G-20: un échec et l'Italie sous tutelle
Le G-20 est mort. Laurence Ferrari et David Pujadas sont vivants. C'est le seul constat qui peut être fait de ce sinistre vendredi 4 novembre qui aura vu une débauche de parlotes s'achever en un vide sidéral de décisions. Au moins Nicolas Sarkozy tient-il son lot de consolation : le 20h des télévisions, une fois de plus réquisitionnées pour mettre en scène la supposée amitié entre le chef de l'Etat français et le président américain, dont on sait de longue date qu'ils ne se supportent guère...
C'est un joli cadeau du président américain fait au chef de l'Etat: Obama a pu vanter «le leadership impressionnant du président Sarkozy et de la chancelière Merkel», dire sa«confiance» en un «plan européen qui jette les bases» du sauvetage de l'Europe et discrètement pousser de côté les désaccords (sur la participation au fonds européen, sur la taxe sur les transactions financières, sur le renforcement des moyens du FMI).
Cette opération de communication apparaît d'autant plus pathétique que l'échec – le «flop», écrit The Guardian, « Un G-20 sans accord », selon le Wall Street Journal – du sommet des vingt premières économies de la planète promet des lendemains de crise, tout particulièrement en Europe. La Grèce brûle. L'Italie est brûlante. Et la récession sur fond de crise financière et de crise sociale dans toute l'Union est l'horizon de ces prochains mois.
La magie de ce vaste conclave qu'est le G-20 était certes dissipée de longue date. Fini l'enthousiasme de 2009 et 2010. Déjà, en janvier, lorsque Nicolas Sarkozy avait présenté l'ordre du jour de la présidence, il s'était soudainement montré prudent dans ses objectifs, oubliant les grandes envolées de janvier 2010 lorsqu'il déclarait, à l'occasion d'un déplacement à Davos, vouloir – rien de moins – «refonder Bretton Woods», référence aux accords qui ont dessiné le système financier international de 1944 à 1971.
Nicolas Sarkozy s'était fixé trois objectifs (lire ici notre article de janvier) : la refonte du système monétaire ; la fin de la spéculation sur les matières premières agricoles ; la taxe sur les transactions financières. Le premier dossier est en panne. Le deuxième est oublié. Le troisième est refusé. Cet ordre du jour balayé, il est resté la crise européenne. Commencé sous le choc de l'annonce d'un référendum surprise décidé par le premier ministre grec Georges Papandréou, le sommet s'achève sur un seul résultat tangible : la mise sous surveillance de l'Italie par le FMI.
Pendant trois jours, les autres dirigeants invités du G-20 ont assisté, vaguement hallucinés, à ce qui fait désormais l'ordinaire des réunions européennes : des membres de la zone euro dépassés par les événements, qui, sans ligne directrice, multiplient les conciliabules et les réactions brouillonnes ; des déclarations d'intention jamais suivies d'effet ; un couple franco-allemand s'érigeant en directoire.
Le traitement réservé à Georges Papandréou, les menaces pour le faire plier, les manœuvres en coulisse pour obtenir de la classe politique grecque un enterrement express de l'idée même d'un référendum, resteront à cet égard l'illustration de la gouvernance franco-allemande, qui risque de hanter longtemps l'Europe (lire ici notre article Europe: trois acteurs, trois échecs).
Le malaise s'est encore accentué avec le traitement réservé au premier ministre italien, Silvio Berlusconi, dont la mise sous tutelle par le FMI devrait précipiter la fin politique. Lors de la clôture, Nicolas Sarkozy a dû commencer d'ailleurs à s'en expliquer : «Nous n'avons pas voulu changer les gouvernements, ni en Grèce, ni en Italie, ce n'est pas notre rôle », s'est défendu le président français. « Tout le problème, c'est la réconciliation des peuples avec l'Europe », dit-il.
Les derniers jours de Silvio Berlusconi
Tout cela a beaucoup frappé les dirigeants des autres nations. Et ils en ont tous tiré la même conclusion. « La crise européenne porte une menace sur l'ensemble de la croissance mondiale », ont insisté aussi bien le président américain Obama que le président chinois Hu Jintao, ou le Russe Medvedev. « Mais c'est à l'Europe de prendre en main les problèmes. Nous attendons de l'Europe qu'elle règle avec clarté et détermination ses difficultés », ont souligné les uns et les autres.
Tirant le premier bilan de cette réunion, le premier ministre britannique David Cameron juge que le G-20 est un« échec ». Retour sur ce G-20 de Cannes.
- La mise sous tutelle de l'Italie
Toute la matinée de vendredi, Silvio Berlusconi a bataillé pour éviter la marque infamante d'une mise sous tutelle de l'Italie par le FMI. Les responsables européens ont accepté de lui sauver diplomatiquement la face, mais sans plus : «A la demande du gouvernement italien», le FMI va donc envoyer chaque trimestre une équipe d'experts, doublée d'experts européens, afin de s'assurer de la mise en œuvre du programme de réformes que le premier ministre italien s'est engagé à réaliser lors du dernier sommet européen.
Cet appui « volontaire », comme y insiste la directrice générale du FMI Christine Lagarde, consistera à vérifier les comptes publics, les déficits, et surtout les réformes sociales : l'Europe exige une remise en cause du système de retraite italien afin de la porter à 67 ans et une réforme du droit du travail, considéré comme trop protecteur pour les salariés, donc comme un handicap pour le développement de l'économie.
Ce contrôle du FMI, selon le New York Times, aurait été en fait décidé jeudi soir lors d'une dernière réunion des responsables de la zone euro qui a été demandée par Barack Obama. Lors de cette réunion imprévue, il aurait été décidé de mettre l'Italie sous surveillance. Les participants à cette réunion ne pouvaient alors ignorer qu'ils prenaient le risque de précipiter la crise politique en Italie et la fin de Silvio Berlusconi.
Car depuis jeudi, les défections s'accumulent dans son camp, tandis que les conciliabules, jusqu'à la présidence de la République italienne, se multiplient, en vue de la formation d'un nouveau gouvernement de large coalition. A ce stade, Silvio Berlusconi semble avoir perdu sa majorité. Lors de sa conférence de presse au G-20, celui-ci a, cependant, nié tout problème et a indiqué n'avoir aucune intention de démissionner, assurant même que l'économie italienne se portait parfaitement: «Les restaurants et les lieux de vacances sont pleins, les gens n'ont certainement pas l'impression de vivre dans une crise».
Le ministre des finances italien, Giulio Tremonti, avec lequel Silvio Berlusconi entretient les pires rapports qui soient, l'a pourtant mis en garde, selon ses propos rapportés par la presse italienne. « Je te dis qu'il y aura un désastre sur les marchés lundi si, toi, Silvio Berlusconi, tu restes en place et ne pars pas. Parce que le problème pour l'Europe et les marchés, que cela soit juste ou non, c'est toi.»
L'analyse du président américain soutenu par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy rejoint manifestement celle du ministre italien des finances.
Alors que la contagion gagne la zone euro, que la spéculation désormais s'attaque directement à la dette italienne dont les taux dépassent les 6,3%, ces dirigeants pensent que les attaques sont nourries par la décrédibilisation totale du premier ministre italien. Compte tenu des risques encourus par une attaque en règle de l'Italie, et que l'Europe ne pourrait contenir, le couple franco-allemand a estimé qu'il n'avait pas d'autre choix et qu'il n'était plus temps de prendre des gants. De toute façon, ils n'ont guère d'autres outils à leur disposition.
Désaccord sur la taxe sur les transactions financières
- Les membres du G20 refusent de financer le fonds de stabilité financière
Les responsables de la zone euro espéraient beaucoup de la réunion du G-20 pour convaincre les pays émergents, Chine en tête, de venir financer le fonds de stabilité financière. Cela avait dit, et assumé par Nicolas Sarkozy, lors du conseil européen du 27 octobre, déclenchant au passage une vive polémique en France sur l'appel fait aux Chinois. Or, ils se sont heurtés à une fin de non-recevoir.
Le président chinois a déclaré qu'il ne voyait pas « pourquoi les pays émergents devraient venir en aide à des pays qui connaissent le bien-être et le luxe ». De toute façon, a-t-il ajouté, il est hors de question que la Chine apporte de l'argent dans une zone euro si incertaine. Ce refus chinois a rassuré le gouvernement américain qui voit d'un mauvais œil un rapprochement entre la Chine et l'Europe : les Etats-Unis entendent à la fois avoir une exclusivité des relations avec la Chine et considèrent l'Europe comme leur chasse gardée.
Le gouvernement russe a émis les mêmes réserves. Quant à la présidente brésilienne, Dilma Rousseff, elle a tenu un langage qui a le mérite de la clarté: «Je n'ai pas l'intention de contribuer directement au fonds européen de stabilité financière, a-t-elle expliqué. Pourquoi devrais-je le faire ? Les Européens ne le font pas.»
Dans le même temps, les responsables du G-20 n'ont pas trouvé d'accord pour renforcer les moyens du FMI. L'Europe poussait beaucoup à cette augmentation afin d'avoir des financements supplémentaires pour l'aider dans la crise de la zone euro. Si les principaux créanciers du FMI n'ont pas écarté un renforcement à terme de ses fonds, un accord n'a pu être trouvé sur les montants. Les pays émergents estimant, de toute façon, qu'il n'y avait pas d'urgence sur cette question, l'Europe ayant les ressources nécessaires pour se sauver elle-même.
Ces refus polis successifs mettent à bas tout un pan du plan de sauvetage, arrêté lors du sommet européen du 26 octobre. Contrairement à leurs attentes, les pays de la zone euro ne peuvent compter ni sur les pays émergents ni sur le FMI pour renforcer financièrement le fonds de stabilité financière et le porter à 1.000 milliards d'euros.
Au moment où une nouvelle vague d'attaque spéculative se précise, celui-ci ne dispose plus que de 250 milliards d'euros. Le FMI estimait que ce fonds avait besoin d'une puissance de 2.000 milliards pour endiguer la crise des dettes dans la zone euro.
En catastrophe, le FMI est prêt à mettre à disposition des pays qui sont ses bailleurs de fonds des lignes de crédit à court terme renouvelables, correspondant à quatre à cinq fois leur apport. L'Italie devrait être le premier pays à pouvoir disposer de cette facilité, à hauteur de 44 milliards d'euros. C'est une aide d'urgence mais qui ne peut suffire si la tourmente se poursuit. La Banque centrale européenne reste à nouveau la seule puissance de feu des Européens.
- La réglementation financière oubliée
Ce devait être le grand sujet du G-20. Rien n'a avancé. Tous les sujets importants ont été mis de côté. La taxe sur les transactions financières, soutenue par l'Europe, a été écartée sans ménagement par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et plusieurs autres membres. Tout juste, a-t-il été convenu, qu'il pourrait y avoir une taxation plus élevée sur le secteur financier. Mais cette question a naturellement été mise en délibéré pour plus tard. De même, rien n'a été arrêté sur les politiques de rémunération, les bonus, et tous les sujets qui avaient été au centre des discussions au cours des G-20 précédents.
Au détour de la conférence de presse de Nicolas Sarkozy, l'aveu a même été fait que la problématique des paradis fiscaux, censés ne plus exister, était loin d'être close.«Antigua-et-Barbuda, La Barbade, Botswana, Brunei, Panama, Seychelles, Trinidad-et-Tobago, Uruguay et Vanuatu ne se sont pas dotés d'un cadre juridique adapté à l'échange d'informations fiscales», a déclaré le président français, ajoutant que « la Suisse et le Liechtenstein ne sont pas encore qualifiés » parmi les pays qui ont mis en place un tel cadre.
Ordre du jour englouti
Comme il fallait bien afficher quelque résultat sur ce dossier emblématique, le G-20 a profité de la nomination du Canadien Mark Carney à la tête de l'autorité de stabilité financière, chargée de superviser le secteur financier international, pour rappeler sa détermination à mieux contrôler le système financier. Une liste de 29 groupes financiers représentant un risque systémique pour la finance internationale, et auxquels le G-20 demande de renforcer leurs fonds propres au-delà des normes habituelles, a été publiée. Y figurent notamment Goldman Sachs, JPMorgan, Citibank, Barclay's, HSBC,UBS, BNP Paribas, la Société générale, le Crédit agricole, la BPCE, Deutsche Bank et Commerzbank.
- Les grands sujets mondiaux enterrés
Que ce soient la politique agricole, la lutte contre la spéculation sur les produits agricoles et les matières premières, la faim dans le monde, l'énergie, le changement climatique, l'environnement, tous ces grands sujets ont été purement et simplement oubliés. Il n'y a pas un mot s'y référant dans le communiqué final. Tellement pris par le référendum grec et la crise de l'euro, les dirigeants n'ont pas eu le temps d'en parler.
Le G-20 n'a pas évoqué non plus une des grandes questions, à l'origine de la crise : les déséquilibres commerciaux mondiaux. Quant au sujet épidermique de la sous-évaluation du yuan, le président chinois se trouvait dans une situation si confortable dans cette enceinte vibrionnant des problèmes de l'Europe, qu'il a pu s'en tenir au service minimum. La politique de change chinoise deviendra plus «flexible», s'est-il engagé. Mais le taux du yuan est toujours fixé par décision gouvernementale. De ce côté-là non plus, rien ne change. Et de cette réunion de Cannes, ne reste que le souvenir d'inopérants conciliabules: