Gérard Longuet, le prochain boulet du président?
De la part de Nicolas Sarkozy, le choix d'appeler Gérard Longuet au gouvernement est un aveu d'impuissance. En novembre 2010, lors du remaniement précédent, le chef de l'Etat s'était senti assez fort pour laisser dehors ce ténor de l'aile libérale de l'UMP, qui tambourinait pourtant à la porte. Alors que Martin Hirsch venait d'épingler ses conflits d'intérêts, l'exécutif avait jugé la réputation d'affairiste de Gérard Longuet trop explosive.
A l'époque, l'Elysée avait encore les moyens de snober cet abonné des démêlés judiciaires; jugeant le risque médiatique trop élevé, Nicolas Sarkozy s'était payé le luxe de zapper, à travers lui, tout un courant de sa majorité. Aujourd'hui, à 65 ans, le patron des sénateurs UMP, vice-président des«réformateurs» (ce club opposé à tous «les corporatismes et conservatismes»), tient sa revanche.
Sa nomination vient, au fond, illustrer l'impasse dans laquelle le chef de l'Etat s'est enferré. Dimanche, le président de la République n'a eu d'autre choix, sous la pression des parlementaires libéraux (environ 80), que de nommer cet encombrant au ministère de la défense. Les réformateurs, qui n'ont pas digéré l'éviction du gouvernement de Hervé Novelli en novembre, menaçaient de chahuter la majorité (comme ils ont troublé l'élection de Christian Jacob à la tête du groupe UMP de l'Assemblée en présentant un candidat «maison»).
Pourtant, à la veille du dépôt d'un projet de loi sur la prévention des conflits d'intérêts, la compagnie de Gérard Longuet est une épée de Damoclès accrochée au-dessus de la tête du président de la République. Car depuis sa démission du gouvernement Balladur en 1994, causée par des soupçons autour du financement de sa villa à Saint-Tropez, les casseroles n'ont cessé de tinter sur son passage.
L'été dernier, encore, Mediapart a révélé que le sénateur UMP se faisait payer des «heures sup» par GDF-Suez, en plein débat parlementaire sur la libéralisation du secteur énergétique. De septembre 2008 à décembre 2009, Gérard Longuet a ainsi été rémunéré, à travers sa société de consulting Sokrates, pour un travail de réflexion, mais aussi d'influence. Ses émoluments? «Secret des affaires.» Comme animateur de la majorité sénatoriale, il avait pourtant le pouvoir d'orienter les débats: au service des Français ou de son employeur?
En fait, Gérard Longuet s'est lancé dans le conseil aux entreprises en 1999, durant sa traversée du désert. Il a racheté plusieurs sociétés, avant de regrouper toutes ses participations dans sa holding «Sokrates group», dont il reste aujourd'hui l'actionnaire majoritaire. Depuis 2007, le sénateur Longuet a certes revendu une à une ces activités (sa dernière opération, en mai 2010, étant la cession de Sanesco pour 1 million d'euros environ). Mais en juillet dernier, il a confirmé à Mediapart «avoir conservé une petite activité personnelle de consulting»...
Dans son livre brûlot contre les conflits d'intérêts, paru à l'automne dernier, Martin Hirsch a rajouté une pierre dans son jardin. Le patron de l'Agence du service civique a en effet révélé qu'en 1994, alors qu'il était secrétaire général de la Commission pour la transparence financière de la vie politique (chargée de traquer l'enrichissement illicite des élus), Gérard Longuet avait justifié d'une drôle de façon l'achat de sa villa. Il l'aurait financée grâce à la vente de timbres de collection luxueux, offerts par La Poste lorsqu'il était ministre des télécommunications. Martin Hirsch, après coup, s'est demandé comment Gérard Longuet avait pu accepter de telles offrandes, sans se sentir lié.
A la parution de ces lignes, en octobre, le sénateur s'est illico mis en rage. C'est qu'il se croyait enfin à l'abri des polémiques, depuis son non-lieu de février 2010 dans l'affaire de financement présumé frauduleux du Parti républicain, qu'il traînait depuis quinze ans – le dernier de ses boulets judiciaires.
Car cet ancien pilier de l'UDF, du Parti républicain et de Démocratie libérale a en fait bénéficié, en douze ans, de trois relaxes: une première en 1998,dans l'affaire du financement de sa villa tropézienne; une autre en 2004, dans une affaire de recel d'abus de biens sociaux (pour une somme de 170.000 euros versée par un promoteur immobilier à sa société); une dernière en 2005, en marge de l'affaire des lycées d'Île-de-France. Nicolas Sarkozy aurait-il intégré un «maudit» dans son équipe?
Avec son franc-parler, de toutes façons, Gérard Longuet est un récidiviste des polémiques. En mars 2010, cet ancien d'Occident (groupuscule d'extrême droite), partisan en 1965 de Jean-Louis Tixier-Vignancour (un avocat de l'OAS dont le directeur de campagne s'appelait Jean-Marie Le Pen), a déclenché un tollé en s'insurgeant contre l'éventuelle nomination de Malek Boutih à la présidence de la Halde (la Haute autorité de lutte contre les discriminations): «Il vaut mieux que ce soit le corps français traditionnel(sic) qui se sente responsable de l'accueil de tous nos compatriotes», a osé Gérard Longuet, affichant plus tard sa préférence pour Louis Schweitzer:«Un protestant, parfait!»
Fin 2009, une vidéo a également circulé, qui le montrait critiquant les programmes scolaires de lutte contre l'homophobie, se livrant à un terrible amalgame: «(C'est) réjouissant de savoir que l'on promet des formes nouvelles de sexualités dans l'école, et qu'on combat en même temps la pédophilie, y a quand même un moment où il faut savoir sur quelles valeurs on s'arrête», lançait-il, en pleine commission sénatoriale.
Gérard Longuet, conseiller politique de Nicolas Sarkozy quand il présidait l'UMP, n'a jamais eu sa langue dans la poche, et s'est autorisé à moult reprises, depuis 2007, à faire la leçon au président de la République. Après la défaite de l'UMP aux régionales de mars 2010, il déclarait par exemple: «Ce qui est en cause, c'est la réalité de la réforme. Sommes-nous allés jusqu'au bout ? Par exemple sur les 35 heures. Nous avons mis fin à des absurdités, mais sans faire l'effort des Allemands. (...) Si on court après le social, on sera toujours battu par les socialistes; si on court après l'environnement, on sera toujours battu par les écologistes (...).L'UMP est en train de s'étioler aux deux bouts de l'omelette. Au centre et à droite»!
L'Elysée doit désormais organiser sa succession au palais du Luxembourg, à la présidence du groupe UMP, poste clef à la veille d'élections sénatoriales (en septembre), qui pourraient se jouer à deux ou trois sièges près face à la gauche. Son successeur semble tout trouvé, en la personne de Jean-Claude Gaudin, 71 ans, maire de Marseille, ex-UDF le plus apprécié des ex-RPR de la maison.
Dimanche soir, ce dernier s'est d'ailleurs «réjoui» de la nomination de Gérard Longuet à la défense; en novembre, il s'était déjà déclaré «prêt à consacrer de (son) temps pour aider (ses) amis sénateurs», quitte à négliger Marseille. Dès dimanche soir, cependant, le sénateur Jean-Pierre Raffarin (qui avait candidaté à la tête du groupe UMP en 2009) a grogné sur son blog: «(La nomination de Gérard Longuet est) l'occasion de rajeunir l'exécutif du groupe UMP du Sénat», a-t-il recommandé.
Désormais ministre, Gérard Longuet devra en tout cas jouer la transparence sur ses intérêts privés, voire sur ceux de son épouse (comme le recommande la commission Sauvé), avocate et candidate au bâtonnat de Paris en novembre dernier.