FMI: le stupéfiant soutien de Martine Aubry
Dans sa campagne pour devenir directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), en remplacement de Dominique Strauss-Kahn, la ministre française des finances, Christine Lagarde, s'est trouvée de stupéfiants soutiens. Si de nombreux dirigeants européens de droite ont sans grande surprise défendu ces derniers jours sa candidature, elle a aussi recueilli un appui beaucoup plus inattendu, celui de Martine Aubry, la première secrétaire du Parti socialiste. A croire, comme l'a relevé le président du Modem, François Bayrou, que dans les turbulences de l'affaire « DSK », les socialistes « ne savent plus exactement où ils habitent ». En tout cas certains socialistes...
Depuis que Mediapart a publié le rapport de la Cour des comptes sur l'affaire Tapie (lire Affaire Tapie : le rapport secret qui accable Christine Lagarde), on aurait pu penser que les soutiens en faveur de Christine Lagarde soient moins nombreux. Car les faits mis au jour par les magistrats financiers sur l'implication de la ministre dans le scandale de l'affaire Tapie sont graves. Ils révèlent qu'elle a joué un rôle majeur, même si c'est sur instruction de l'Elysée, dans la suspension du cours de la justice ordinaire, celle de la République, et la désignation d'un tribunal privé, et que de nombreuses irrégularités ont été commises dans les sommets de l'Etat. Ce qui a contribué au résultat que l'on sait : l'octroi à Bernard Tapie de 403 millions d'euros prélevés sur fonds publics, dont 230 millions en net sont tombés dans sa poche.
On était d'autant plus fondé à penser que les soutiens à Christine Lagarde seraient clairsemés que trois procédures judiciaires sont aujourd'hui engagées dans cette affaire, dont deux visent directement la ministre des finances pour abus d'autorité : à la demande du procureur général de la Cour de cassation, Jean-Louis Nadal, la chambre des requêtes de la Cour de cassation doit dire d'ici la mi-juin si une enquête doit être ouverte contre elle dans cette affaire ; le Conseil d'Etat a jugé de son côté recevable une plainte de Charles de Courson et deux contribuables pour le même motif ; enfin au moins un haut fonctionnaire, proche de Christine Lagarde, pourrait être traduit devant la Cour de discipline budgétaire.
Et pourtant non ! Malgré tout cela, une rafale de dirigeants européens de droite se sont rangés comme un seul homme derrière Christine Lagarde et défendent sa candidature (non encore déclarée officiellement) pour devenir la future patronne du FMI.
Invraisemblables soutiens ! Alors que le FMI est secoué par une crise sans précédent avec l'affaire DSK, ces dirigeants européens prennent le risque d'en ouvrir une autre en poussant Christine Lagarde vers Washington. Qu'adviendrait-il si la ministre française des finances était officiellement la candidate de l'Europe et qu'elle était bientôt déférée devant la Cour de justice de la République ? Christine Lagarde a-t-elle encore la légitimité pour diriger une institution aussi puissante ? Cela dit évidemment quelque chose de la gravité de la crise, économique mais aussi morale, que traverse l'Europe : il ne s'est pas trouvé grand-monde ces derniers jours pour s'arrêter à ces questions.
Il faut d'ailleurs le dire : cet autisme volontaire a aussi trouvé des relais complaisants dans quelques médias. Un seul exemple en donne la mesure, celui de l'éditorialiste des Echos, qui dans son journal réussit le tour de force – il faut du talent pour cela ! – de n'évoquer aucun des griefs pointés par la Cour des comptes, ce qui lui permet de se faire l'agent de communication de la ministre. Et comme le chroniqueur est visiblement empressé – et le service public pas trop regardant ? –, il a servi mot pour mot le même éditorial pour France Inter, une prouesse que mon confrère Daniel Schneidermann d'Arrêt sur images a récement saluée. En un mot : circulez ! Il n'y a pas de scandale Tapie, pas le moindre...
Mais dans ce concert de louanges, le plus inattendu – et le plus choquant – n'est pas là : c'est que Martine Aubry a, elle aussi, apporté sa voix à ce concert. Sur France-2, dimanche, la première secrétaire du PS, et candidate probable aux primaires socialistes, a en effet déclaré que l'arrivée de la ministre UMP de l'économie, Christine Lagarde, à la tête du Fonds monétaire international « serait une très bonne chose pour notre pays et pour l'Europe ».
« Si l'Europe peut avoir ce poste et si une Française peut l'obtenir, je crois que cela serait une très bonne chose pour notre pays et pour l'Europe (...) Mme Lagarde, au-delà des divergences que l'on peut avoir – je pense à la politique économique, à ce qui est fait en matière salariale et le pouvoir d'achat –, est une femme respectable », a-t-elle ajouté.
Un peu plus nuancé, François Hollande ne s'est pas rallié à la candidature de Christine Lagarde mais il ne l'a pas clairement contestée. Vendredi à Dijon, il a dit n'avoir « aucune réserve sur la compétence » de Christine Lagarde pour succéder à Dominique Strauss-Kahn à la tête du FMI, mais des interrogations sur « l'orientation politique ». « Est-ce que ça peut être Christine Lagarde ? C'est une personne qui a des compétences, maintenant, elle n'est pas de la sensibilité politique de Dominique Strauss-Kahn », a affirmé le député de Corrèze. « Donc, nous allons revenir à une nomination qui est conforme, hélas, à ce qui est l'orientation politique de l'Europe et de Nicolas Sarkozy. » « Sur la personne, je n'ai aucune réserve sur la compétence et je n'ai d'observation à faire que sur l'orientation. »
Beaucoup plus offensif, Arnaud Montebourg, autre candidat aux primaires socialistes, a publié ce communiqué : « La nomination du prochain directeur du FMI appelle à la prudence de la part de notre pays. Le nom de Madame Christine Lagarde, avancé par différents responsables politiques de notre pays, peut se révéler être un choix périlleux. Périlleux parce que Madame Lagarde soutient les politiques d'austérité les plus dures, comme celle imposée actuellement à la Grèce, et fait la politique exigée par les marchés au moment précis où il est hautement nécessaire de les domestiquer. Entre les banques et les peuples, les socialistes devront toujours choisir en faveur des peuples et des citoyens. Il n'y a aucune fatalité à ce que le FMI soit l'allié des politiques favorables au système bancaire qui a une lourde responsabilité dans la crise. Périlleux aussi parce que Madame Lagarde est mise en cause dans le dossier Tapie, en imposant des choix défavorables à l'intérêt des contribuables, au point que le procureur général près la Cour de cassation a décidé de saisir la Cour de justice de la République. La Cour des comptes a d'ailleurs récemment rendu un rapport accablant pour son Ministère. Enfin, ne reviendrait-il pas au FMI de s'ouvrir à d'autres politiques et aux pays du Sud en se réformant en profondeur ? A l'évidence Madame Christine Lagarde n'a pas le profil pour de telles exigences. »
S'agit-il donc d'un faux pas de Martine Aubry ? Dans tous les cas de figure, c'est pour le moins choquant. Car la première secrétaire du PS ne peut pas même prétendre qu'elle ne connaît pas le dossier. Car ce sont les socialistes eux-mêmes qui, relevant des irrégularités graves dans ce dossier, ont saisi le procureur général de la Cour de cassation, pour que la Cour de justice de la République soit saisie!
Alors, les socialistes veulent-ils vraiment envoyer la ministre devant la Cour de justice ? Ou bien veulent-ils l'envoyer à Washington ? On en vient effectivement à penser que c'est François Bayrou qui a raison. Invité dimanche soir du Grand Jury RTL- LCI-Le Figaro (l'émission est ici), il a lâché ces constats : « J'ai vu que les dirigeants socialistes, Martine Aubry et même François Hollande, soutenaient Christine Lagarde. Moi, je ne le ferai pas (...) Peut-être qu'ils ne savent plus exactement où ils habitent (...) Le choix qui est annoncé (de Christine Lagarde, ndlr) se heurte, pour moi, à deux questions principales: en principe, on est nombreux à ne pas approuver la politique économique qui a été suivie par la France » et « la deuxième chose, c'est que Christine Lagarde a été l'acteur principal de l'affaire Tapie ». Et d'ajouter : « C'est elle qui a tenu les commandes dans cette période critique, c'est elle qui est venue devant les représentants du peuple français mentir sur les choix qui avaient été faits. »
Cela, Martine Aubry l'ignore-t-elle ? Alors qu'elle vient d'annoncer qu'elle prendra ses « responsabilités » pour 2012, suggérant qu'elle sera candidate aux primaires socialistes, cela laisse sans voix.