Il brigue la commission des Finances Sénat: la gauche va-t-elle servir l'ultra libéral Marini?
Pour son premier geste à la tête du Sénat, la gauche va-t-elle offrir, sur un plateau, une promotion à l'ultra libéral Philippe Marini? A peine aux manettes, elle envisage en effet d'abandonner à l'UMP la présidence de la commission des Finances, la plus puissante du Palais, où se discute le budget. L'exemple vient de l'Assemblée nationale, où les députés de l'opposition se sont vu offrir le poste par Nicolas Sarkozy en 2007, au nom de l'«ouverture»et de la «République irréprochable». Faut-il reproduire cette innovation au Sénat? Les écologistes l'exigent, les communistes hurlent à la trahison, les socialistes se divisent.
Le cas échéant, c'est le sénateur Philippe Marini qui paraît le mieux placé pour en profiter. Ce libéral par excellence, inventeur en 2008 d'un amendementvisant à rendre les pertes en Bourse partiellement déductibles des impôts, fana des courses hippiques et gardien des intérêts de la filière équine, est perclus de conflits d'intérêts: il siège dans de multiples conseils de surveillance ou d'administration d'entreprises (la holding CIPM Internationalou l'exploitant de supermarchés Guyenne et Gascogne), au point que le Conseil constitutionnel a récemment jugé indispensable d'y mettre le holà.
En tant que maire de Compiègne (Oise), Philippe Marini apparaît surtout dans l'«affaire de l'hippodrome de Compiègne», instruite depuis janvier 2011 par la Cour de justice de la République, dans laquelle Eric Woerth est soupçonné de «prise illégale d'intérêts». En mars 2010, c'est l'ancien ministre du Budget qui avait finalisé la vente par l'Etat d'une parcelle forestière (comprenant l'hippodrome) à la Société des courses de Compiègne, sans le moindre appel d'offres, à très bas prix. Or le directeur de la société bénéficiaire, Antoine Gilibert, est un proche de Philippe Marini -au point que ce dernier, à l'occasion des sénatoriales, l'a inscrit sur la liste de ses grands électeurs. La gauche peut-elle faire abstraction ? «La discussion n'est pas encore calée», reconnaît Didier Guillaume, vice-président du groupe PS.
Pour certains socialistes, souvent partisans de Martine Aubry, la gauche n'a pas le choix. «A l'Assemblée, Sarkozy a donné la présidence de la commission des Finances à l'opposition; l'opinion ne comprendrait pas que nous ne fassions pas de même au Sénat, explique l'un d'entre eux, sous couvert d'anonymat. On n'échappera pas à ce parallélisme, à cette réciprocité.» Un autre ajoute un second argument, moins dicible: «La gauche a six sénateurs de plus que la droite dans tout l'hémicycle, or il y a six commissions (ndlr: la création d'une septième sur le Développement durable est envisagée). Notre majorité tient donc à une voix dans les commissions, et l'élection de leur président, jeudi prochain, risque de donner lieu à des tirs au pigeon. Il faut mieux que nous passions un accord global avec la droite: elle prend la présidence de la commission des Finances et en contrepartie, elle nous laisse les autres.»
Philippe Marini, qui se pense «unanimement appuyé par le groupe UMP» dans ses prétentions, ne dit pas autre chose:«C'est un accord qu'il appartient aux présidents de groupe(UMP, PS, Union centriste, Verts, etc.) de négocier. C'est toute l'ambiance de travail au Sénat, la qualité des échanges au sein des commissions, qui en dépendent. C'est une question de fair-play.» Et de menacer la gauche: «Avec une majorité étroite, il est facile de faire passer des amendements dans un sens ou dans un autre. Ce n'est dans l'intérêt de personne que les rapports se durcissent.» Au passage, il relativise le pouvoir du président de la commission des Finances: «Si je devais prendre une image, c'est un peu comme le président du conseil de surveillance dans une entreprise, c'est un poste non exécutif. Le leadership politique est en réalité assuré par le "rapporteur général" (ndlr: qui pilote chaque année l'examen du budget de l'Etat).» Ce poste, quoi qu'il arrive, devrait revenir à la socialiste Nicole Bricq.
Ainsi, la probabilité de couronner Philippe Marini ne trouble pas une seconde l'écologiste Jean-Vincent Placé: «Je n'ai pas d'a priori, ni d'opprobre par rapport à lui, déclare le Vert.Je défends une logique institutionnelle, pas personnelle.»Les socialistes partisans d'une présidence de droite aux Finances, eux, refusent de rentrer dans ce débat: «La gauche n'a pas à se mêler des choix de la droite, comme nous ne voulons pas qu'elle se mêle des nôtres», explique l'un, qui rappelle qu'Albéric de Montgolfier (UMP) pourrait aussi prétendre au poste. «C'est à chacun de veiller sur la moralité des siens», ajoute un autre.
Bien qu'ils s'en défendent, leur gêne est tout de même palpable. Au point qu'ils relaient la rumeur selon laquelle Philippe Marini songerait plutôt à la présidence de la commission des Affaires étrangères, pour «s'occuper de diplomatie». Le sénateur UMP l'a envisagé, en effet, mais l'hypothèse est enterrée. Il veut les Finances.
C'est encore loin d'être gagné, cependant. Car sa personnalité et ses idées libérales révulsent nombre de ses collègues de gauche: le groupe communiste d'abord, notamment Robert Hue; mais aussi les socialistes de son département, qui tirent la sonnette d'alarme. «Les collègues de l'Oise seraient particulièrement choqués», confirme Claude Dilain (PS), maire de Clichy-sous-Bois. En pleine découverte des mœurs du Palais, celui-ci confie: «Ca ne me choque pas d'attribuer la commission des Finances à l'opposition, mais la droite serait sympa de ne pas choisir Marini!»
Surtout, de plus en plus de socialistes expriment, ces derniers jours, leur volonté que la gauche conserve la totalité des commissions. «En 2007, quand nous étions minoritaires au Sénat, nous avions demandé que la présidence de la commission des Finances nous revienne, comme à l'Assemblée, se souvient un ténor. On nous avait répondu avec morgue et mépris: "Attendez d'être majoritaires".»
«Et puis la similitude avec l'Assemblée nationale ne tient pas», tranche un fidèle de François Hollande. L'innovation introduite par Nicolas Sarkozy en 2007 avait une seule logique: renforcer les pouvoirs de contrôle du Parlement sur l'action du gouvernement. Placer les pouvoirs du président de la commission des Finances (autorisé à contrôler «sur pièces et sur place» n'importe quel ministère, n'importe quel dossier fiscal) entre les mains d'un élu du camp opposé à celui de l'exécutif. Or au Sénat, la minorité «locale» appartient à la majorité présidentielle. A quoi rimerait de confier à un UMP la mission de contrôler un gouvernement UMP?
Il existe enfin un scénario de compromis: reconduire à la présidence de la commission des Finances Jean Arthuis (patron de la petite Alliance centriste). Mais l'UMP, soucieuse de contrecarrer les ambitions des remuants centristes, s'y refuse. Et côté socialiste, ceux qui sont prêts à s'abstenir en commission des Finances pour laisser l'UMP élire Philippe Marini, se voient mal passer un cap supplémentaire et voter carrément en faveur d'un adversaire politique.
Il reste quelques jours à la gauche, d'ici le scrutin programmé le 6 octobre, pour trancher.