François Hollande à Rennes: opération «réenchanter»
«Nous sommes prêts. Prêts à agir, à décider, à changer.» C'est ce qu'est venu dire, mercredi à Rennes, François Hollande devant plus de 15.000 personnes rassemblées au parc des expositions. Dans ce bastion de gauche, le candidat du PS s'est employé à détailler ce que serait sa première année au pouvoir. «Si les Français m'en donnent mandat», selon l'expression du député de la Corrèze.
Pour son équipe, l'objectif est double : contrer le plan communication de Nicolas Sarkozy, qui a prévu de dévoiler son programme à 17 jours du premier tour, et convaincre l'électorat de gauche, parfois tenté par Jean-Luc Mélenchon, qu'il n'est pas seulement un pis-aller face au «président sortant» – autre expression consacrée de François Hollande. «Le changement commencera tout de suite. Pas seulement dans les mots, mais dans les actes», a promis le candidat qui s'est redit animé par trois principes, «la cohérence, la clarté et la stabilité». «Je ne ferai aucune promesse que je ne pourrai tenir. Je ne veux pas abîmer la politique, la parole publique», a répété Hollande. Avant de dérouler le détail de son calendrier, préparé depuis de longues semaines par ses équipes et chapeauté par l'ancien premier ministre, Laurent Fabius (lire ici le détail des mesures).
Comme il s'y était déjà engagé lors de la présentation de son programme, le candidat socialiste veut d'abord «redresser la France», et donc ses comptes publics et la croissance. Ce n'est que dans la seconde moitié du quinquennat que ses électeurs peuvent espérer un partage des «gains de la croissance». «Ce sera le fruit des efforts réalisés dans la justice», a expliqué Hollande, devant un parterre de figures socialistes, au premier rang desquelles la candidate de 2007, Ségolène Royal.
Le meeting de Rennes, fixé fin mars mais repoussé après la tuerie de Toulouse, était aussi celui des retrouvailles très médiatisées entre les deux anciens compagnons. Des retrouvailles très sobres, et qui ont surtout permis à la présidente de Poitou-Charentes de lancer «un vibrant appel» à ses électeurs de 2007. A l'époque, la participation au scrutin avait dépassé 80 % et les quartiers populaires s'étaient mobilisés pour soutenir la candidate socialiste. Hollande sait qu'il ne suscite pas le même engouement et qu'une forte abstention, prédite dans un sondage récent, peut rebattre toutes les cartes et démentir toutes les prédictions.
Avec son ton habituel, reprenant les mots-clés de sa campagne de la primaire, Ségolène Royal a fait entendre sa musique propre, évoquant«la force citoyenne», la «France métissée» ou «ceux qui se sentent écrasés, étouffés, résignés, indignés, découragés». «Du fond du cœur, je dis aux 17 millions d'électeurs de 2007, je leur dis : revenez aux urnes le 6 mai prochain», a lancé la grande perdante de la primaire citoyenne d'octobre dernier (7 % des voix).
Dans un discours à la tonalité très sociale – Royal a parlé de l'ouvrier moins bien traité que la machine ou des femmes précaires frappées par la réforme des retraites –, l'ancienne candidate a aussi choisi presque les mêmes mots que Jean-Luc Mélenchon dimanche à la Grande Bornepour convaincre les abstentionnistes. «Le moment du vote, c'est un moment exceptionnel où la voix de la caissière vaut celle d'un patron du CAC 40», a rappelé Ségolène Royal. Avant de lancer : «François est notre candidat. Nous n'avons pas un instant à perdre et toutes les voix comptent dès le premier tour car c'est lui le seul qui peut l'emporter à gauche.»
Quelques instants plus tard, c'est le candidat qui s'est employé à convaincre les hésitants.«J'appelle les Français aux urnes, à venir voter massivement dès le premier tour pour le changement», a-t-il lancé à la foule, répartie dans deux halls du parc des expositions. Avant de faire allusion au 21 avril 2002, de jurer que «la démocratie est plus forte que les marchés» et de s'en remettre aux exemples du passé, celui du Front populaire, de l'effort d'après-guerre ou de François Mitterrand, dans la lignée du «rêve français» défini par Hollande depuis de longs mois.
Car le député l'a redit : «Il ne suffira pas de susciter le rejet. Il nous faut faire bien mieux que cela, lever une espérance.» Mais, a prévenu Hollande, en une allusion à Mélenchon, «je vous appelle au combat, pas à l’indignation, je vous appelle à la victoire». Et le candidat de conclure : «J’entends tous les vacarmes. Je mesure toutes les colères, les urgences, les fracas. (...) Mais moi, je suis le candidat qui doit permettre le changement en France. Et ce candidat-là a besoin d’avoir la force nécessaire dès le premier tour !» En novembre, son ancien camarade, désormais représentant du Front de gauche, avait lancé cette formule : «Je suis le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas.» Preuve, s'il en fallait, que Mélenchon est bien dans toutes les têtes socialistes.
A 19 heures, avant les premiers discours, le groupe Tri Yann finissait sa dernière chanson, «Les prisons de Nantes». Dehors, la file d'attente s'étirait encore sur de nombreux mètres à l'extérieur du parc des expositions. Des militants et des curieux, avec 65 cars venus de toute la Bretagne, beaucoup de retraités, des convaincus et des hésitants. Au hasard, dans la foule, une quinzaine de personnes interrogées. La grande majorité est «confiante» sur le résultat final de la présidentielle, même si«l'angoisse» d'une réélection de Nicolas Sarkozy les étreint souvent. Elles veulent revoir la gauche au pouvoir, même si la plupart ne citent spontanément aucune mesure du programme qui les aurait particulièrement touchées, même si Hollande ne les fait pas toujours«rêver». Certaines hésitent encore avec Jean-Luc Mélenchon.
Sur le parking, on a d'abord croisé Gilbert et Francine. En avance, ces deux retraités de la banque, venus de Saint-Malo, viennent à leur premier meeting socialiste. De gauche, ils l'ont toujours été. Mais, dans leur jeunesse, ils ont plutôt milité à l'extrême gauche. «Nos copains, c'était la Ligue» (la Ligue communiste révolutionnaire, ndlr). Aux élections, ils ne votent pas toujours socialiste, «plutôt plus à gauche». Cette fois, Gilbert a tranché : «Je soutiens François Hollande. Il faut voter utile et c'est lui qui a le plus de chances de passer. Là, il faut pas déconner, faut pas faire comme en 2002. La première priorité, c'est se débarrasser de Nicolas Sarkozy. Ensuite, on peut espérer que la priorité soit donnée à l'emploi.»
Francine n'est pas tout à fait convaincue : «J'ai une petite tendance Mélenchon, dit-elle dans un sourire. Parce que je ne veux pas donner un chèque en blanc.» Une expression déjà entendue la veille, lors d'un porte-à-porte des militants PS de Rennes, dans le quartier populaire de Villejean. Depuis la porte de son appartement, l'homme, ouvrier, leur avait lancé : «C'est pas un chèque en blanc que je donne. Surtout aux socialistes. Parce que Mitterrand, il a bien baisé l'ouvrier.» Mais Francine, elle, hésite entre entre le “vote utile” et le vote stratégique.«D'un côté, j'ai peur de me faire avoir. Comme en 2002. De l'autre, je me dis que s'il y a un gros vote Mélenchon, cela motivera Hollande pour être plus à gauche.» «Oui parce qu'il est plutôt social-démocrate bon teint», ajoute Gilbert. Puis : «Il y a une très forte envie de virer l'autre. Un sentiment plus fort que l'envie de voter Hollande. Parce que là c'est insupportable.»
Marion aussi est dans l'hésitation. A 29 ans, elle est directrice d'une association rennaise spécialisée dans l'insertion. Elle n'est pas militante, électrice de gauche mais pas forcément du PS, elle est venue là «par curiosité, pour écouter ce qui se dit, les propositions».
«J'hésite entre Hollande et Mélenchon. J'hésite entre un principe de réalité, de sécurité, et un principe de changement. Je ne crois pas que le changement soit au PS. Mais j'ai peur que Sarkozy repasse... En fait pour moi, Hollande est un garde-fou. Il est là pour éviter de continuer à creuser les inégalités, pour arrêter de monter les gens les uns contre les autres.» Une définition en négatif, que Marion retourne en une formule : «C'est pour avoir du répit pendant cinq ans.»
Un peu plus loin, Eric et André patientent avant l'ouverture des portes. A la main, leur carton distribué par le parti sur lequel est sobrement écrit “François Hollande 2012”. Tous deux sont militants du PS à Lamballe, dans les Côtes-d'Armor. Eric, ouvrier de 57 ans, l'est «depuis pas mal d'années... depuis François. Enfin l'autre». Et il est convaincu par son candidat. «Je la sens bien cette campagne, c'est bien parti. On a un candidat qui est à la hauteur. Il incarne le socialisme et tout le monde se retrouve en lui. Il a des valeurs pour les ouvriers. Il est à l'écoute des gens.»
André, ancien routier de 63 ans, s'approche quand vient le nom de Jean-Luc Mélenchon. «Il dit la vraie parole du peuple, mais malheureusement c'est utopique», dit cet ancien syndicaliste, adhérent du PS depuis un an. Pour le premier tour, il hésite. «J'aimerais bien voter Mélenchon pour qu'il soit devant Le Pen. Mais je voudrais aussi que Hollande soit devant au premier tour.» Eric opine.
2002, encore : «On a fait une erreur déjà il y a quelques années.»
Tous deux aimeraient bien que leur parti soit un peu plus à gauche, ils aiment bien Benoît Hamon et ont préféré Martine Aubry à la primaire. Mais Sarkozy, ils n'en veulent vraiment plus. Ils sont prêts à des compromis dans leur camp pour gagner. Même André qui hésite au premier tour trouve des excuses au positionnement de François Hollande : «Il est entre deux chaises : Mélenchon et Bayrou. Alors il ne peut pas être trop à gauche.»
A une vingtaine de mètres, une jeune femme tire sur sa cigarette et, de l'autre main, brandit haut une petite pancarte avec écrit : «Ami(e)s socialistes, rentrez au bercail.» En dessous : le logo du Front de gauche. Sa présence provoque un petit chahut, parfois un peu tendu avec les sympathisants socialistes qui entrent peu à peu dans le hall 9. On s'interpelle de part et d'autre. On s'insulte un peu aussi parfois.
«C'est une honte ! C'est à vous de rentrer au bercail», s'écrie une femme. Un deuxième militant mélenchoniste arrive, provocateur. Il s'agace et lance à la cantonade : «Vous êtes de gauche ou de droite ? Vous êtes pour l'austérité ? Pour le traité de Lisbonne ? C'est le centre, votre bercail.» «Oui et toi t'es pour le Moyen-Âge», lui rétorque une femme aux cheveux blancs. Mais dans la file, d'autres tempèrent :«Arrêtez, on a besoin d'eux. On est tous de gauche.» Une femme sourit : «Mais voter Mélenchon, c'est bien...»
Vêtus de leurs chasubles jaune fluo, floquées CGT, une délégation de l'usine Peugeot Citroën toute proche a aussi fait le déplacement, avec une pile de tracts appelant à sauver la filière automobile. «En 1978, on était 13.000 à 14.000 dans l'usine. Maintenant on est même pas 6.000... On est là pour se faire entendre», explique l'un d'eux. Son camarade acquiesce : «Dans la campagne, la question de l'emploi industriel est minorée... C'est surtout des petites guéguerres entre partis. Il faut une visibilité des salariés parce qu'il y en a marre de cette Europe libérale qui nous met tous en concurrence. On nous met aussi en opposition au détriment des vraies questions sociales. On ne peut plus rester les bras ballants...»
Elu au comité d'entreprise, Lionel dit aussi qu'à l'usine, «les gens sont un peu dégoûtés de la politique», il parle d'une «tentation extrémiste» – Marine Le Pen – et, à titre personnel, il fait moyennement confiance aux socialistes. «Il y a un désengagement de la classe ouvrière vis-à-vis du PS et du PS vis-à-vis de la classe ouvrière.» Mélenchon ne le convainc guère plus : «C'est un ancien socialiste.» Mais il n'en dira pas plus.
A deux pas, Jacqueline, 58 ans, enseignante près de Rennes, explique doucement : «Mélenchon a des réflexions fortes. C'est peut-être ce dont les gens ont besoin. Besoin de rêver. Hollande est peut-être trop raisonnable. Mais il s'en justifie. Et puis quand je parle à des gens du Front de gauche, ils veulent surtout faire bouger les lignes. Et quand je parle avec des gens du PS, ils sont vraiment à gauche. Plus à gauche que le discours du candidat.» Mais là n'est pas la priorité de Jacqueline, fidèle du PS et de ses meetings. «Il est de temps de changer, vous croyez pas ? Moi je vois les gamins dans les classes, ils ont besoin de nous, mais les classes sont énormes... Ils ont tout cassé.»Ils ? La droite et Sarkozy. Pour elle, «il faut se battre, nous bouger tous. Si on laisse Hollande gesticuler tout seul, on peut juger certes, mais agir, c'est bien aussi.»
Gilberte, Chantal et Sophie sont venues tout exprès de Lorient et Lanester (dans le Morbihan), le fief de Jean-Yves Le Drian, le président de la région Bretagne, très proche de François Hollande. La première est une “ex” du PS, les secondes des militantes. Et rien ne les fera changer d'avis. Mélenchon ou pas. «Il prend des voix à l'extrême droite, c'est un vote révolutionnaire... Nous, les socialistes, on n'est pas là-dedans. Et puis au deuxième tour, il y aura pas de souci», dit Chantal.
Sophie : «On n'est pas là pour faire rêver. Mais pour relever la France.» Gilberte : «Non, mais j'entends des gens dire que la droite et la gauche, c'est pareil. Mais faut se poser, c'est pas la même chose ! Nous, on est proche du peuple, on veut plus de solidarité pour l'ouvrier. Et on n'est pas d'accord avec cette Europe-là... On dit que Mélenchon va faire perdre Hollande, mais c'est pas vrai. On va gagner, on y croit.»
Marie, venue avec son jeune fils, y croit tout autant. Ou alors, dit-elle,«je serais déçue par la démocratie». Militante à Saint-Jacques, une ville limitrophe du sud-ouest de Rennes, elle voit ses camarades «unis et mobilisés». En porte-à-porte, elle a trouvé «les gens intéressés par la campagne, malgré le tapage médiatique... Ils sont peut-être un peu las et résignés. A cause de la crise et des espoirs déçus des mandats précédents, gauche et droite confondus». Et c'est justement pourquoi elle est conquise par le positionnement de François Hollande. «Il a choisi de ne promettre que ce qu'il pouvait tenir. Si on veut le pouvoir, c'est pour le garder. C'est une attitude responsable de quelqu'un qui veut vraiment le pouvoir.»
De Mélenchon, elle dit donc : «Ce n'est que 10 % et ce n'est pas réaliste. Certes, cela fait rêver... Si je n'étais pas encartée, je serais tentée aussi... Mais pour gueuler.» Hollande, pour Marie, «c'est surtout une façon de gouverner plus juste au quotidien. Le programme, sur l'Europe ou la finance, n'est pas révolutionnaire. Mais c'est nécessaire pour avoir le pouvoir. Et le plus important, c'est d'avoir le pouvoir.»
Avoir le pouvoir, parce que, dit Marie, «je souffre d'avoir ce président». Dario pourrait dire les mêmes mots. A 47 ans, cet ingénieur informaticien de Rennes se dit militant sans avoir sa carte. Son dernier meeting remonte à 1988, pour François Mitterrand. Depuis, il a toujours voté socialiste. «Sarko, il faut l'enlever par tous les moyens. C'est pas un président des Français, mais de l'UMP. Il faut le virer», insiste-t-il. Mais il le jure, son vote n'est «pas que du contre». Il parle équité, justice sociale, emploi, service public, fiscalité, Education nationale et se dit de «gauche modérée». «Mélenchon, il est gentil, mais ses idées ne peuvent pas s'appliquer.» Et Dario y revient. A Sarkozy. Encore et toujours. «Vraiment, il en a trop fait.»