Farce tragique
On aimerait évidemment se tromper. Mais comment ne pas voir que ce qui est en train de se jouer en Syrie avec la mission d'observation de la Ligue arabe ressemble de plus en plus à une farce tragique ? Comment ne pas s'interroger sur le premier constat livré hier par le chef des inspecteurs après une journée passée à Homs, bastion de la contestation ? Comment ne pas bondir quand, à l'issue de la première journée d'inspection, on l'entend expliquer que la situation est «jusqu'à présent rassurante» ?
5.000 morts, voilà qui a de quoi en effet rassurer tout le monde... Le général soudanais Moustapha Al-Dabi, chef de la mission, n'a-t-il pas entendu ces opposants qui exhortaient ses inspecteurs à ne pas se laisser abuser par le pouvoir ? N'a-t-il rien compris de cette attente angoissée alors que des dizaines de milliers de manifestants envahissaient le centre-ville pour démontrer à l'avant-garde des inspecteurs que, malgré la féroce répression, ils étaient encore debout ?
Bien sûr, il n'a pas vu les chars. Ils avaient quitté la ville avant son arrivée. Et, du coup, il a pu benoîtement noter «la simple présence de quelques véhicules blindés»...L'odeur de mort des centaines de victimes ? Sans doute masquée par celle des gaz lacrymogènes dont il a, avec une précision méticuleuse, noté l'emploi. Mais n'utilise-t-on pas ces mêmes gaz pour disperser les manifestations à Paris ou à Londres...
Pitoyable mais prévisible comédie. Car il était écrit, connaissant le régime syrien et son habileté à brouiller les cartes, que celui-ci n'avait pu accepter -même au bout de longues palabres- cette mission d'inspection qu'en ayant pris toutes les précautions pour en stériliser les conclusions. Damas, qui est passé maître dans l'art de la manipulation, pourrait même ne pas être mécontent de cette intervention des inspecteurs la Ligue arabe.
N'est-ce pas là pour le pouvoir une occasion de faire d'une pierre deux coups: discréditer les opposants et se refaire une façade ? Une manipulation d'autant plus aisée que les déplacements des inspecteurs à l'intérieur du pays se font sous contrôle strict de Damas. Et que, dans de telles conditions, rien n'est plus facile de présenter une exaction perpétrée par l'armée comme ayant été commise par les milices de l'opposition. Que le chef des inspecteurs de la Ligue arabe se soit tristement illustré lors de la guerre civile au Darfour -ce qui vaut au président soudanais d'être inculpé de «crime de guerre, crime contre l'humanité et génocide»- n'est pas plus de nature à rassurer. D'autant qu'Omar el Béchir a longtemps été choyé par Damas.
Encore une fois, on aimerait se tromper. Sur la mission et le machiavélisme de Damas. Sauf qu'hier, même Moscou, pourtant irréductible soutien de la Syrie, a commencé à son tour à émettre des doutes. Voilà qui en dit long.