Face à un nouveau public, un nouveau Mélenchon?
Montpellier, de notre envoyé spécial
Quand l’effet de nombre remise les effets de manche. A Montpellier, ce mercredi soir, Jean-Luc Mélenchon a réussi un nouveau coup de force mobilisateur. Dans le très éloigné Parc des expositions (proche de l’aéroport, à une dizaine de kilomètres de la capitale languedocienne), ils sont plus de 10.000 à s’être déplacés. La veille, à Villeurbanne, ils étaient 8.000. « Depuis le meeting de Nantes, on voit bien qu’on attire un nouveau public », dit Eric Coquerel, lieutenant du candidat du Front de gauche.
Ce jour-là, le 14 janvier dernier, juste après l’émission télévisée « Des paroles et des actes » sur France-2 (où Mélenchon enregistra une audience de plus de trois millions de téléspectateurs), ils furent 6.000 à se retrouver dans un fief socialiste modéré. Comme à Besançon deux semaines plus tard (lire ici notre reportage).
En coulisses, on ne cache pas s’inquiéter de devoir viser plus grand, comme à Limoges le 4 avril prochain, où le Zénith n'est pas encore réservé, l’argent commençant à manquer. Des ouvreuses façon« caramels, bonbons et chocolats » parcourent la salle et proposent d'acheter les livres édités par le Parti de gauche, le service de presse reprend les badges à la fin des meetings pour pouvoir les recycler, une campagne de dons est relancée (« Ils ont des millions, nous sommes des millions »).
A la tribune, Jean-Luc Mélenchon donne aussi l’impression d’économiser sa verve. De plus en plus éloigné du « bruit » et de la« fureur » jusqu'ici revendiqués, il ne fustige plus que Marine Le Pen et quelques médias dix minutes tout au plus. A peine égratigne-t-il légèrement François Hollande. Tout juste se permet-il quelques bons mots, ou quelques références à la révolution de 1789. Sur les rotules, il a prévu de prendre quelques jours de repos d’ici la fin du mois, le candidat du Front de gauche a troqué le costume de démagogue éclairé pour celui de pédagogue se voulant éclairant.
Après avoir prévenu son auditoire qu’il ne ferait désormais « plus deux fois de suite le même discours », il a décidé de faire de ses interventions un quasi-cours de fac, option gauche radicale et université populaire. L’ancien formateur hors-pair de l’aile gauche du PS a réendossé ses habits d'analyste, pour mieux affirmer l’originalité idéologique de son mouvement, face à une concurrence qui serait tout entière rangée du même mauvais côté de la barricade.
A Villeurbanne (voir ici le discours), il a méthodiquement décortiqué la différence entre la loi et le contrat, et pourquoi il fallait être attaché à la prédominance de l’une sur l’un, contrairement aux annonces de François Hollande en matière de négociation sociale.
A Montpellier, il s’est lancé dans un long et parfois fastidieux décryptage des futurs « traité » et « mécanisme » européens, ce dernier étant bientôt soumis au vote de l’Assemblée nationale, le 21 février. S’il s’inscrit dans la veine des ateliers d’éducation populaire lancés lors de la campagne référendaire contre la constitution européenne de 2005 (« Dans électeur, il y a lecteur », avait alors inventé son club Pour une République sociale – PRS), on peut avoir quelques doutes sur l’efficacité de l’exercice, dans le cadre d’une élection présidentielle.
Mais à en croire les attentes de la salle, et en observant les visages attentifs tout au long de l’exposé du tribun se faisant théoricien, la transformation oratoire de Mélenchon semble séduire. Un nouveau public se mêle désormais aux militants acquis à la gauche radicale, moins âgé, moins politisé. « On sait que la base militante d’un gros meeting, c’est autour de 3.000 à 4.000 personnes. Si on fait le double, il faut adapter les discours », explique Eric Coquerel.
La rhétorique de cours d’amphi désormais choisie aspire dès lors à renouveler la dynamique d’une campagne se donnant pour but d’élargir la faille récemment percée dans le mur de l’indifférence médiatique. Cette indifférence que ne cesse de dénoncer avec amertume l’entourage du candidat, mais sur laquelle il surfe aussi, afin de rejouer le scénario du référendum européen de 2005.
Dans le grand hall du Parc d'expo héraultais, qui avait déjà connu de grands meetings du “non”, et où Mélenchon s’était rendu au lendemain de la désignation de Ségolène Royal fin 2006, pour tenter de se joindre à une vaine candidature antilibérale unique, le sentiment de retrouver une dynamique est tangible. Et, au-delà des 3.000 personnes venues en bus spécialement affrétés dans toute la région, ils sont plusieurs centaines à être là en curieux.
Deux heures durant, avant que le meeting ne commence, nous avons arpenté les coursives animées de stands de soutien aux luttes locales (comme la grève des postiers de Balaruc-les-Bains), de théâtre de rue, d’orchestre ambulant et de librairies militantes. A la rencontre de ceux qui n’avaient ni drapeaux, ni badge politico-syndical, ni écharpe rouge. Sur la quarantaine de personnes rencontrées, ils sont 90 % à assister à leur premier meeting. Souvent étudiants, jeunes diplômés ou fonctionnaires, plus rarement issus de la diversité ou du secteur privé. Beaucoup refusent de se faire prendre en photo, mais aucun ne se cache ni ne fait la fine bouche sur sa présence. Beaucoup disent « ne pas être d'accord avec tout ce que dit Mélenchon ». Tous se disent de sensibilité de gauche, veulent voir « s'il se passe vraiment quelque chose », mais affirment ne pas encore avoir fait leur choix.
Nadia, Mathilde et Charles découvrent l’ambiance d’un grand rassemblement politique. Les filles sont étudiantes en master de développement durable et « pour leur première fois », ne veulent « pas voter bête ». Elles sont mitigées sur le personnage Mélenchon, « il a du caractère et du répondant, il a l’air de s’intéresser au peuple, mais il dit aussi beaucoup trop “je” ».
A leur côté, le jeune technicien en maintenance du tramway montpelliérain dit se sentir « concerné par le discours sur la fin de la précarité ». Charles a 26 ans, vient du Pas-de-Calais et a découvert que la misère n’était pas moins pénible au soleil, ne trouvant qu'un CDD après plusieurs mois d’intérim.« Viscéralement de gauche », il n’a « plus envie de compromis ».
Nadia et Mathilde acquiescent. « Pas vraiment politisées », elles s’inquiètent de « la frilosité des employeurs : quand on voit qu’on n'arrive même pas à trouver un stage, même gratuit… » Alors, elles iront voir les autres candidats, « sauf le FN », pour savoir « ce qu’ils proposent sur l’emploi ».
En train de fumer une cigarette, Raphaël et Christophe sont à la fois amusés et curieux de se retrouver là. Les deux frangins de 27 et 29 ans sont « plutôt socialistes », l’un universitaire, l’autre cadre dans une collectivité locale de l’agglomération montpelliéraine. Ils sont d’abord venus « pour voir comment la gauche radicale mobilise dans une terre si marquée par le frêchisme », mais aussi parce qu’ils trouvent « le programme de Hollande nettement insuffisant ».
« En temps de crise, c’est important de se positionner clairement sur l’axe gauche-droite, et pas au centre », dit l’un. « La France, c’est bleu-blanc-rouge, et moi je me sens de plus en plus rouge dans un monde devenu de plus en plus blanc», poétise l’autre en disant paraphraser le philosophe Jean-Claude Michéa, habitant à Montpellier. Mais pour eux, « ce n’est pas Mélenchon qui compte, mais le programme, les idées ». Une antienne qui revient sans cesse dans les discussions.
Comme avec Aurélien et Gildas, tous deux trentenaires et éducateurs spécialisés. Eux suivent la campagne du Front de gauche depuis un petit moment, et font de ce meeting, le premier de leur vie, un moment de bascule. « Cette présidentielle est le moment de s’investir politiquement, car on n’en peut plus d’être bercés par l’idée qu’il n’y a pas d’autre choix que le néo-libéralisme. »
On croise aussi Philippe, étudiant en droit qui « pense voter Hollande, par choix de raison, même si le cœur serait plutôt Mélenchon ». Il a déjà vu un meeting à la télé, a trouvé l’orateur« excellent » et a pris sa voiture « pour le voir en vrai ». Il apprécie « le côté bon enfant du rassemblement, avec le buffet à base de quiches militantes », se marre-t-il. Mais il se dit « un peu effrayé par le discours anti-européen » du Front de gauche.
Non loin de lui, deux jeunes infirmières, Gabrielle et Nathalie, estiment que « la préoccupation de la santé publique et le souci d’arrêter de casser l’hôpital, il n’y a pas beaucoup de partis à défendre cela ». Selon elles, «vu la crise, la dette et le trou dans les comptes, il n’y a pas d’autres solutions que de tout reprendre à zéro, si on veut avoir une chance d’être entendus. Sinon, ce sera toujours du bricolage…». Dans la même veine, Michèle et Patricia, sans-emploi et kiné libérale « à la peine », sont venues « entendre un autre discours » et « pour savoir s’il sait vraiment que nous existons ».
Jacques-Antoine est lui retraité. Ceint d’une écharpe verte, il dit être« membre d’Europe-Ecologie » et ancien directeur de campagne du candidat local à la mairie de Montpellier. Plutôt « proche de Bové ou de Duflot », il a choisi Mélenchon « depuis un bon moment », ayant décidé « de ne plus (se) miner avec le désastre de la campagne d’Eva Joly ».
Gardant un « très bon souvenir du Mélenchon ministre de l’enseignement professionnel », cet ancien responsable d’IUT qui a voté Royal en 2007 se dit « surpris et séduit par la prise en compte de la revendication écolo par Mélenchon. Le terme de planification écologique me va bien ». Il n’a pas rejoint le Front de gauche officiellement, mais a signé « le comité de soutien » et« donne de temps en temps un coup de main », quand une diffusion de tracts se passe près de chez lui.
Si on ne croise pas beaucoup de Noirs et d’Arabes dans la salle, la relève semble se profiler. Quand on interroge Driss, « gérant d’entreprise » quinquagénaire et maghrébin, il se tourne vers sa fille, Ines, collégienne de troisième. « Elle m’a dit que l’idéologie était bien et qu’il fallait venir, alors on est là. » Inès opine, du haut de ses 14 ans : « En cours d’histoire, on nous parle du communisme et ça m’a donné envie. Alors quand j’ai vu les affiches… »
Son père reprend, tempérant toutefois : « Je suis plutôt socialiste. L’essentiel, c’est que ce soit la gauche au pouvoir. » Et sa fille de 14 ans de saisir le dernier mot : « Oui. Mais la vraie gauche. »