Halte à la promotion estivale des people!

Publié le par DA Estérel 83

BlogeursAssociés Philippe Bilger - Blogueur associé | Mardi 10 Août 2010 

 

 

La vie en éclats

Durant les vacances d'été, je sais que je serai soumis au même malaise et la proie de la même irritation. Je voudrais m'épargner ce moment difficile, le juger dérisoire, attacher de l'importance aux choses qui en valent la peine, l'art et la politique par exemple, mais je n'y parviens pas.

 

Lorsque Le Journal du Dimanche, selon des critères qui lui sont propres et dont je n'ai pas réussi à comprendre la logique, publie son classement des cinquante personnalités préférées des Français, je ne peux pas m'empêcher d'une part de contester le choix des êtres qu'on propose à notre attention et d'autre part de m'étonner du choix de mes concitoyens. Il paraît qu'actuellement les humoristes, notamment femmes, auraient le vent en poupe, à l'exception de l'inaltérable premier Yannick Noah qui, par un mystère qui mériterait une analyse fouillée et même un essai, attire les suffrages chaque année. Peut-être, s'il faut une hypothèse, parce que son existence lui a permis de cumuler plusieurs métiers et de donner l'impression que pousser à intervalles réguliers "des coups de gueule" suffisait pour se faire qualifier de personne intelligente et charismatique. Dans cette absurde hiérarchie où quelques personnalités de valeur sont noyées au milieu d'acteurs, de bateleurs, de présentateurs et d'animateurs, j'ai pu constater avec un plaisir non dissimulé que Claire Chazal avait sensiblement rétrogradé mais en craignant le pire qui est advenu par ailleurs. Quand elle descend quelque part, on est sûr qu'on va la faire remonter artificiellement ailleurs. Cela n'a pas manqué, et malheureusement dans Paris Match.

 

J'aime cet hebdomadaire en dépit du fait qu'il ne laisse jamais son lecteur totalement satisfait. Il y a toujours chez lui une exaspérante part promotionnelle dont on sent qu'elle n'est motivée par rien d'autre que le souci de mettre en évidence qui profondément ne le mérite pas, donc avec tous les artifices et les hyperboles de l'inflation verbale. Claire Chazal est en couverture puis elle parle sur trois pages, questionnée par son "amie" Christine Orban, et c'est un défilé de banalités et de considérations à la fois mièvres et faussement progressistes. Comme si Claire Chazal était une révoltée alors qu'elle n'est tout simplement qu'une publicité. Le paradoxe, c'est qu'au milieu des photographies et des poncifs, dans cette atmosphère de mondanité médiatique et de simulacre de simplicité, la seule réplique lucide de Claire Chazal lui fait dire qu'elle n'est pas une bonne intervieweuse sur TF1, trop molle, trop complaisante, trop engluée dans la connivence des rencontres d'avant et d'après l'entretien. Rien que cet aveu qui consacre à l'évidence la médiocrité de la professionnelle aurait dû détourner Paris Match de lui "servir la soupe" alors que le présentateur le plus remarquable à mon sens de la télévision, Laurent Delahousse, sur France 2, n'a jamais eu droit à un tel traitement. Il est vrai aussi qu'il n'aurait jamais accepté de s'y prêter. Question de classe.

 

Tout cela est navrant et, à la fois, insignifiant. Pourtant, je n'accepte pas, je ne peux pas me résoudre à avaliser cette injustice du sort, ce triomphe des vains éclats contre la splendeur des lumières authentiques, la victoire du mauvais sur le bon et la mécanique vulgairement infernale qui met sur un pavois les personnalités les moins dignes de s'y trouver. Je ne récuse pas forcément le jugement populaire dont l'échantillon sélectionné doit se réduire à une pluralité réduite et peu significative. Je regrette surtout l'insolence avec laquelle certains médias illustrent ce qu'ils savent être sans relief ni talent à cause d'une sorte de mépris pour un lectorat qui après tout n'aura que ce qu'il mérite. On lui donne Claire Chazal puisqu'elle en a besoin et qu'en dépit de tout probablement des gens l'apprécient ! Il ne me semble pas honteux de désirer une remise "des pendules à l'heure", une restauration des célébrités légitimes, une consécration de la fiabilité professionnelle au lieu d'apporter encore davantage d'eau à un moulin déjà très peopolisé. Il y a sans doute, sûrement, dans l'ombre, des destins exemplaires qui, contre leur gré, devraient être propulsés dans la gloire médiatique. Parce qu'ils représenteraient une part noble et profonde de notre être collectif.

 

Le Journal du Dimanche, Paris Match et Le Monde. A dire vrai, j'aurais hésité à m'engager sur ces chemins dangereux puisqu'ils imposent d'arracher les masques d'une reconnaissance choquante et abusive si ce quotidien n'avait pas durant quelques jours publié une formidable série : "A la vie, à la ville", avec des portraits de couples unis par l'amour et dans le métier, certains célèbres et d'autres moins connus. Pour ma part, je n'ai pas été touché par tous parce que des univers professionnels suscitaient moins ma curiosité. En revanche j'ai été passionné par l'histoire très belle et exemplaire du couple Cohen ayant créé "Merci" et par le point de vue fin et délicat de Pascale Robert-Diard sur un couple d'avocats que je connais et apprécie, Pierre Haïck et Jacqueline Laffont.

 

Ce que j'ai retenu notamment de cette dernière vision, c'est la possibilité de mener de concert une vie amoureuse réussie et un parcours professionnel commun, sans que l'une ou l'autre de ces parts fondamentales soit sacrifiée. J'aurais eu tendance à considérer que rien n'était plus dangereux pour une passion authentique que de l'inscrire aussi dans l'espace du travail au quotidien et que rien n'était plus improductif qu'une activité qui refusait d'être solitaire. A considérer ce couple dont je peux témoigner, à chaque fois que je l'ai croisé, qu'il ressemblait à l'image décrite, je vais me demander si le collectif et le mélange des registres ne constitueraient pas après tout une solution d'avenir.

 

Cette série du Monde démontre précisément ce que j'ai cherché à souligner. Il y a des personnalisations utiles et nécessaires. Contre une vie fragmentée en éclats insignifiants, il y a des médiatisations qui honorent le lecteur quand d'autres ne servent, et encore!, qu'aux bénéficiaires.

 

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Publié dans Medias

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