Goldman Sachs à la tête de la BCE?

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Sauf « accident démocratique » peu probable, le club informel des anciens de Goldman Sachs devrait enregistrer en juin prochain sa plus belle prise. Au terme d'un de ces «deals» entre maquignons politiques qui font le charme de la construction européenne, Nicolas Sarkozy a échangé le poste de président de la Banque centrale européenne contre le sort de quelques milliers de pauvres hères venus de la Tunisie libre avec le magnat de l'audiovisuel Silvio Berlusconi.

La France soutient donc officiellement la candidature de Mario Draghi, actuel gouverneur de la Banque d'Italie, à la succession de Jean-Claude Trichet dont le mandat à Francfort de huit ans non renouvelable expire le 31 octobre.

Certes, la «pieuvre géante» de Wall Street a déjà fourni nombre de responsables au gouvernement américain, dont récemment deux secrétaires au Trésor (les anciens patrons de Goldman Sachs Robert Rubin sous Clinton et Henry Paulson sous George W. Bush) mais il s'agissait de leur pays d'origine, les Etats-Unis, et d'un poste dont l'influence est bornée par les pouvoirs du Congrès.

Placer un «alumni» (ancien élève) de Goldman Sachs à la tête d'une institution fédérale (la seule dans l'UE) indépendante, qui gère la deuxième monnaie de réserve du monde pour plus de 300 millions d'Européens, a une saveur bien particulière. A ce propos, Mark Carney, gouverneur de la Banque du Canada, a travaillé treize ans pour Goldman, dont William Dudley, patron de la Fed de New York (le bras armé de la banque centrale américaine), fut pendant dix ans le chef économiste pour les Etats-Unis. L'appétit vient en mangeant.

 

De Goldman à la BCE
De Goldman à la BCE© Banca d'Italia
Depuis que Mario Draghi est entré dans la course à la présidence de la BCE, la Banque d'Italie et Goldman Sachs se sont efforcées de relativiser la signification du séjour du candidat dans les effectifs de la première banque d'affaires américaine. L'ancien directeur du Trésor italien n'aura été vice-président et directeur général de Goldman Sachs International (GSI), filiale basée à Londres, que pendant trois ans, de 2002 à 2005. Il n'a rejoint la firme qu'en janvier 2002, donc après l'opération de swap sur la dette souveraine grecque qui a conduit à accuser Goldman d'avoir sciemment aidé le gouvernement d'Athènes à maquiller les comptes publics.

 

Mais présenter Mario Draghi comme une sorte de VRP de luxe passant le plus clair de son temps en Italie, ainsi que nous l'affirmait un porte-parole de Goldman il y a quelques mois, est ridicule. Quand le candidat italien sera auditionné par le Parlement européen, comme le prévoient les traités, il devra trouver une meilleure défense.

 

Associé-gérant chez Goldman Sachs

Membre du comité de direction du groupe, «il était associé-gérant et on ne devient "partner" chez Goldman Sachs qu'à condition de faire entrer de l'argent, beaucoup d'argent. L'affaire grecque n'était que l'un de ses dossiers», confie un ancien de la firme. Le communiqué de Goldman annonçant le recrutement de Mario Draghi indiquait d'ailleurs que sa mission serait «d'aider la firme à développer et exécuter des affaires avec les principales entreprises européennes et avec les gouvernements et les agences gouvernementales à l'échelle mondiale».

En fait, un travail «d'officier de liaison» avec les Trésors européens sur les dossiers de gestion de la dette publique et de privatisations, pour lesquels la firme a toujours fait preuve d'une grande créativité. A Londres, où il était basé, Mario Draghi disposait d'un bureau voisin de celui de Peter Sutherland, président non exécutif de GSI, ancien commissaire européen et premier directeur général de l'OMC.

Mais l'association entre Mario Draghi et Goldman Sachs est plus ancienne que cette collaboration officielle. «Quand il était directeur du Trésor, Goldman campait dans son bureau», affirme la même source. A ce poste clef pendant dix ans (1991-2001), Draghi fut aussi à partir de 1993 le président de la Commission italienne des privatisations.

 

Italien par son passeport, «il pense et réagit avant tout comme un Américain», lui reproche avant tout un ancien responsable monétaire européen. Pour son ancien collègue chez Goldman, ce pli a été pris au MIT, le prestigieux institut de Boston où Mario Draghi a obtenu un doctorat (PHD) en économie. Il est également passé par la non moins célèbre Kennedy School of Government de Harvard. Il siège aujourd'hui encore dans les conseils de surveillance de Princeton (Institute for Advanced Studies) et du très important laboratoire d'idées américain Brookings Institution.

 

Ce passé chargé (aux yeux des adversaires de cette candidature) disqualifie-t-il le gouverneur de la Banque d'Italie pour la succession de Jean-Claude Trichet? «C'est un excellent négociateur», souligne le même responsable européen. Interlocuteur direct du Français Jean-Claude Trichet et de l'Allemand Horst Köhler pendant les années décisives pour la création de la monnaie unique européenne, il a énormément contribué à la qualification de l'Italie, en dépit d'un niveau d'endettement public qui l'excluait en théorie et de l'opposition des Allemands à l'entrée de ce «pays du Club Med».

D'ailleurs, relève la même source, le ralliement de Berlin à la candidature Draghi (la chancelière Angela Merkel ne s'étant toutefois pas encore prononcée officiellement) ne manquerait pas de sel, compte tenu des humiliations répétées que Kölher et son acolyte Jürgen Stark (aujourd'hui membre du directoire de la BCE) ont infligé à l'Italien pendant ces négociations.

 

La faiblesse de la concurrence

Or, le président de la BCE, contrairement à la représentation très française d'un Trichet tout-puissant, n'est qu'un primus inter pares, un artisan du consensus au sein d'un collège, le conseil des gouverneurs, dont les décisions sont collectives. Ne pas savoir négocier était justement le reproche adressé à Axel Weber, l'ancien président de la Bundesbank, avant qu'il ne renonce soudainement à une course à la succession de Trichet pour laquelle il partait grand favori, l'Allemagne estimant que son tour était venu.

 

L'autre atout de Mario Draghi, c'est évidemment la faiblesse de la concurrence après le retrait de Weber. Les deux autres candidats déclarés, le Néerlandais Nout Wellink et le Luxembourgeois Yves Mersh, dirigent des banques centrales qui n'ont pas mené de politique monétaire indépendante depuis des décennies, se contentant, avant la naissance de l'euro, de «cloner» celle de la Bundesbank. Or, le président de la BCE n'est pas seulement le gardien de l'orthodoxie monétaire héritée de la banque centrale allemande.

Il doit aussi être capable de réagir de manière pragmatique à des situations de crise, exactement ce qu'a fait Jean-Claude Trichet en août 2007 quand la BCE a été la première, bien avant une Réserve fédérale américaine aux abonnés absents, à identifier le trou d'air provoqué par la crise naissante des «subprimes» et à sortir des sentiers battus (où elle n'est toujours pas revenue au demeurant) pour éviter un effondrement du système financier.

 

Or, Draghi a affronté des crises internationales, par exemple celle de la sortie de la lire (et de la livre sterling) du système monétaire européen en 1992, et sa longue expérience de la gestion de l'énorme dette publique italienne pourrait se révéler utile quand il faudra s'attaquer à l'inévitable restructuration des dettes souveraines des pays périphériques de la zone euro. Depuis avril 2006, il préside le Forum de stabilité financière, devenu leConseil de stabilité financière en 2009, interface multilatérale entre les banquiers centraux et les Trésors.

 

Par contre, si l'appui de Paris repose sur l'espoir d'une attitude plus souple en matière de lutte contre l'inflation, cette attente sera déçue. «En tant qu'Américain, il n'est sans doute pas obsédé par l'inflation mais en tant qu'Italien suspect de laxisme, il devra l'être», note le même ancien responsable monétaire. Mario Draghi n'a cessé de donner des gages à l'Allemagne sur l'orthodoxie de ses conceptions monétaires.

 

Un «poids léger» français au directoire de la BCE?

Enfin, contrairement à ce que sous-entendait le 28 avril un article du Monde, nul besoin d'un marchandage pour que l'arrivée de Mario Draghi à la présidence de la BCE se traduise automatiquement par l'entrée d'un Français au directoire. Une règle non écrite prévoit que les quatre «grands» de la zone euro (Allemagne, France, Italie, Espagne) siègent dans cette instance au côté de deux «petits» et il est évidemment exclu qu'un seul pays y compte deux représentants. Lorenzo Bini Smaghi quitterait donc Francfort (hélas, d'ailleurs) au moment où Mario Draghi y arriverait. On voudrait croire le même quotidien aussi mal inspiré s'agissant des noms soufflés par Bercy pour occuper cette charge.

 

Xavier Musca, ancien directeur du Trésor et secrétaire général de l'Elysée, n'étant pas intéressé (il attend la fin du mandat d'Augustin de Romanet pour le remplacer à la Caisse des dépôts), le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, ayant déjà été numéro deux de la BCE, on évoque Benoît Cœuré, numéro deux du Trésor, et Ambroise Fayolle, administrateur pour la France au FMI. «Si le premier a démontré une certaine capacité de réflexion économique et un certain courage, le second n'a ni l'un ni l'autre», estime un bon connaisseur de cette administration. Mais Fayolle a pour lui d'être un favori de la ministre des finances Christine Lagarde, qui s'y connaît en matière de courtisanerie politique.

 

Il ne manque pourtant pas de personnalités expérimentées qui donneraient un peu plus de poids à la présence française dans l'instance dirigeante de la BCE. On pense ainsi à Hervé Hannoun, aujourd'hui directeur général adjoint de la BRI, la banque des banques centrales, ou encore à Jean-Pierre Landau, sous-gouverneur de la Banque de France (même s'il approche les 65 ans). «Mais, ajoute la même source, ils ont le tort d'être des esprits libres», ce qui ne cadre pas avec la conception de représentants français devant se comporter comme des courroies de transmission dans les institutions communautaires.

 

Si l'Allemagne endosse à son tour la candidature de Mario Draghi (ce que laissent prévoir les confidences du ministre des finances Wolfgang Schaüble et d'Angela Merkel elle-même), le gouverneur de la Banque d'Italie devra encore recevoir l'accolade de ses collègues du conseil de la BCE et l'aval du Parlement européen, avant d'être officiellement choisi par les chefs d'Etat et de gouvernement de la zone euro, en marge d'un Conseil européen fin juin à Bruxelles.

Mais l'avis du PE n'est que consultatif et nonobstant le passage chez Goldman Sachs, on peut parier que le charme reconnu au candidat italien fera son effet sur les parlementaires. Au demeurant, les convictions libérales affichées par Draghi sont majoritaires à Bruxelles. 

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Publié dans Economie

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