Hollande, un portrait économique
Par Laurent MAUDUIT *
Pour quiconque veut connaître les convictions économiques de François Hollande, qui prend officiellement mardi ses fonctions de président de la République, et deviner le cap qu’il fixera au gouvernement de gauche, il existe un document de référence, le seul qui l’engage vraiment : c’est le projet qu’il a présenté, en janvier, en ouverture de la confrontation présidentielle (il est ici), et qu’il a légèrement amendé ou complété les mois suivants, au fil de la campagne.
Mais il y a aussi, ce qui est moins souvent évoqué mais qui est sûrement plus important, les innombrables batailles que l’intéressé a menées ou auxquelles il a participé depuis bientôt un quart de siècle, pour peser sur les arbitrages économiques de la gauche, quand elle a été au pouvoir. Ou si l’on préfère, il y a son parcours qui dessine de lui un portrait révélateur. Le portrait d’un réformiste tempéré.
Le parcours : pour François Hollande, le mot peut, certes, sembler inapproprié, tant le responsable socialiste a assez peu varié de position ou de doctrine ces dernières années. Pour d’autres, et notamment les socialistes de la génération précédente, celle qui a accédé au pouvoir en 1981, il fallait immanquablement se replonger dans le passé pour comprendre le présent. Comprendre l’attachement intellectuel à Marx qui s’est progressivement distendu ; ou alors la fidélité à Keynes qui s’est lentement effilochée. Et puis discerner, les conversions au libéralisme, presque honteuses au début, revendiquées ensuite et même mises en œuvre parfois avec le zèle outrancier des nouveaux prosélytes.
Ancien trotskiste (dissimulé), Lionel Jospin est plus que d’autres révélateur de cette génération : pour comprendre le sursaut doctrinal qu’il offre à la gauche au lendemain de la dérive libérale des années Bérégovoy ; pour cerner l’attachement à la question sociale qu’il manifeste dans les années 1993-1997 ; et ensuite pour mesurer la surprise qu’il crée au sein même de son propre camp, au lendemain de 1997, en cédant aux sirènes libérales qu’il avait combattues si longtemps, il faut le suivre dans tous les replis de cette trajectoire, jusqu’aux plus secrets.
Mais avec François Hollande, rien de tel. Il est ce qu’il apparaît, sans secret ni face cachée. Ce n’est pas exactement la même génération – celle dont la doctrine économique a été si violemment heurtée par les évolutions du capitalisme et l’effondrement du Mur. Ce n’est pas non plus le même caractère. Avec lui, il ne faut donc pas chercher une « vision du monde » – une welt anschauung, comme on disait autrefois. Inutile de chercher à le rattacher à un courant de pensée. Au passage, il faut d’ailleurs relever que sa première approche de l’économie a été celle de HEC ; c’est celle de la gestion beaucoup plus que celle de l’économie politique.
Quand on se plonge dans les écrits anciens de François Hollande, on en trouve d’ailleurs vite confirmation : ce sont des écrits lisses, si l’on peut dire. Nul poids du passé, nulle trace d’une tourmente intellectuelle. Coécrit en 1991 avec Pierre Moscovici, un livreL’Heure des choix (Editions Odile Jacob), qui est en fait la mise en forme du cours qu’ils donnent en commun à Sciences-Po est très révélateur de cela : on serait bien en peine d’inscrire ses auteurs dans une filiation intellectuelle précise. C’est plutôt une succession d’assertions présentées comme des évidences, dans un air du temps qui est de plus en plus libéral.
« Le marché est le mode de régulation privilégié de l’activité économique : il ne connaît pas, en tant que système, d’alternative. C’est la leçon des pays de l’Est, celle aussi de l’échec ou de la non application des programmes de transition vers la socialisme. Mais il n’est pas de marché sans imperfections. Celles-ci appellent, au niveau national, une action de l’Etat pour freiner les dérives et contribuer à moderniser l’économie et la société », lit-on ainsi en introduction. Pas franchement révolutionnaire ni vraiment original…
L’identité économique de François Hollande, c’est donc effectivement dans les combats qu’il mène qu’on peut le mieux la comprendre. Surtout les combats qu’il mène comme député, à partir de 1988.
A l’époque, au début du second septennat de François Mitterrand, c’est Pierre Bérégovoy, celui que beaucoup de ses camarades appellent par moquerie ou par colère le « Pinay de gauche », qui conduit comme ministre des finances la politique économique française – une politique qui suit progressivement un cours de plus en plus libéral. Et au sein de la gauche, et tout particulièrement à l’intérieur de la Commission des finances de l’Assemblée nationale dont François Hollande est membre, la mauvaise humeur est palpable. Avec Henri Emmanuelli, Dominique Strauss-Kahn et quelques autres, François Hollande est de ceux qui, mezzo voce, s’inquiètent périodiquement des effets de cette politique.
Habile, Pierre Bérégovoy sait pourtant y faire et assure, quand il le peut, la promotion de ses opposants, pour les faire taire. Dominique Strauss-Kahn est ainsi promu ministre de l’industrie en 1992 et cesse sur-le-champ de faire entendre la moindre critique à l’encontre de Pierre Bérégovoy, devenu premier ministre. Mais avec François Hollande, rien de tel, et il faut le créditer de cette rectitude-là : le député socialiste s’inquiète périodiquement dans la presse des pulsions trop droitières du ministre des finances. Et à l’époque, il en paye le prix en ne devenant pas ministre, alors qu’il est sûrement l’un des jeunes députés les plus prometteurs de sa génération.
Avec le recul, il faut pourtant bien mesurer que les détracteurs de Pierre Bérégovoy sont pour le moins timorés. Et en tout cas, au sein du Parti socialiste, il n’y a personne pour mettre en cause de manière très articulée et construite la politique qu’il mène et qui va conduire en 1993 à l’une des pires déroutes pour la gauche. En ces temps tourmentés – ce sont les « années Tapie », les « années fric », la période de « l’argent fou » –, François Hollande a donc le courage (que beaucoup n’ont pas) de faire entendre, de-ci de-là, quelques critiques, mais celles-ci restent envers et contre tout très feutrées.
Un exemple, parmi d’autres : le rapport sur la fiscalité du patrimoine que François Hollande rend public à l’Assemblée nationale le 6 juin 1990. Pour l’époque, ce rapport est un outrage. Pierre Bérégovoy, qui, l’année précédente, a conduit à marche forcée un violent abaissement de la fiscalité de l’épargne qui a très fortement favorisé les plus hauts revenus, ne veut pas que se rouvre le débat fiscal. Pas plus qu'il ne tolère que soit relancé le débat sur les vices et malformations de l'Impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Pourtant, quand on se replonge dans ce rapport avec plus de vingt ans de recul, il faut bien admettre qu’il n’a rien de révolutionnaire. Dans ce système de monarchie républicaine dans lequel François Mitterrand a entraîné la gauche, les impertinences sont contenues. Et si ce rapport fait alors grand bruit, c’est plus par son existence que par le contenu de ses précisions.
Voici ci-dessous, en plusieurs parties, ce rapport, que le services des archives de l’Assemblée nationale a eu l’amabilité d’exhumer et de numériser pour Mediapart :
Le rapport dit donc beaucoup de l’époque. Mais il dit aussi beaucoup de François Hollande. Il y a d’abord le ton, empreint d’une extrême prudence : « A peine d’incompréhensions, il ne faut donc pas procéder à des remises à plat brutales qui heurteraient de front les sensibilités collectives et qui ne pourraient à terme que servir de prétexte aux fraudes et aux transactions souterraines », dit le député (page 20).
Il y a aussi la méthode qu’il préconise, qui là encore n’a rien de révolutionnaire et est même assez conservatrice. Sachant que sous Pierre Bérégovoy, il serait sacrilège de préconiser un relèvement des droits de succession, le député se borne à défendre un jeu à somme nulle : une modeste hausse de la fiscalité des grandes successions contrebalancée par une modeste baisse pour les petites. La philosophie de cette réforme précautionneuse est résumée en introduction (page 5) :
« Au-delà de la complexité, inhérente en France à la fiscalité du patrimoine, le constat impôt par impôt appelle des réformes précises qui tendent à mieux répartir la charge fiscale dans un souci d’équité, sans en accroître le poids global, dans la mesure où l’efficacité économique suppose la mobilité des patrimoines ». « Globalement, il ne s’agit pas d’augmenter le poids de la fiscalité du patrimoine mais de mieux le répartir », écrit encore le député socialiste (page 49), dans ce rapport qui déclenchera l’une des controverses économiques importantes à la fin de ces années 1980.
Autre impertinence, mais qui est ainsi formulée que ce n'est pas une offense à l'Elysée ou à Bercy : François Hollande suggère de rouvrir le débat sur l'intégration de l'outil de travail dans l'Impôt de solidarité sur la fortune (ISF) – que François Mitterrand avait écarté en 1988 mais que réclament de nombreux élus socialistes. Mais la proposition de taxation est si douce qu'elle est en réalité très modeste, et surtout le député n'évoque cette hypothèse que pour mention et n'envisage pas de mise en application à court ou moyen terme : « On peut dans cet esprit imaginer par exemple l'imposition des actifs professionnels selon un barème spécifique et comportant donc un abattement à la base excluant de l'impôt les PME, et un taux unique de l'ordre de 0,2 % afin de ne pas influer sur la politique de distribution des bénéfices des entreprises. Mais pour le moment, il paraît préférable de laisser cet impôt s'installer durablement dans son architecture actuelle, ce qui n'exclut pas quelques ajustements très limités. »Traduction : le changement, c'est... pas maintenant !
François Hollande participe donc à la petite guérilla socialo-socialiste autour de la politique économique de Pierre Bérégovoy. Un jour, il fait un rapport implicitement critique ; le lendemain, il lâche une petite phrase acerbe dans la presse ; le surlendemain, il a un bon mot résumant les états d’âme socialistes. Mais, ce n’est pas lui qui finit par instruire le véritable procès de cette politique – c’est Lionel Jospin, dont ensuite il se rapprochera.
Dans le courant de l'année 1992, Lionel Jospin engage un « droit d'inventaire » qu'il revendique de plus en plus nettement, face aux dérives éthiques et économiques du mitterrandisme. C'est le débat sur le Traité de Maastricht qui lui en offre l'un des premiers prétextes. Alors qu'il s'est rangé dans le camp de ceux qui disent« non au non » – la formule est d'ailleurs de lui –, il n'hésite pas à reconnaître qu'il approuve « certaines des critiques qui sont faites par les opposants de gauche au traité ». « Je partage leur espérance d'une Europe plus sociale », dit-il (Libération, 31 août 1992). Jamais, il ne rate une occasion de rappeler cet attachement aux valeurs de la gauche. Quitte même à se démarquer de François Mitterrand.
Ainsi, un an plus tard, en septembre 1993, toujours dans Libération, on lui demande un commentaire sur le propos présidentiel estimant que tout avait été tenté pour éradiquer le chômage, mais en vain. Là encore, Lionel Jospin livre le fond de sa pensée : « Le temps est venu de rompre avec l'orthodoxie économique qui domine le monde occidental et la France depuis quinze ans, et qui a démontré son inefficacité. Les raisonnements fondés sur la désinflation compétitive ou selon lesquels les profits d'aujourd'hui font les investissements de demain et les emplois d'après-demain ne fonctionnent pas. On ne voit jamais venir les emplois d'après-demain. »
Et, rompant avec tous les dogmes économiques qui ont constitué l'alpha et l'oméga de la politique économique de Pierre Bérégovoy, il ajoute – et il faut bien mesurer ce qu'il y a à l'époque d'iconoclaste à dire cela, tant les socialistes étaient contaminés par le virus libéral : « La remise en cause du discours dominant en économie a commencé, par exemple, dans le discours de Philippe Séguin, chez d'éminents économistes américains. Au Parti socialiste aussi. Nous devons réfléchir à la définition d'une nouvelle pensée économique (...) Je précise bien qu'il ne s'agit pas de substituer la dévaluation compétitive à la désinflation compétitive ou encore de revenir à 1981. Mais il faut inverser nos priorités de politique économique. Aujourd'hui, on fixe des objectifs quantifiables pour les prix, le déficit budgétaire, et le chômage va comme on peut. Inversons. Fixons des objectifs quantifiables pour l'emploi et voyons comment les atteindre (...) Le modèle dominant avec lequel je propose une rupture, ce ne sont pas les socialistes qui l'ont inventé. Ils s'y sont ralliés. Ce modèle n'est pas le nôtre et nous perdrions notre identité à vouloir nous y accrocher. »
« Ce modèle n'est pas le nôtre » ! Cette phrase très radicale résume l’ambition que commence alors à afficher Lionel Jospin : redonner du souffle à la gauche, et sans doute même lui redonner une doctrine. Et cela marche ! Essuyant en 1993 l'une des défaites électorales les plus cinglantes de son histoire contemporaine, elle est requinquée à peine deux ans plus tard. Avec des projets plein sa besace, passablement radicaux, auxquels Lionel Jospin a travaillé, comme la taxe Tobin – exhumée par le dirigeant socialiste avant que Attac ne s'en empare –, les 35 heures payées 40 ou encore le rétablissement de l'autorisation administrative des licenciements, etc.
Ce rôle – majeur – que joue Lionel Jospin dans les années 1992-1997 dans les débats sur la politique économique au sein des rangs socialistes souligne en creux celui – plus effacé – que joue François Hollande : ce dernier fait partie de cette génération qui s’affirme face aux dérives les plus libérales du second septennat de François Mitterrand ; mais il ne joue pas le premier rôle. Et aucune des réformes qui prennent forme à l’époque, pour redonner un souffle de gauche à la politique économique, ne porte précisément son empreinte. François Hollande va donc finir par se rapprocher de Lionel Jospin, et, comme premier secrétaire du Parti socialiste, épauler l’action de celui qui devient premier ministre à la mi-1997, mais il y a cette différence entre les deux dirigeants : François Hollande n’aurait pas poussé la critique jusqu’à dire « Ce modèle n’est pas le nôtre ».
Du même coup, on comprend mieux le rôle que joue ensuite François Hollande dans les débats économiques des années 1997-2002 : il fait quelques mises en garde sur les surenchères les plus libérales auxquelles se livrent Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius à la fin de la législature, pour prendre la tête du courant social-libéral, mais les reculades progressives de Lionel Jospin sur certains de ses engagements ne le choquent pas. En somme, la folle avancée des privatisations ; l’abandon à deux reprises d’un projet de loi taxant le travail précaire ; les licenciements boursiers contre lesquels « l’Etat ne peut pas tout »… Tout cela, tout ce qui conduira à la déroute de 2002, François Hollande l’accompagne ou l’accepte, même si de proche en proche il fait entendre des critiques secondaires.
Que l’on se souvienne du film des événements ! Dès avant les législatives des 25 mai et 1er juin 1997, François Hollande prend quelques distances avec le dogme défendu par Lionel Jospin portant sur la défense du secteur public. Dans un entretien à La Tribune, le 6 mai 1997, il se croit autorisé à traduire l’engagement de la sorte :« Pour les entreprises du secteur concurrentiel qui ne concourent pas à une activité d’intérêt général, où la participation de l’Etat n’est plus nécessaire, c’est le pragmatisme qui doit nous guider. Il faut garder une certaine souplesse. C’est ce qu’on appelle une “respiration”. »
Mais la sortie est aussitôt condamnée par Lionel Jospin, qui, au nom de la « cohérence », écarte par avance toute privatisation ou toute cession de participations de l’Etat dans les entreprises publiques. A l’époque, l’affaire est donc entendue : la règle de conduite, ce sera toujours celle du « ni-ni » (ni nationalisation, ni privatisation). Les dirigeants socialistes sont donc alors envoyés en service commandé – même ceux qui n’en pensent pas un mot, comme Dominique Strauss-Kahn – pour assurer sur toutes les ondes qu’à la différence de la droite, la gauche ne caresse pas le projet d’ouvrir le capital de France Télecom. En clair, la gauche se gardera bien de vendre “les bijoux de famille”, surtout si ces bijoux englobent en réalité des services publics.
On sait pourtant ce qu’il advient peu après. Dès sa déclaration de politique générale, le 19 juin 1997, le premier ministre, Lionel Jospin, insiste sur le fait que des « adaptations seront nécessaires ». Et, de la parole aux actes, le ministère des finances, tout en bannissant du vocabulaire officiel le terme trop sulfureux de« privatisation » – la commission du même nom est rebaptisée« commission d’évaluation et des transferts » –, engage une rafale d’opérations de cessions, totales ou partielles, portant pêle-mêle sur France Télécom, Thomson-CSF, Thomson Multimédia, CIC, GAN, Société marseillaise de crédit, CNP, Aérospatiale, Air France... La liste des dossiers ouverts est si longue que, dès l'été 1998, Le Monde fait un constat qui a le don d’énerver Matignon mais qui est frappé au coin du bon sens : « Lionel Jospin privatise plus vite qu’Alain Juppé. »
Sur le moment, les socialistes tentent de minimiser l'importance des opérations qu'ils engagent. Tout juste s'agit-il de pragmatisme, font-ils valoir, avant d'avancer l'argument massue : honnêtement, s'il est important que la France préserve ses services publics, y a-t-il une quelconque importance à ce que les grandes firmes du secteur concurrentiel restent dans le secteur public ? Est-ce vraiment dans les attributions de l'Etat que de faire des fusées, de l'électronique de défense, de la banque ou de l'assurance ? Evidemment, non : autant qu'il se recentre sur ses missions régaliennes traditionnelles...
Cette question des privatisations prend donc valeur de symbole et illustre sans doute ce qu’est le rôle économique de François Hollande durant cette législature : dans sa fonction de premier secrétaire du PS, il ne joue pas les premiers rôles pour pousser la gauche dans l’ornière libérale – les premiers responsables sont d’abord Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius. Mais il ne fait rien, non plus, pour éviter l’accident.
Si l’on s’en tient toujours à cette seule question symbolique des privatisations, la fin de la législature mérite d’ailleurs tout autant d’être rappelée. A l’époque, c’est-à-dire dans les premières semaines de 2002, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn multiplient les propositions sulfureuses pour accélérer les privatisations. Quand le premier fait ainsi scandale en proposant une privatisation partielle d’EDF, le second surenchérit en préconisant une franche de privatisation, l’Etat devant selon lui passer sous la barre des 50 % du capital. Laurent Fabius va même jusqu’à la provocation, en donnant le coup d’envoi de la privatisation des autoroutes – que la droite mettra ultérieurement en œuvre.
Et dans cette course folle, quel rôle joue le premier secrétaire socialiste qu’est François Hollande ? Il accompagne le mouvement. Alors que le PS, avec Lionel Jospin, a toujours défendu l'idée qu'il fallait soutenir les entreprises assumant des missions de service public et que leur capital devait rester à 100 % aux mains de l’Etat, le bureau national, le 5 février, change brutalement de doctrine.
Officiellement, François Hollande propose un « compromis » : « le caractère nécessairement public » de ces entreprises est réaffirmé par le Bureau national, mais ce dernier dit aussi comprendre qu'on leur donne « les moyens de leur action à la bonne échelle», c'est-à-dire, « européenne voire plus large». Mais la formule, d'un parfait jésuitisme, ne trompe personne. Le PS, pour la première fois de son histoire, se résigne à ce que figure dans sa plate-forme électorale une disposition que, même la droite, jusque-là, n'avait pas défendue : la privatisation, au moins partielle, des services publics.
En effet, le PS « reconnaît à l'entreprise la capacité de passer, dans le statut actuel d'établissement public, des alliances et des partenariats ». En quelque sorte, EDF restera un établissement public mais pourra conforter son développement à travers ses filiales, ouvertes minoritairement à des capitaux privés. Dans un premier temps, du moins, car on sait bien qu'en ce type de dossier, le plus délicat consiste à casser le tabou. Pour dire clairement les choses, Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius remportent une victoire totale. Et il devient évident qu’ils n’ont pu le faire qu’avec le consentement de François Hollande.
A la même époque, une autre controverse économique est aussi très révélatrice de ce type de positionnement de François Hollande – où l’habileté semble plus importante que les convictions de fond. Porte-parole de ceux qui veulent convaincre Lionel Jospin de gauchir un peu sa campagne, le premier secrétaire finit par se faire piéger. Dans un entretien aux Echos, le 3 avril 2002, il propose, pour améliorer « l'attractivité » de la France, de « lever un certain nombre de contraintes, notamment en matière de charges sociales pour les cadres de haut niveau». On comprend bien l'habileté : puisque le libéral Fabius préconise, comme la droite, de baisser l'impôt sur le revenu (y compris pour les plus fortunés), la proposition de François Hollande présente l'avantage de diminuer les prélèvements sur ces mêmes cadres mais sans faire exploser l'impôt sur le revenu. La suggestion du premier secrétaire du PS est donc astucieuse. Mais sur le fond, que change-t-elle ? La logique libérale est la même : c'est le “moins disant” social à défaut du “moins disant fiscal”.
Dans cette dérive libérale, la responsabilité de Lionel Jospin est donc considérable – même s’il ne voudra jamais la regarder en face et refuse toujours, dix ans plus tard, de tirer un bilan lucide de la terrible débâcle de 2002. Comme l’est la responsabilité de Laurent Fabius et de Dominique Strauss-Kahn, qui ont lourdement contribué à couper le PS de son électorat populaire. Mais François Hollande a aussi sa part de responsabilité, même si elle est moindre. Très fortement solidaire de cette époque, il n'a d'ailleurs jamais aimé que l'on porte un regard critique sur les années Jospin (voir notre onglet “Prolonger”).
Depuis, le Parti socialiste est entré dans une nouvelle histoire dont François Hollande est aujourd’hui le grand vainqueur. Il reste que ce passé dit quelque chose de ce qu’est le nouveau président de la République, et de son tempérament sur les questions économiques et sociales : il n’a jamais été dans les rangs socialistes l’un des boutefeux de la sédition libérale ou ultralibérale. Il se distingue en cela très fortement du rôle que voulait jouer Dominique Strauss-Kahn, avant que sa carrière politique ne se brise dans un hôtel new-yorkais. Soit dit en passant, François Hollande présente aussi une autre caractéristique qui le distingue radicalement du même Dominique Strauss-Kahn : il n’a pas la moindre connivence ni proximité avec les milieux d’argent.
Il n’en est pas moins un réformiste pour le moins tempéré. C’est ce dont témoigne son passé. Mais peut-être faut-il ne pas s’y fier. N’arrive-t-il pas que des périodes de tourmente historique révèlent des caractères plus énergiques qu’on ne le soupçonnait ? C’est la morale optimiste de l’histoire : dans les années qui suivent la grande dépression de 1929, Franklin Roosevelt défend des idées économiques très classiques, sans grand relief ; et ce n’est qu’à l’été 1932, quelques mois avant d’accéder à la Maison Blanche, qu’il s’affirme subitement et fixe pour son pays en pleine crise un autre cap, celui du New Deal…

* Je connais François Hollande depuis 1973 : nos chemins se sont croisés à l'Institut d'études politiques de Paris, où nous étions tous les deux étudiants. A partir de 1988, mon travail de journaliste, spécialisé dans les sujets de macroéconomie française (à l'époque à La Tribune, puis à Libération), m'a amené à suivre de près les travaux de la Commission des finances de l'Assemblée, dont François Hollande était un membre remuant et... prolixe. Puis, au Monde, après 1995, j'ai continué à avoir des échanges fréquents avec François Hollande ou à réaliser des entretiens avec lui sur tous les sujets de politique économique. Cet article est le produit de la mémoire que j'ai gardé de toutes ces années.