Grand écart à haut risque
Pour l'instant, l'heure est trop grave pour que quiconque ose quitter le bateau mais on sent bien qu'à la moindre erreur de pilotage de Nicolas Sarkozy, ils pourraient être nombreux à quitter le navir
Comment séduire les électeurs de Marine Le Pen sans effaroucher ceux de François Bayrou: c'est à cet exercice périlleux que se retrouve confronté Nicolas Sarkozy au lendemain du premier tour. Cet exercice de grand écart est d'autant plus risqué que le président-candidat y risque, au passage, la fracture idéologique de sa propre majorité.
Celle-ci, traversée par les courants contraires entre une droite social-chiraquienne et un courant dit «populaire» qui depuis déjà bien longtemps ne voit pas pourquoi utiliser une longue cuillère pour se mettre à la même table que l'extrême droite se retrouve au bord de la crise d'identité. Le sarkozysme qui a servi de ciment à l'UMP depuis 2007 est-il encore assez solide pour faire taire pendant ces deux prochaines semaines les voix de plus en plus discordantes en son sein ? Qu'y-a-t-il de commun entre un Jean-Pierre Raffarin ou un Alain Juppé et un Eric Ciotti ou un Didier Mariani ?
Pour l'instant, l'heure est trop grave pour que quiconque ose quitter le bateau mais on sent bien qu'à la moindre erreur de pilotage de Nicolas Sarkozy, à la moindre faute de quart sur le chemin parsemé de récifs qui conduit jusqu'au 6 mai, ils pourraient être nombreux à quitter le navire. Pourtant Nicolas Sarkozy, faute de disposer de réserves de voix - en 2007 il avait pu au moins compter sur les désistements de Philippe de Villiers ou du chasseur Nihous - se voit obligé d'aller chercher celles-ci dans des viviers qui non seulement lui sont hostiles mais qui se trouvent aux antipodes les uns des autres.
Hier, compatissant au «vote de souffrance, de crise» qu'exprimerait le vote des électeurs du FN, Nicolas Sarkozy a déjà tendu largement la main à ceux qui ont voté Marine Le Pen. Leur candidate éliminée, combien d'électeurs du FN seront sensibles à ce geste ? Combien préféreront faire payer au sortant leurs désillusions après ce quinquennat et miseront leurs espoirs sur le troisième tour des législatives ? Bien difficile à dire. D'autant qu'il est impossible à Sarkozy d'en trop rajouter dans la calinothérapie de l'électeur frontiste au risque de s'aliéner définitivement les 32% de voix des bayrouïstes qui, selon l'Ifop, devraient normalement se reporter sur lui le 6 mai.
A défaut de pouvoir trop abuser des opérations de clivage dans lesquelles il est passé maître, Nicolas Sarkozy doit naviguer au plus près d'opinions antagonistes. Mais comment séduire un électeur FN qui rêve de sortir de l'euro sans effaroucher un fan de Bayrou qui est tombé dans l'Europe quand il était petit ?
Hier, Nicolas Sarkozy a sorti une carte-surprise de sa manche: le 1er mai, il appelle à son tour à un grand rassemblement à Paris. Pour la fête du Travail ? Non, pour la fête du «vrai travail». Pas celui des fonctionnaires si chers à Hollande mais celui tel qu'on est censé le concevoir à droite... Pas sûr que l'utilisation de ce curieux joker suffise à gagner la partie.