Espionnage: le patron d'Ikea France savait
Le patron d’Ikea France a lui-même cautionné et supervisé l’espionnage d’au moins une salariée. D’après des documents inédits auxquels a eu accès Mediapart, Jean-Louis Baillot, directeur général de la branche française de 1996 à 2009 (et aujourd’hui directeur des opérations commerciales à l’international), a bien eu connaissance de certaines des méthodes mises en œuvre par le responsable de la sécurité, Jean-François Paris, dans l’espionnage de salariés du groupe.
Pour l’instant, seul Jean-François Paris a été mis en disponibilité, après les premières révélations, le 29 février, du Canard enchaînéet de Mediapart. Depuis, le géant suédois du meuble, qui a confié une enquête interne au cabinet d’avocats américain Skadden Arps, tente de prendre ses distances avec le personnage et ses méthodes supposées. Dans un communiqué rendu public lundi, Ikea France dit «désapprouver vigoureusement toute pratique portant atteinte au respect de la vie privée».
L’enquête ouverte par le parquet de Versailles ne devrait pas tarder à remonter plus haut. Jusqu’au sommet de la hiérarchie. En effet, en 2008, d’après les documents en notre possession, le PDG Jean-Louis Baillot lit et réagit personnellement à l’évolution d’une enquête sur Virginie Paulin, salariée du groupe à un poste de direction.
En effet, Jean-Louis Baillot et Claire Hery, alors directrice des ressources humaines, sont persuadés qu'elle prend du bon temps au Maroc pendant un long arrêt maladie. Ils vont tout mettre en œuvre pour tenter de prouver ses fraudes supposées, en recherchant les traces de ses voyages, les preuves de son achat d’une maison à Essaouira et de supposés faux documents signés par des médecins parisiens.
Retrouvée par Mediapart, Virginie Paulin, 51 ans, ne comprend que maintenant toutes les facettes de cette histoire qui montre par ailleurs que la surveillance des salariés pouvait concerner tous les échelons de l’entreprise. Architecte de formation, Virginie Paulin commence à travailler à Ikea en 1997. Dix ans plus tard, en 2007, elle devient directrice adjointe du département Communication/Aménagement.
Mais peu de temps après, elle tombe malade, victime d’une hépatite C qui la handicape lourdement. «J’ai continué à travailler un temps. Mais début 2008, j’étais vraiment trop exténuée. J’ai prévenu la direction, sans dire exactement de quoi je souffrais : je ne voulais ni être une pestiférée, ni un objet de pitié.»
L’arrêt maladie est renouvelé toute l’année 2008. A plusieurs reprises, avec l’accord de son médecin et de la sécurité sociale, assure-t-elle, Virginie Paulin part se reposer dans sa maison à Essaouira, au Maroc.
Pendant ce temps, la direction d’Ikea la soupçonne de mentir. Le 11 décembre, le responsable de la sécurité, Jean-François Paris, écrit à Jean-François Fourès, détective régulièrement employé depuis 2003 pour fouiller le passé des salariés, et lui donne les coordonnées de Virginie Paulin, «en arrêt maladie depuis plusieurs mois». Jean-François Paris écrit : «Par des sources externes, nous savons que la personne a passé des séjours au Maroc aux périodes suivantes :
– 10 juillet 2008 au 19 juillet 2008. Vols Easy Jet.
– 8 août 2008 au 29 août 2008. Vols Easy Jet.
– 22 octobre 2008 par vol Royal Air Maroc au 7 novembre par vol Easy Jet.
D’où tient-il ces informations ? Mystère. Il ajoute : «Tous ces séjours ont été faits sans interruption de son arrêt AM et sans en informer la CPAM. Suite aux contrôles CPAM, des faux en écriture ont été présentés. Nous savons que cette personne a acheté une maison (appartement) à Essaouira et qu’elle profite de son AM pour s’occuper de cette maison. Etant sur un poste de cadre sup dans l’entreprise, nous ne pouvons tolérer cette situation. Pourriez-vous me confirmer ses sorties du territoire ? Pouvez-vous me confirmer son achat immobilier ?» Jean-François Paris conclut : «ATTENTION BESOIN URGENT MAX 3 SEMAINES… est-ce possible ?»
Une heure et demie plus tard, nouveau mail. Même expéditeur, même destinataire. De façon tout à fait illégale, Jean-François Paris envoie cette fois le relevé d’identité bancaire de Virgine Paulin, qui dispose d’un compte au Crédit agricole. Avec pour mission de vérifier les mouvements financiers ?
Huit jours plus tard, le 19 décembre, Jean-François Paris écrit un nouveau mail. Il ne résiste pas à l’envie de transmettre les informations qu’il a reçues au patron d’Ikea France, Jean-Louis Baillot, qui suit visiblement l’affaire de près. Ainsi qu’à la directrice des ressources humaines, Claire Hery, devenue depuis directrice du magasin de Franconville. «Pour Noël !!», annonce-t-il, tout content de son joli cadeau. «Document signé de sa main avec les tampons de douane. Le fax est daté de ce jour donc je pense qu’ils ont un contact chez Air Maroc qui a demandé des infos. Je ne sais pas si on peut le produire, mais en tout cas, on sait que le 7 novembre, elle était dans l’avion.»
Claire Hery, la DRH, réagit immédiatement : «Une preuve irréfutable qu’elle a commis deux faux… à mon attention. S’ils peuvent nous faire la même chose pour les vacances qui arrivent, ce serait super !»
Puis le directeur général, Jean-François Baillot, répond en personne : «Excellent ! On fait quand même les contrôles pendant la semaine après Noël de manière à la coincer, pour peu qu’elle nous fournisse un autre faux.»
En réalité, Virginie Paulin n’a pas produit de faux documents signés par des médecins. Mais là n’est pas le plus grave. A aucun moment le patron d'Ikea France ne s’inquiète de ce type de pratiques qui constituent des atteintes à la vie privée. Mieux : il s’en félicite et encourage à les renouveler.
Mais comment l’officine privée sollicitée a-t-elle pu parvenir à se procurer des tampons de douane qui attestent de voyages au Maroc ? Passé un court instant de stupéfaction, Virgine Paulin raconte : «Un jour, j’ai reçu un appel de Royal Air Maroc, qui m’a proposé de participer à un petit concours. Il m’a été dit que si je faxais mes talons de billets ainsi que mes passeports avec tampons de la douane, je ferais partie des 5 personnes pouvant être tirées au sort pour gagner un aller/retour à Marrakech.»
Virginie Paulin envoie le fax, trompée par ce qui ressemble à une usurpation d'identité. Mais le piège ne fonctionne pas vraiment. Sur les tampons, ne figure pas la date du voyage aller, qui, dans l’esprit de la direction, devait attester du faux en écriture prétendument réalisé par la cadre du groupe. Le 23 décembre, la DRH d’Ikea France s’en aperçoit : «Le fax de Royal Air Maroc ne démontre pas qu’elle m’a fait deux faux car il ne mentionne (… ) pas l’aller… Je l’ai fait contrôler les 27 et 30 octobre. Jean-François, il faudrait la même chose pour la période couvrant les 27 et 30 octobre… + la liste de tous les billets pris chez Royal Air Maroc par Virginie pour montrer sa capacité à se déplacer souvent. Une attestation serait mieux qu’un fax.»
Entre-temps, Claire Hery a demandé (toujours avec les adresses de Jean-Louis Baillot et de Jean-François Paris en copie) à Synéance, une entreprise de contrôle médical employeur qui se propose de«faire grimper le taux de présence des salariés», de bien vouloir contrôler quatre fois Virginie Paulin, les 29, 30 et 31 décembre, puis le 2 janvier. Claire Hery se plaint qu’il n’y ait eu que deux contrôles pendant les vacances de la Toussaint. Elle annonce par ailleurs qu’elle va demander à l’hôpital Tenon une confirmation de la présence à l’hôpital de Virginie Paulin le 30 octobre.
Face au récit détaillé de cette traque, Virginie Paulin n’en revient pas : «Je ne comprends pas ce qu’ils cherchaient. Je ne me suis jamais cachée de mes voyages. Il leur suffisait de me le demander.» Pour son avocat, Me Pascal Gastebois, «ils s’étaient visiblement fait une conviction et ils ont voulu la coincer en suggérant des choses, pour la licencier en la dissuadant d’aller aux prud’hommes».
Car le 3 mars 2009, en dépit d’un certificat médical qui fait état d’un possible retour en septembre, Virginie Paulin est licenciée en raison «de la nécessité de pourvoir à son remplacement définitif à la suite de son absence maladie prolongée depuis plus d’un an».
La salariée conteste. On lui propose en avril un dernier rendez-vous, officiellement, lui dit-on, pour «trouver une solution». En réalité, Jean-Louis Baillot et Claire Hery l’attendent de pied ferme :«Ils ont contesté la réalité de ma maladie, m’ont dit que j’étais malhonnête, que je ne valais rien.»
Mère d’une petite fille de 3 ans, Virginie Paulin sort de cet entretien«en état de choc». Encore très marquée, elle explique avoir alors tenté de se suicider. Depuis, elle n’a jamais pu retravailler et a dû vendre la maison où elle habitait à Saint-Germain-en-Laye. Elle réside à la campagne, dans l’ouest de la France, où elle tente de se soigner.
Le 21 juillet 2010, le tribunal des prud’hommes de Versailles a jugé que le licenciement était «dénué de cause réelle et sérieuse», et a condamné Ikea à lui verser 56.800 euros d’indemnités, sans reconnaître le harcèlement moral.
Après que Virginie Paulin a fait appel, Ikea lui a proposé un peu plus d’argent. Elle était sur le point d’accepter quand l’affaire a éclaté.