Fillon et le bilan Sarkozy: mieux vaut en rire
P.BILGER
Philippe Bilger revient sur le discours de François Fillon, bilan des quatre années de présidence Sarkozy, qui l'a amusé. A cette occasion, il s'intéresse au fonctionnement du modèle français de présidence et le compare aux systèmes politiques d'autres pays.
Tout ce qui est excessif est insignifiant, paraît-il. Je veux bien le croire même si pour certains tempéraments la démesure et l'outrance ont d'indicibles charmes.
Mais tout ce qui est excessif fait rire aussi. On oublie trop souvent, notamment dans le monde politique spécialisé dans l'hyperbole - pour favoriser la conquête du pouvoir et pour espérer pouvoir le garder - à quel point le déluge de compliments est dévastateur quand ils sont trop éloignés d'une réalité que chacun a eu le loisir d'appréhender durant quatre ans. Loin d'inciter la société à se plier à une idolâtrie qui apparaît trop tactique et conjoncturelle pour être totalement honnête, l'encens déversé sur la personne d'un président, à un an d'un possible renouvellement de son mandat et donc en pleine effervescence de campagne, aboutit au résultat contraire. La lucidité et l'esprit critique se rebellent. On n'a pas envie d'être mené vers une adhésion fondée seulement sur le décret de l'hommage obligatoire. Trop, c'est trop!
Comment ne pas songer à cette relation difficile entre la conviction sincère et l'éloge contraint, après avoir entendu le Premier ministre - que je continue d'estimer tout en le plaignant de devoir assumer une dualité intime entre son être et sa position - se laisser aller à nous décrire le président sur un mode exalté et dithyrambique ? Récemment il a en effet égrené une série de vertus qui prises isolément auraient été, pour certaines d'entre elles, tout à fait plausibles mais qui affirmées de manière globale placent le président sur un piédestal artificiel et peu crédible. Ou bien - et je ne l'exclus pas -, y a-t-il de la part de François Fillon, cachant derrière son air sérieux une veine que j'ai souvent perçue détachée et ironique, avec une inaptitude radicale à être dupe, une tentative subtile de briser les codes, en tout cas de les rendre ridicules ? Il me semble inconcevable qu'un responsable même loyal comme lui, mais avec les yeux et l'esprit ouverts, puisse sans rire jouer à ce point le jeu d'une inconditionnalité qui, si elle était authentique, serait infantile. Il y a forcément au fond de lui une subversion tranquille pour faire exploser par l'excès même le caractère absurdement surréaliste du rituel démocratique qui exige le plus pour au moins persuader que le moins est acceptable.
Il n'est jamais facile d'être Premier ministre, lui qui se doit d'exister mais dans l'ombre d'un autre qui a été élu au suffrage universel. La seule liberté qui lui échoit résulte d'un affrontement ou d'une rupture : qu'on pense aux rapports de Jacques Chirac avec Valéry Giscard d'Estaing. Ce n'est pas vrai d'ailleurs que de la relation entre le Président et son Premier ministre ; c'est vrai également de celle que le Président peut entretenir avec toute personnalité politique favorable à son camp.
Le meilleur exemple de cette distance critique, avec ce qu'elle implique de lucidité intellectuelle et de réalisme froid, nous est donné par un entretien passionnant entre Patrick Devedjian et deux journalistes du Monde, Arnaud Leparmentier et Béatrice Jérôme. S'il n'avait pas eu un contentieux grave avec le président en obligeant toutefois ce dernier à renouer avec lui grâce à son succès éclatant aux élections cantonales, nul doute que ces deux journalistes n'auraient pas été confrontés à une parole aussi directe et sans fard. Patrick Devedjian est devenu libre précisément parce qu'une situation de dépendance initiale a été brisée et qu'il a pris le dessus.
Que retenir de ces échanges, notamment ?
La comparaison de Nicolas Sarkozy avec Valéry Giscard d'Estaing d'une part. Elle ne me semble pas absurde, malgré les apparences dissemblables, en dépit de l'appréciation contraire d'Henri Guaino qui, dans Philosophie Magazine, dialogue longuement avec Denis Podalydès et je ne saurais trop recommander cette conversation remarquable, infiniment éclairante, sur le pouvoir, le discours politique, la parole et les différences entre le comédien et le politique.
D'autre part, le style présidentiel. Patrick Devedjian souligne que « la rupture, nous l'avons eue dans le style » et que le président n'a pas été compris en cherchant à adopter « un fonctionnement politique à l'américaine, voire à la scandinave » .
Cette observation est stimulante pour l'analyse mais elle mérite à mon sens d'être approfondie.
Mais tout ce qui est excessif fait rire aussi. On oublie trop souvent, notamment dans le monde politique spécialisé dans l'hyperbole - pour favoriser la conquête du pouvoir et pour espérer pouvoir le garder - à quel point le déluge de compliments est dévastateur quand ils sont trop éloignés d'une réalité que chacun a eu le loisir d'appréhender durant quatre ans. Loin d'inciter la société à se plier à une idolâtrie qui apparaît trop tactique et conjoncturelle pour être totalement honnête, l'encens déversé sur la personne d'un président, à un an d'un possible renouvellement de son mandat et donc en pleine effervescence de campagne, aboutit au résultat contraire. La lucidité et l'esprit critique se rebellent. On n'a pas envie d'être mené vers une adhésion fondée seulement sur le décret de l'hommage obligatoire. Trop, c'est trop!
Comment ne pas songer à cette relation difficile entre la conviction sincère et l'éloge contraint, après avoir entendu le Premier ministre - que je continue d'estimer tout en le plaignant de devoir assumer une dualité intime entre son être et sa position - se laisser aller à nous décrire le président sur un mode exalté et dithyrambique ? Récemment il a en effet égrené une série de vertus qui prises isolément auraient été, pour certaines d'entre elles, tout à fait plausibles mais qui affirmées de manière globale placent le président sur un piédestal artificiel et peu crédible. Ou bien - et je ne l'exclus pas -, y a-t-il de la part de François Fillon, cachant derrière son air sérieux une veine que j'ai souvent perçue détachée et ironique, avec une inaptitude radicale à être dupe, une tentative subtile de briser les codes, en tout cas de les rendre ridicules ? Il me semble inconcevable qu'un responsable même loyal comme lui, mais avec les yeux et l'esprit ouverts, puisse sans rire jouer à ce point le jeu d'une inconditionnalité qui, si elle était authentique, serait infantile. Il y a forcément au fond de lui une subversion tranquille pour faire exploser par l'excès même le caractère absurdement surréaliste du rituel démocratique qui exige le plus pour au moins persuader que le moins est acceptable.
Il n'est jamais facile d'être Premier ministre, lui qui se doit d'exister mais dans l'ombre d'un autre qui a été élu au suffrage universel. La seule liberté qui lui échoit résulte d'un affrontement ou d'une rupture : qu'on pense aux rapports de Jacques Chirac avec Valéry Giscard d'Estaing. Ce n'est pas vrai d'ailleurs que de la relation entre le Président et son Premier ministre ; c'est vrai également de celle que le Président peut entretenir avec toute personnalité politique favorable à son camp.
Le meilleur exemple de cette distance critique, avec ce qu'elle implique de lucidité intellectuelle et de réalisme froid, nous est donné par un entretien passionnant entre Patrick Devedjian et deux journalistes du Monde, Arnaud Leparmentier et Béatrice Jérôme. S'il n'avait pas eu un contentieux grave avec le président en obligeant toutefois ce dernier à renouer avec lui grâce à son succès éclatant aux élections cantonales, nul doute que ces deux journalistes n'auraient pas été confrontés à une parole aussi directe et sans fard. Patrick Devedjian est devenu libre précisément parce qu'une situation de dépendance initiale a été brisée et qu'il a pris le dessus.
Que retenir de ces échanges, notamment ?
La comparaison de Nicolas Sarkozy avec Valéry Giscard d'Estaing d'une part. Elle ne me semble pas absurde, malgré les apparences dissemblables, en dépit de l'appréciation contraire d'Henri Guaino qui, dans Philosophie Magazine, dialogue longuement avec Denis Podalydès et je ne saurais trop recommander cette conversation remarquable, infiniment éclairante, sur le pouvoir, le discours politique, la parole et les différences entre le comédien et le politique.
D'autre part, le style présidentiel. Patrick Devedjian souligne que « la rupture, nous l'avons eue dans le style » et que le président n'a pas été compris en cherchant à adopter « un fonctionnement politique à l'américaine, voire à la scandinave » .
Cette observation est stimulante pour l'analyse mais elle mérite à mon sens d'être approfondie.
Sans doute y a-t-il eu chez Nicolas Sarkozy le désir de bousculer une tradition présidentielle, de faire passer de l'air dans l'officiel d'une fonction, d'irriguer celle-ci avec de la proximité, de la familiarité, une forme de décontraction, une manière de parler qui auraient été proches de ce qu'on croyait souhaité par le citoyen. En ce sens, le modèle américain, tel qu'il est souvent caricaturé, apparaissait comme une référence. Mais, à bien examiner le schéma américain, en tout cas tel qu'il est mis en oeuvre par le président Obama, il serait peu pertinent d'oublier qu'il se fonde sur un partage très fin, et à l'évidence très organisé, entre le naturel de la vie non publique et la majesté d'un pouvoir qui ne cède à aucun relâchement ni facilité.
L'exemple scandinave, en revanche, n'a jamais été l'un des termes d'une comparaison plausible avec notre expérience présidentielle. Le miracle de ces pays du Nord, en particulier de la Suède, vient du fait que la simplicité, faite d'une rigueur morale, d'une économie élégante de moyens et de pratiques qui ne visent pas à la suprématie sur la société mais à l'estime de cette dernière, est contradictoire avec l'esprit français qui s'accoutumerait mal d'une telle modestie. Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce qui est extraordinaire et qui devrait nous faire réfléchir tient à cette synthèse réussie qui au nom de la simplicité n'occulte pas la majesté. Celle-ci est, au contraire, d'autant plus vivement et superbement ressentie qu'elle ne s'attache pas à des signes intimes mais renvoie à l'exercice de responsabilités centrées sur l'essentiel. J'aime passionnément ce mélange qui permet à un Etat de mener à bien ce tour de force : être respecté parce qu'il est retenu et sobre, être admiré parce qu'il sait se tenir et donc rendre fiers de lui les citoyens.
Tout ce qui est excessif fait rire. J'espère qu'on n'en pleurera jamais.
L'exemple scandinave, en revanche, n'a jamais été l'un des termes d'une comparaison plausible avec notre expérience présidentielle. Le miracle de ces pays du Nord, en particulier de la Suède, vient du fait que la simplicité, faite d'une rigueur morale, d'une économie élégante de moyens et de pratiques qui ne visent pas à la suprématie sur la société mais à l'estime de cette dernière, est contradictoire avec l'esprit français qui s'accoutumerait mal d'une telle modestie. Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce qui est extraordinaire et qui devrait nous faire réfléchir tient à cette synthèse réussie qui au nom de la simplicité n'occulte pas la majesté. Celle-ci est, au contraire, d'autant plus vivement et superbement ressentie qu'elle ne s'attache pas à des signes intimes mais renvoie à l'exercice de responsabilités centrées sur l'essentiel. J'aime passionnément ce mélange qui permet à un Etat de mener à bien ce tour de force : être respecté parce qu'il est retenu et sobre, être admiré parce qu'il sait se tenir et donc rendre fiers de lui les citoyens.
Tout ce qui est excessif fait rire. J'espère qu'on n'en pleurera jamais.
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