace électorale plus forte, parce qu'elle joue sur la déception des électeurs de Nicolas Sarkozy (notamment par rapport au «Travailler plus pour gagner plus») et sur une lutte contre les élites dirigeantes, une défense du monde du travail face au Medef.

«Il y a une contradiction entre son discours anti-élite et sa fonction de président»

MP: Nicolas Sarkozy avait pourtant, en novembre dernier, fait un mea culpa sur le débat sur l'identité nationale. Pourquoi réitérer avec un débat sur l'islam? 

PM: Il agit comme tous ces gouvernements qui ont, sur le plan économique, mené une politique de rigueur: Ils ont reconnu un problème de communication et de pédagogie, mais sur le fond, ils n'ont pas eu l'intention de renoncer.

 

MP: L'instrumentalisation de l'immigration n'est-elle pas aussi une tentative de diversion pour faire oublier la situation économique et les affaires qui touchent une partie du pouvoir?

PM: Il ne faut pas sous-estimer la pression de la base sur ces questions d'immigration. C'est la même chose à gauche, dans l'autre sens. C'est vrai aussi sur deux autres sujets: la fiscalité et la diplomatie. Nicolas Sarkozy a été élu en disant «Moi je n'augmenterai pas les impôts», or, aujourd'hui, les milieux économiques s'inquiètent. Son volontarisme («Moi je veux»«Moi je fais») se retourne aujourd'hui contre lui: ce qui a marché pour les infirmières bulgares ne marche pas avec Florence Cassez, on le voit avec le contre-effet sur le Mexique.

MP: Nicolas Sarkozy est-il condamné à adopter en 2012 la stratégie de 2007?

PM: Cela ne peut plus fonctionner. Il s'était présenté en 2007 comme le candidat d'opposition à droite («Moi j'appliquerai une vraie politique de droite»), sauf que là, c'est lui qui est au pouvoir. Il y a une contradiction entre son discours anti-élite (son discours anti-magistrats, les déclarations de Brice Hortefeux cet été), et le fait qu'il représente le pouvoir en place. Cela contribue à le dé-présidentialiser. Peut-il faire autrement? Il est enfermé dans son discours et ses positions. Cela explique aussi qu'il n'ait pas de vraie concurrence à droite, hormis Marine Le Pen.

Mais s'il n'avait pas fait ses promesses-là, il n'aurait pas été élu. C'est un phénomène qui n'est pas nouveau. Dans les années 1950, le professeur d'économie politique Kenneth Boulding l'avait théorisé: «Les caractéristiques que l'on exige d'un homme politique pour être élu sont étroitement liées aux défauts qui l'empêchent d'exercer sa fonction.» C'est vrai aussi avec Chirac et la fracture sociale.

MP: Ce phénomène n'a-t-il pas été aggravé par les affaires?

PM: L'affaire Woerth a exacerbé la vision d'un pouvoir qui défend les riches. L'affaire MAM est allée à l'encontre de l'image de re-présidentialisation et d'un gouvernement que Nicolas Sarkozy voulait donner, tout en affichant des scandales financiers. Sa chute de popularité est due à la fois à l'enfermement de l'UMP par rapport à la question de l'immigration, à la situation économique et sociale et aux maladresses accumulées par rapport aux révolutions arabes. Comme avait dit André Santini à propos de Juppé dans les années 1990: «Avant le gouvernement allait dans le mur, maintenant il klaxonne.»

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Publié dans Politique

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