Gaz: le prix d'un monopole privé

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart

 

 

GDF-Suez ne s'est guère étendu sur certains chiffres, lors de la présentation de ses résultats. Dommage car ils sont instructifs, surtout au moment où une nouvelle hausse de 5% du  gaz est annoncée à partir du 1er avril. Si le groupe enregistre une hausse de 3,1% de son bénéfice net à 4,6 milliards d'euros, son activité en France fait beaucoup mieux. Selon le rapport annuel du groupe, la branche énergie France, qui regroupe pour l'essentiel les anciennes activités de distribution gazière de GDF, a vu son résultat brut d'exploitation (Ebidta)  augmenter de 179,3%, passant de 366 millions à un peu plus d'un milliard. Son résultat d'exploitation a lui progressé de 124% pour atteindre 646 millions d'euros. 

 



Au moment où le marché mondial du gaz est structurellement baissier en raison de l'abondance de l'offre liée aux gaz non conventionnels à partir des schistes, au moment où tous les groupes pétroliers mondiaux avouent des baisses importantes dans les ventes de gaz, où d'autres grands distributeurs européens comme l'italien Edison disent souffrir de l'effondrement des cours mondiaux, il faut saluer cette performance à sa juste valeur. Cette progression tient de l'exploit.

Deux ans après la fusion entre GDF et Suez, cette opération révèle son vrai visage. Il n'y a eu ni libéralisation, ni ouverture à la concurrence, juste la constitution d'une rente privée. L'alibi de la présence de l'Etat dans le capital du nouveau groupe – il détient 35% du capital aujourd'hui mais a déjà failli être considérablement dilué dès juillet 2010 au moment de la prise de contrôle d'International Power, une tentative que ne manquera pas de renouveler la direction de Suez à un moment plus opportun –, a permis de faire basculer un service public dans son entier, sans remettre en cause son périmètre, sans lui imposer un contrôle, une régulation, une mise en concurrence. Un monopole privé a été crée sous nos yeux. 

Jean-François Cirelli et Gérard Mestrallet
Jean-François Cirelli et Gérard Mestrallet© reuters
Le groupe se félicite d'ailleurs d'avoir été à peine égratigné par l'ouverture du marché. Dans son rapport, il souligne avoir maintenu «une part de marché de 90% sur le marché des particuliers et de 73% sur le marché des affaires». Si l'on exclut les consommateurs adhérents aux régies municipales, autant dire qu'à peine 1 à 2% des consommateurs privés ont quitté l'ancien groupe public.

 

GDF-Suez insiste aussi sur les mérites du nouveau contrat de service public signé avec l'Etat en juillet 2009. On le comprend: le gouvernement lui a laissé les mains totalement libres, pour établir la formule d'indexation des prix du gaz, quasiment entièrement corrélés à ceux du pétrole, et demander une révision tarifaire tous les trimestres. La commission de régulation de l'énergie, censée veiller à la concurrence et sur les prix, est quant à elle reléguée au statut de chambre d'enregistrement.


Ce laisser-faire, voulu par le gouvernement, est d'autant plus coupable que l'énergie, comme le reconnaissent les économistes, est une dépense contrainte pour les ménages. Ils n'ont aucune possibilité, à court terme en tout cas, d'adapter leurs dépenses, sauf à considérer que l'eau chaude, le chauffage et la cuisine sont des produits de luxe. Ce qui est d'ailleurs en train de se passer chez un certain nombre de consommateurs: 3,6 millions de foyers sont considérés comme des précaires énergétiques, selon l'Insee,comme le rappelle le blog de dijOnscOpe.

 

Les consommateurs français ne profitent pas des baisses

Dans ces conditions, comment justifier la nouvelle augmentation? En 2010, les tarifs du gaz ont déjà progressé de 15%. Avec la hausse d'avril, les prix auront progressé de 20% en onze mois. Jamais, dans le passé, les consommateurs français n'ont été soumis à de telles augmentations pour les tarifs régulés. Ils sont désormais au-delà des prix allemands. Comment est-ce possible, alors que le marché mondial du gaz est en plein effondrement? 

Car c'est à une rupture totale du marché gazier à laquelle on assiste aujourd'hui. Pétrole et gaz ne vont plus du tout du même pas. L'exploitation – qui fait l'objet de nombreuses critiques par ailleurs – des gaz non conventionnels aux Etats-Unis a changé totalement la donne. Un afflux d'offre a cassé l'oligopole des producteurs mondiaux de gaz. Les prix alignés jusqu'alors sur ceux du pétrole se sont effondrés, passant de 13 dollars le million de BTU à moins de 4 dollars sur le marché américain. Même si les marchés gaziers sont régionaux, ce qui se passe aux Etats-Unis s'est répercuté en Europe: les cargaisons qui n'ont plus de débouché sur le continent nord-américain affluent sur les autres marchés. En Europe, les prix sont tombés autour de 7-8 dollars le million de BTU.


Les prix devraient encore baisser, en Europe et en Asie au moins. Selon les estimations, l'offre excédentaire de gaz devrait dépasser les 200 millions de mètres cubes cette année, ce qui risque d'entraîner à nouveau les cours par le fond.


Cette «bulle gazière», de l'avis de tous les grands groupes pétroliers, est appelée à durer. La plupart pensent qu'il faudra attendre au moins au moins jusqu'en 2013-2014 avant de voir le marché se stabiliser. L'Agence internationale de l'énergie, de son côté, prédit que les déséquilibres du marché pourraient durer au moins jusqu'en 2020. Prenant acte de ce bouleversement, les analystes financiers annoncent que le gaz va être une énergie «abondante et pas chère pendant des décennies».


Mais pourquoi les Français sont-ils tenus à l'écart des bouleversements du marché gazier? «Les prix du gaz augmentent car ils sont liés à ceux du pétrole, dans le cadre de contrats long terme, afin d'assurer la sécurité des approvisionnements», a expliqué GDF Suez. Les cours du pétrole étant en ébullition depuis six mois et encore plus depuis le début des révolutions arabes, les tarifs du gaz ne peuvent donc qu'augmenter. Ce sont les grands producteurs gaziers, comme le russe Gazprom, le norvégien Statoil, ou l'algérien Sonatrach, qui imposent ces liens, explique le groupe qui calcule ses tarifs en prenant pour référence le cours du Brent à Rotterdam et les variations entre l'euro et le dollar.
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Eric Besson
Eric Besson© ministere des finances

Le nouveau ministre de l'industrie, Eric Besson, a repris l'explication au mot près, sans s'interroger plus avant. Des questions peuvent pourtant se poser. D'abord sur le lien automatique et désormais totalement injustifié entre les cours du pétrole et ceux du gaz. Dès l'année dernière, la cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe, saisie par des associations de consommateurs lassés des hausses incessantes, a remis en cause ces liens. Elle a conclu que lier les prix du gaz aux seuls cours du pétrole revenait à pénaliser les seuls consommateurs. Elle a imposé aux distributeurs de gaz en Allemagne de changer de mode de calcul. Depuis, le prix du gaz a baissé en Allemagne. Mais le gouvernement, pourtant si attentif à ce qui se passe outre-Rhin, a préféré oublier cette fois, cet exemple allemand.

 

Le gaz plus cher qu'au moment de l'explosion des prix du baril en 2008

Même en admettant le maintien de cette corrélation imposée par les grands fournisseurs, un autre chiffre aurait pu attirer l'attention du gouvernement. En août 2008, période où le baril de pétrole brut valait près de 150 dollars – sommet qu'il n'a jamais retrouvé depuis –, le tarif du gaz pour l'abonnement le plus courant était à 4,92 centimes d'euros le Kwh. Il était déjà à 4,99 centimes à partir de 1er juillet 2010, période où le pétrole cotait autour de 70 dollars le baril. Avec la nouvelle hausse, il va être largement au-dessus des 5,20 centimes d'euro le Kwh, alors que le prix du baril, même en tenant compte de la baisse de l'euro par rapport au dollar, est au moins inférieur de 25% à celui du sommet de 2008. GDF-Suez explique que cette comparaison n'est pas de mise, car «à l'époque, les tarifs gaziers ne reflétaient pas les structures réelles de coûts». 

Mais les modes de fixation des tarifs arrêtés par GDF Suez reflètent-ils aujourd'hui la structure des coûts? Car la rigidité des prix invoquée par le groupe au nom de la sécurité des approvisionnements est toute relative. Les contrats dits «take or pay» prévoient des volumes minimum et maximum d'exportation entre le producteur et le groupe acheteur. Les distributeurs ne se sont privés d'utiliser cette possibilité: ils ont acheté les volumes minimum prévu par les contrats et ont acquis le reste sur les marchés spot. Les différences de prix ont été sensibles. GDF Suez assure avoir répercuté toutes les baisses que le groupe a pu obtenir auprès de ses clients.

Comprenant que le rapport de force leur est désormais défavorable, les principaux pays producteurs gaziers ont commencé à réviser leur politique de prix. Dès le printemps 2010, d'intenses négociations ont donc été engagées entre producteurs et distributeurs européens. Le norvégien Statoil a mené des discussions avec ses clients pour envisager d'autres formules d'indexation, plus proches du marché. Le russe Gazprom, réputé pour être le plus intransigeant, a accepté d'indexer une partie de ses livraisons sur les prix spot. En septembre, ils avaient baissé de 36%. D'après ses déclarations, les contrats avec GDF-Suez incluent une indexation de 16% sur les prix du marché depuis juillet 2010. Dans le calcul tarifaire, révisé à la fin de l'année 2010 sous la pression du ministère des finances, GDF Suez a inclus une référence de 10% aux prix du marché gazier. 

Le Qatar, qui est un des principaux producteurs mondial, va même encore plus loin. Il s'est directement aligné sur les prix du marché spot américain. A la grande fureur de ses concurrents, il vend la production de ses nouvelles usines de gaz liquifié au prix de 4 dollars le million de BTU. GDF Suez reconnaît s'approvisionner au Qatar mais seulement pour alimenter ses clients sur le marché asiatique. Dommage pour ses clients français et européens: ils n'en profiteront pas.  

Le groupe ayant désormais, avec la bénédiction du gouvernement, toutes les clés du marché gazier en France – des capacités de stockage à la grille tarifaire en passant par le trading –, il a toute liberté pour conduire la politique qu'il veut. L'opacité est totale et le contrôle, la régulation, et la concurrence sont inexistants. C'est le prix à payer, paraît-il, pour créer un nouveau champion français de l'énergie.

 

Martine Orange

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Publié dans Economie

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