Frédéric Lefebvre, ministre-candidat fait campagne en Amérique

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

 

A l'UMP, être président de la République ou ministre n'empêche pas de faire campagne pour les échéances de 2012. C'est même le meilleur moyen. Nicolas Sarkozy s'offre un mois de campagne électorale grâce à son marathon des vœux (23 discours en janvier). Claude Guéant utilise un papier à en-tête du ministère de l’intérieur pour envoyer sa lettre de candidat aux législatives (à Boulogne), enfreignant le code électoral. Thierry Mariani, ministre des transports, se rend 24 fois (sur 26 déplacement s à l'étranger) dans un pays de la circonscription où il est candidat en juin.

Au tour de Frédéric Lefebvre, secrétaire d'Etat « chargé du Commerce, de l’Artisanat, des Petites et Moyennes Entreprises, du Tourisme, des Services, des Professions libérales et de la Consommation », de profiter de ses déplacements ministériels pour rencontrer de potentiels électeurs. Sans attaches réelles outre-Atlantique, ce membre de la « Firme » (surnom de la garde rapprochée de Sarkozy en 2007), ancien porte-parole de l’UMP et élu des Hauts-de-Seine, a été investi pour les législatives dans la première circonscription des Français de l'étranger (Amérique du Nord), réputée imperdable par la droite.

Mais cette investiture ne fait pas l'unanimité (lire notre article) et les candidatures dissidentes ou indépendantes se multiplient. Julien Balkany, demi-frère de Patrick Balkany, financier résidant à New York depuis sept ans, a décidé de se maintenir, même sans l’étiquette du parti présidentiel. Le parti radical compte aussi présenter son candidat. Pour avoir toutes les chances de l’emporter face à ses huit adversaires, le secrétaire d'Etat n’hésite pas às'inventer une enfance américaine mais aussi à cibler ses déplacements. En ce début d'année, il a déjà calé deux voyages enAmérique du Nord : l'un à Montréal du 19 au 21 janvier, l'autre à Miami les 9 et 10 février.

Etonnant. Car depuis sa nomination, en novembre 2010, sa fonction l'a plutôt amené à faire le tour... de la France. Sur son agenda, on trouve l'ouverture des soldes, le prix du livre du tourisme, la fête de la gastronomie (vidéo ici), la présentation des tendances touristiques, les assises de la simplification, le tour de France des professions libérales, etc. Sa semaine type ressemble plutôt à ceci ou cela« Je ne sais même pas s'il a fait cinq déplacements à l'étranger en quatorze mois ! On le voit plus aux Galeries Lafayette pour les soldes », ironise l'un de ses opposants. Effectivement, outre un déplacement à New York et un en Tunisie, Lefebvre s'est généralement cantonné à ses trois déplacements par semaine dans l'Hexagone.  

Mais ce week-end, Fréféric Lefebvre était à Montréal. Qu'a-t-il pu y faire pendant trois jours ? Aucune annonce, aucun communiqué n'en est sorti. Et son agenda officiel est on ne peut plus vague :

 

 

La destination n'est pas anodine. Montréal est la première ville des expatriés français en Amérique du Nord (avec 44.000 des 200.000 électeurs). « C'était un déplacement ministériel », justifie à Mediapart sa chef adjointe de cabinet, sans être en mesure de détailler son emploi du temps (lire notre « Boîte noire »). Un déplacement ministériel qui l'a amené à prononcer un discours qui n'avait rien d'officiel dans une réunion organisée  par l'UMP Jeanine de Feydeau, conseillère à l'Assemblée des Français de l'étranger (AFE). 

« C'était une petite réception privée, purement amicale, à mon appartement, avec une brochette d'amis », minimise-t-elle. Une« brochette d'amis » ? Selon un participant, une cinquantaine de personnes étaient présentes. Des sympathisants UMP (dont la moyenne d'âge était au-dessus de 50 ans), des élus UMP de l'AFE (comme François Lubrina), des membres de l'Union des Français de l'étranger (UFE), proche du parti présidentiel (dont son président, Stéphane Minson), des acteurs économiques locaux (comme le directeur de Erai Canada, Laurent Satre, ou la directrice générale de la chambre de commerce française au Canada, Véronique Loiseau), des entrepreneurs français installés au Canada, des conseillers au commerce extérieurs de la France. 

Le carton d'invitation, que Mediapart s'est procuré (ci-dessous), a été envoyé par email à un large éventail d'électeurs du centre gauche à la droite, dont certains se sont demandé pourquoi ils le recevaient : 

 

« Il donne l'impression que la République paye sa campagne »

Présent à la réunion, un responsable associatif, électeur de Nicolas Sarkozy en 2007 mais qui ne soutient pas Lefebvre, raconte : « Il a parlé des échéances électorales qui arrivaient, des nouveaux députés des Français de l'étranger, de ses attaches familiales aux Etats-Unis. Il a longuement évoqué son amitié avec Nicolas Sarkozy, expliquant qu'il travaillait avec lui depuis trente ans. Il est revenu sur le rôle de Sarkozy pendant la prise d'otages de Neuilly (en 1993 NDLR), son courage. C'était un peu "too much".Cela a duré plus d'une heure. »

 Pour lui, le secrétaire d'Etat « profite clairement de cette visite pour faire campagne. Il s'affiche comme très présent en Amérique du Nord, il répète que les expatriés sont une richesse, il parle de ce qu'il ferait s'il était aux responsabilités. Il a dit que son premier objectif serait d'étendre sa fête de la gastronomie à Montréal "si on lui en donnait l'occasion" »

« Ce n'était pas une réunion politique, affirme Jeanine de Feydeau, qui précise : « C'était à mes frais personnel, on a tout acheté nous-même avec mon mari. On a fait cela chez nous, on a un condominium avec une salle de réception. » « Le thème de la réunion ? C'était de recevoir Monsieur Lefebvre », répond-elle. Cette élue de l'AFE a pourtant eu de multiples occasions de« recevoir » le secrétaire d'Etat. Le 19 janvier, celui-ci déjeunait avec l'ambassadeur de France au Canada et des élus de l'AFE. Le lendemain, le consul de France à Montréal, Bruno Clerc, conviait lui aussi les élus de l'AFE à un « petit-déjeuner de travail » à l'hôtel Sofitel, où séjournait Lefebvre. Voici l'email d'invitation, que Mediapart s'est procuré (les adresses ont été retirées) :

 

« Frédéric Lefebvre nous a dit qu'il souhaitait rencontrer les élus des Français de l'étranger. C'est l'ambassade qui pilote cela. Il vient en tant que ministre », explique Bruno Clerc. « Que, en marge de son déplacement, il en profite pour avoir des rencontres privées, c'est son problème », ajoute-t-il.

Le jeudi soir, le secrétaire d'Etat s'est également rendu aux vœux de la chambre de commerce française, où il a prononcé un discours. Des vœux réunissant 200 personnes, le gratin français de Montréal.« La ficelle était un peu grosse, rapporte Philippe Régnoux, candidat indépendant aux législatives, issu du milieu associatif, et présent à cette cérémonie. Il était là comme ministre, on s'attendait à un discours sur le soutien aux PME françaises, des chiffres, du concret. Son propos a été teinté d'allusions aux Français de l'étranger et de grandes idées générales. » Pour ce candidat, « ce n'est pas correct vis-à-vis de la population, qui se déplace et ne sait pas si elle a face à elle un ministre qui vient défendre les PME ou un candidat qui vient charmer des électeurs.Le problème d'un parachuté ministre, c'est qu'il a une opportunité plus large de s'exprimer, et il donne l'impression que la République paye sa campagne ».

Candidat dissident, Julien Balkany s'étonne lui de ce long déplacement. « Je suis surpris que, alors que la France vient de perdre son triple A, le secrétaire d'Etat au commerce et à la consommation trouve deux journées pour s'absenter de France », explique-t-il. Pour lui, la réunion organisée par Jeanine de Feydeau est « très clairement une réunion de campagne ». Il dénonce « une confusion des genres » entre « voyage ministériel et voyage de candidat » et réclame « un traitement égalitaire » entre les candidats.

Mais Frédéric Lefebvre ne compte pas s'arrêter là. Les 9 et 10 février, il sera à Miami pour le symposium mondial des CCE (conseillers de commerce extérieur de la France), présenté sur le site comme « le plus grand rassemblement de chefs d'entreprise français à l'international ». Autant dire un vivier d'électeurs potentiels. C'est Pierre Lellouche, secrétaire d'Etat au commerce extérieur, qui devait accompagner François Baroin, comme le veut la tradition. Mais il vient d'être remplacé par... Frédéric Lefebvre, qui aura même le privilège de clôturer l'événement. Le secrétaire d'Etat aurait-il insisté pour s'y rendre ? « C'est moi qui suis dans l'impossibilité d'y aller, donc Frédéric y va », assure Pierre Lellouche.

L'ancien porte-parole de l'UMP pourrait d'ailleurs profiter de ce déplacement pour faire un crochet à New York dans la foulée. L'UMP locale réfléchirait déjà à un ensemble de réunions avec le candidat le 11 février. Dans ses vœux envoyés aux Français outre-Atlantique, le secrétaire d'Etat n'évoque-t-il pas « (ses) prochains déplacements en Amérique du Nord » (lire notre onglet «Prolonger») ?

Mais le problème se pose – ou pourrait se poser – pour d'autres ministres : 25 membres du gouvernement briguent l'investiture UMP aux législatives de juin (contre onze en 2007). Leurs adversaires de gauche ont donc écrit, le 10 janvier, aux présidents du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) et à celui de la CNCCFP (Commission nationale des comptes de campagne). Ils leur demandent de « garantir l'équité entre les candidats devant le suffrage » et d'assurer « la transparence des dépenses effectuées au cours de la campagne » (lire la lettre en pdf ici). 

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Publié dans UMP

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