Exclu du PS, Navarro est réhabilité par Hollande avant la primaire
Un article de Jacques-Olivier Teyssier.
C'était dans l'air depuis quelque temps, c'est aujourd'hui officiel: Robert Navarro est «mandaté pour coordonner la campagne de François Hollande pour les primaires dans le département de l'Hérault». La décision lui a été notifiée par Stéphane Le Foll, président de «Répondre à gauche», le courant de l'ancien premier secrétaire, dans un courrier daté du 21 juillet que Navarro a montré à Mediapart.
L'ancien premier fédéral de l'Hérault a pourtant été exclu du parti socialiste il y a un an, pour cause de soutien à Georges Frêche lors des élections régionales de 2010. Or, si plusieurs élus et candidats réfractaires, essentiellement dans le Gard et l'Aude, ont été réintégrés depuis, ce n'est pas le cas de Robert Navarro. Pire, le PS a annoncé, dans un communiqué publié le 31 mars, sa décision de porter plainte contre lui «pour abus de confiance». Cette décision fait suite à la mise sous tutelle de la fédération, décidée le 28 septembre 2010 par le Bureau national du parti, en raison de«nombreux dysfonctionnements». Dans son communiqué, le PS évoque «de nombreux déplacements effectués par M. Navarro et certains de ses proches et sans rapport avec l'activité du Parti socialiste (...) réglés par la fédération». Le 6 avril, Max Levita, adjoint au maire de Montpellier et membre de la direction collégiale nommée après la mise sous tutelle de la fédération, a confirmé qu'il y avait «des traces d'enrichissement personnel»dans cette affaire.
Le feuilleton médiatique a commencé dès le 30 mars, avec des fuites dans la presse sur le contenu du rapport d'audit produit par la direction collégiale sur la gestion de Navarro. Le quotidien local Midi Libre enchaîne ensuite les unes: «Le rapport qui accable le couple Navarro» (30 mars), «Navarro et la vie de château» (1er avril), «La guerre est déclarée au PS héraultais» (7 avril), «La gestion Navarro passée au crible» (17 avril). Les médias nationaux relaient aussi l'information, plusieurs dépêches AFP et L'Expressmentionnant une «opération mains propres» dans l'Hérault. Le Midi Libreévoque notamment le caractère «variable» du salaire de Dominique Navarro, épouse de Robert et employée par la fédération, avant de devenir attachée parlementaire de son mari au Sénat, ainsi que de François Rebsamen, un autre proche de François Hollande. Est aussi mentionnée l'existence d'un logement de trois pièces d'environ 70 m2 dans les locaux de la fédération, dont la justification par Robert Navarro reste floue: c'était pour y installer«un couple de concierge», avait-il alors expliqué à Montpellier-Journal.
Le PS reproche aussi à Robert Navarro de s'être fait rembourser des déplacements de députés européens à Strasbourg par la fédération et non par le parlement. Last but not least, la fameuse section historique du premier fédéral déchu, dite «hors-sol» (près de 300 cartes contrôlées par le seul Navarro, en dehors de tout critère géographique réclamé par les statuts du parti), a été dissoute par la tutelle socialiste il y a un mois.
A la suite du dépôt de plainte, le procureur de Montpellier n'a pas traîné, ouvrant une information judiciaire contre X mi-avril et désignant une juge d'instruction. Depuis l'enquête est en cours, mais Robert Navarro n'a pas encore été entendu. La procédure pourrait s'accélérer au retour de vacances de la magistrate, à la mi-août. Si c'était le cas, et si Robert Navarro était mis en examen avant le scrutin des primaires début octobre, cela pourrait être embarrassant pour François Hollande. Kader Arif, eurodéputé très proche de François Hollande, lui, se veut serein: «On verra bien à ce moment-là, je ne préjuge de rien, ni dans un sens ni dans l'autre.» Et d'affirmer que les proches de François Hollande n'ont pas eu accès au rapport d'audit sur la gestion de la fédération.
«Procès stalinien»
Interrogé sur une possible mise en examen, Robert Navarro ne se démonte pas et, à l'image d'un Guérini dans ses Bouches-du-Rhône, contre-attaque:«Je le souhaiterais presque parce que ça me donnerait au moins accès au dossier. Je saurais au moins ce qu'on me reproche. Vous savez ce que ça veut dire la mise en examen dans notre pays? Ça veut dire qu'on vous met au courant de ce qu'on est censé vous reprocher.» Ça veut dire aussi qu'on considère qu'il y a suffisamment de charges contre vous. «C'est pas vrai, c'est pas vrai, c'est pas vrai!», s'emporte Robert Navarro. Le code de procédure pénale (article 80-1) semble pourtant clair sur ce point: «À peine de nullité, le juge d'instruction ne peut mettre en examen que les personnes à l'encontre desquelles il existe des indices graves ou concordants rendant vraisemblable qu'elles aient pu participer, comme auteur ou comme complice, à la commission des infractions dont il est saisi.»
Sur le fond, Robert Navarro a toujours rejeté en bloc les accusations portées contre lui. Son avocat, Me Claude Benyoucef, parle d'un «procès stalinien»et reproche au PS de ne pas avoir entendu Navarro pour qu'il puisse livrer ses explications sur les faits reprochés. Il affirme que, lors du départ de Robert Navarro de la fédération, les caisses étaient plus pleines qu'à son arrivée. Ce que ne conteste pas la direction collégiale. L'avocat ajoute: «Il n'en est pas, fort heureusement, à 4 ou 5000 euros près.» Et de souligner:«Je trouve que la procédure mise en œuvre est arrivée à point nommée. Elle a jeté l'opprobre sur Robert Navarro à un moment bien précis de la vie politique locale.» De fait, les premières fuites dans la presse correspondent à la révélation du rapport d'Arnaud Montebourg sur la fédération des Bouches-du-Rhône, embarrassant pour Martine Aubry.
Plusieurs opposants de Robert Navarro affirment de leur côté que si Georges Frêche avait accepté avant son décès d'envoyer ses deux directeurs de cabinet à la direction collégiale, c'est parce qu'il avait décidé de lâcher Robert Navarro. L'ancien président de région avait aussi déclaré dans Midi Libre le 6 janvier 2009 : «Dans deux ans, il devra céder sa place de secrétaire fédéral.» Evidemment, Robert Navarro ne voit pas les choses comme ça. Et Georges Frêche n'est plus là pour le contredire.
Tout cela n'a visiblement pas troublé François Hollande qui a donc choisi Robert Navarro comme coordonnateur héraultais de sa campagne. Il faut dire que l'ancien premier fédéral a encore de nombreux fidèles dans la région. Après le décès de Georges Frêche, Robert Navarro a fait roi Christian Bourquin à la présidence de la région Languedoc-Roussillon, obtenant en récompense la première vice-présidence. Il pourrait donc amener de nombreuses voix à François Hollande. Qui, s'il était désigné à l'issue de la primaire, demanderait sans doute qu'on passe l'éponge sur le contentieux entre le PS et Robert Navarro. Si Martine Aubry l'emportait, cela risquerait d'être bien plus compliqué pour lui.