Fronde des magistrats : "Nous n'avons jamais demandé d'augmentation de salaire"
La vaste mobilisation des acteurs de la chaîne judiciaire, qui a réuni jeudi 10 février près de 30 000 manifestants dans toutes les grandes villes de France, magistrats, greffiers, avocats et même policiers côte à côte, n'aura pas suffi à ébranler la fermeté du président de la République. Interrogé le soir-même sur TF1 dans l'émission "Paroles de Français",Nicolas Sarkozya annoncé l'ouverture d'une consultation sur les griefs de la justice, sans toutefois fournir d'éléments susceptibles d'apaiser cette colère.
Sur la soif de "respect" et de "considération" exprimée par les magistrats depuis le début de leur mouvement de contestation, Nicolas Sarkozy s'est montré à peine plus conciliant. "Je connais les magistrats, c'est un métier passionnant. L'immense majorité d'entre eux sont compétents, honnêtes, et (...) diligents", a-t-il assuré. Seule annonce concrète, M. Sarkozy a indiqué avoir demandé "au garde des sceaux de travailler avec l'ensemble des intervenants de la justice pour voir quelles sont les raisons de ce malaise" et ce qu'il "convient de changer". Michel Mercier "va commencer dès demain une consultation très ouverte", a-t-il ajouté.
CESSER DE "MENTIR SUR LES CHIFFRES"
Jugeant cette proposition très insuffisante, Christophe Régnard plaide de son côté pour la mise en place dans la justice d'une"démarche qualité", avec"une limitation du temps d'audience, un recours plus fréquent aux décisions collégiales", et surtout,"la présence systématique d'un greffier pour enregistrer les décisions rendues". La faiblesse des effectifs des greffiers est en effet largement pointée du doigt depuis le début de la protestation. Il appelle en outre à un"audit des services"dans chaque juridiction, avec rédaction, synthèse et envoi direct au président de la République de"cahiers de doléances". Tout ça pour que,"lorsqu'une nouvelle 'affaire Laëtitia' se présentera, ce qui est inévitable, le chef de l'Etat ne puisse pas dire qu'il ne savait pas".
Enfin, le président de l'USM appelle Nicolas Sarkozy à ne plus"mentir sur les chiffres":"Quand on prend des chiffres sur dix ans pour dire que les effectifs sont en augmentation, l'honnêteté doit conduire à donner aussi la hausse de la charge de travail qui est intervenue."Cette hausse provient des nouvelles lois, mais pas seulement, rappelle-t-il : jeudi soir,"Nicolas Sarkozy s'est félicité de la hausse de 15 % du taux d'élucidation d'affaires criminelles, il faut savoir que pour nous, cela représente aussi une hausse de 15 % du nombre de dossiers à juger".
UN STATUT JUGÉ "CONFORTABLE"
De fait, le chef de l'Etat s'est refusé à engager des moyens supplémentaires dans le budget de la justice, alors même qu'il a confirmé son intention d'introduire des jurés populaires au tribunal correctionnel, mesure complexe et coûteuse à mettre en place."Le peu de marge de manœuvre que nous avons (...) je préfère le mettre pour faire reculer le chômage que pour améliorer la situation de personnels qui ont un statut et qui, que la crise soit forte ou pas, garderont leur statut et garderont leur rémunération."
"Des gens au chômage, j'en vois tous les jours dans mon bureau", rétorque cette jeune juge pour enfants du tribunal de Bobigny, désabusée,"je n'ai pas de leçon à recevoir". Au-delà des syndicats, le désarroi de la profession est palpable."Nous n'avons jamais demandé d'augmentation de salaire", s'indigne-t-elle,"ce n'est pas pour nous qu'on se bat, mais pour tous les justiciables"."C'est vrai que notre statut est enviable", reconnaît-elle,"nous sommes bien payés, nous bénéficions de la sécurité de l'emploi, mais nous faisons aussi huit ans d'études, et pour quoi ? pour travailler dans des conditions déplorables."
"ON NOUS RENVOIE TROP SOUVENT À NOTRE CORPORATISME"
Les acteurs de la justice se sont réunis en intersyndicale vendredi à 12 h 30. La plupart des tribunaux ayant voté un report des audiences jusqu'à vendredi inclus, de nouveaux reports devraient être annoncés lundi, dans la foulée des assemblées générales qui se tiendront au sein des juridictions, après que le garde des sceaux aura reçu les syndicats de magistrats et de conseillers d'insertion et de probation pour leur présenter les conclusions des enquêtes administratives sur l'affaireTony Meilhon.
La profession reste néanmoins mobilisée :"Il est important que nous soyons ensemble", insiste Christophe Régnard,"on nous renvoie trop souvent à notre corporatisme. A Nantes, des associations de victimes ont pourtant défilé à nos côtés."Même son de cloche du côté des avocats, qui eux aussi sont descendus dans la rue jeudi."Il n'est plus possible de monter 'le bon peuple' contre ses juges, estimePascale Taelman, présidente du Syndicat des avocats de France.A ce stade-là, c'est la démocratie qui est menacée."
Audrey Fournier