En Russie, Poutine ne parvient pas à faire taire la contestation

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

«L'ambiance à Moscou est toute neuve, témoigne Zoia Svetova, journaliste et militante des droits de l'homme. J'ai l'impression que les gens n'ont pas peur. Au contraire, les arrestations et la violence de la police, la semaine dernière, engendrent plus de protestation encore et les gens veulent résister.»Jour après jour, la Russie s'engage dans une période tout à fait inédite qui voit le pouvoir de Vladimir Poutine bousculé pour la première fois depuis douze ans et son arrivée au pouvoir.

 

Russie Unie, parti des escrocs et des voleurs.Russie Unie, parti des escrocs et des voleurs.© (dr)
Les pages d'un scénario méticuleusement écrit depuis des mois par le Kremlin sont en train d'être déchirées. C'est du jamais vu depuis 1993, et l'écrasement dans le sang par Boris Eltsine d'une révolte qui était à l'époque partie du Parlement russe.

 

Cette fois, de multiples franges de la société russe émergent d'un coup, relayées et amplifiées par internet, les réseaux sociaux Facebook et Twitter. Les mots d'ordre sont les plus simples et les plus évidents : «Des élections propres», «Non au parti des escrocs et des voleurs», «Non aux fraudes».

Depuis huit jours, le pouvoir cherche la parade à ce mouvement qu'il n'avait pas imaginé et qu'il ne parvient pas à faire taire. La réponse officielle est «non». Non, il n'y a pas eu de fraudes, non, il n'y aura pas de modification des résultats et encore moins d'annulation du scrutin. Non, la rue ne restera pas aux contestataires: ce lundi, le parti du Kremlin, Russie Unie, a fait manifester plus de 10.000 jeunes criant leur soutien à Vladimir Poutine.

Voilà pour l'officiel, car en filigrane, les hésitations et les retards du pouvoir ne sont pas seulement le signe de son embarras: ils alimentent un incendie contestataire allumé par quelques groupes limités d'activistes et qui est en train de gagner de nombreuses couches de la population. Comme dans les révolutions arabes, « le facteur Internet est énorme, Facebook a le rôle principal », note Zoia Svetova.

Ces groupes ont été les premiers surpris par les succès des manifestations organisées samedi dans tout le pays. Entre 40.000 et 60.000 personnes ont défilé en plein centre de Moscou, un nombre exceptionnel en Russie. Ces dernières années, des rassemblements de quelques centaines ou quelques milliers de personnes étaient considérés comme de grands succès.

En plus de Moscou, de telles manifestations pour protester contre les fraudes électorales lors des législatives du 4 décembre se sont tenues dans toutes les grandes villes de Russie : plus de 10.000 personnes à Saint-Pétersbourg et des rassemblements de plusieurs centaines de personnes dans la plupart des villes de Sibérie. Près de Mourmansk, le grand port militaire donnant sur la mer Baltique, les autorités avaient interdit toute manifestation dans la petite ville d'Apatity. Du coup, c'est un «nano-meeting » qui s'est tenu : des habitants ont disposé sur une place plusieurs dizaines de petites figurines que l'on trouve dans les œufs en chocolat Kinder, avec une « nano-banderole » : « Nous voulons des élections propres ».Ici la page Facebook du meeting.

Un effondrement dans de nombreuses régions

 

Manifestation du samedi 10 décembre, en plein centre de Moscou.Manifestation du samedi 10 décembre, en plein centre de Moscou.© (dr)

 

Les fraudes électorales massives ne sont pas seules en cause. Dans les cortèges, c'est un ras-le-bol général qui s'exprime. « Beaucoup de jeunes qui ont voté pour la première fois n'acceptent pas ce simulacre, témoigne Viktor, un enseignant. Et ils refusent tout autant le seul horizon que veut leur imposer le pouvoir : encore douze années de Poutine ! » Car c'est bien Vladimir Poutine qui concentre les critiques.

Son annonce, le 26 septembre devant le congrès de son parti Russie Unie, qu'il entendait retrouver sa place de président en mars 2012, a fait disparaître tous les espoirs de changement. Pire encore, il devait par la suite expliquer que ce choix de se représenter avait été fait en accord avec Dmitri Medvedev dès 2008 : les Russes ont ainsi découvert, avec fureur pour beaucoup d'entre eux, que tout était décidé dès le début et que les débats soigneusement entretenus depuis des années sur une supposée rivalité entre Poutine et Medvedev, ou sur de simples possibilités d'évolution du régime, n'étaient que des leurres.

Un vote volé, un débat public manipulé, des médias aux ordres et un régime gangrené par la corruption à tous les étages : cela explique le succès sans précédent du slogan « le parti des escrocs et des voleurs», initialement lancé par l'un des blogueurs les plus populaires du pays, Alexeï Navalny, condamné la semaine dernière à deux semaines de prison et devenu le symbole de cette révolte citoyenne.

Et maintenant ? Dès samedi soir, les débats faisaient rage sur les différentes pages Facebook du mouvement et dans les rares médias indépendants comme la radio Echos de Moscou ou la télévision indépendante diffusée seulement sur Internet, « Dojd-TV » (à regarder ici). Les divers groupes organisateurs demandent l'annulation du scrutin du 4 décembre et appellent à de nouvelles manifestations le 24 décembre. De nouvelles mobilisations pourraient surgir bien avant, les bruits les plus divers circulant dès lundi à Moscou.

 

Samedi, dans la manifestation de Moscou.Samedi, dans la manifestation de Moscou.© (dr)
Face à ce réveil de la Russie, le pouvoir joue la prudence, ayant même autorisé les télévisions d'Etat à retransmettre des images des manifestations, une première. Vladimir Poutine a simplement fait dire à son porte-parole Dmitri Peskov : « Nous sommes à l'écoute, nous avons entendu ce qui a été dit samedi. » La veille, il s'en était pris aux Etats-Unis et à Hillary Clinton accusée d'encourager les manifestants.

 

Tout aussi prudent, le président Medvedev a posté sur sa page Facebook un court message : « Les gens ont le droit d'exprimer leur point de vue, et c'est ce qu'ils ont fait hier. C'est bien que tout se soit passé dans la légalité. Mais je ne suis d'accord ni avec les slogans ni avec les déclarations des manifestants.» Le président a annoncé pour la forme des enquêtes sur d'éventuelles fraudes électorales.

Contre toute évidence, la commission centrale électorale a maintenu ses résultats, rejetant toutes les plaintes et contestations formulées par l'opposition (voir les résultats sous l'onglet « Prolonger »). Le détail du vote par région donne deux indications précieuses sur le déroulement des législatives mais aussi sur la défiance que doit désormais affronter le pouvoir.

Ces résultats montrent d'abord l'ampleur de la fraude dans de nombreuses régions.

En Tchétchénie, le parti du pouvoir fait 99,5% des voix. Au Daghestan, 91,6%, en Ingouchie, 91%, et ainsi de suite dans toutes les régions et républiques du Nord-Caucase pourtant farouchement hostiles au pouvoir de Moscou. Ces scores soviétiques se retrouvent dans la république de Touva (85%), proche de la Mongolie, en Mordovie (91%), et dans les régions les plus misérables (au Tchoukotka, dans le district nénètse...).

Mais ils montrent également l'effondrement du parti du pouvoir Russie Unie dans des régions éloignées de Moscou où la mainmise du Kremlin se fait moins sentir. Dans l'extrême Orient russe et en Sibérie, dans les grandes villes universitaires, Russie Unie recule de 20% à 25%, recueillant parfois moins d'un tiers des suffrages (contre 49,3% au niveau du pays). C'est le cas dans la région d'Irkoutsk, près du lac Baïkal (34,9%), dans celle de Novossibirsk (33,8%), dans celle de Vladivostok (33%), etc. 

Le ministre et l'oligarque désormais dans l'opposition !

Ce décrochage des régions sibériennes est une nouveauté et un sérieux avertissement pour Vladimir Poutine. Il montre que c'est une bonne partie voire la totalité de la jeune classe moyenne russe, urbaine, formée, ouverte au monde, qui veut tourner la page de « la verticale du pouvoir » et de la « démocratie dirigée », version Poutine. « Nous ne voulons qu'une chose, disait dimanche un chef d'une petite entreprise interrogé par Dojd TV. Vivre normalement, faire marcher notre business normalement sans devoir acheter les officiels, les juges, les douanes et tout l'appareil d'Etat, sans être à la merci des corrompus qui veulent nous arracher notre affaire. »

Plus qu'une jeunesse contestataire, plus que les nombreux groupes activistes, le principal danger pour le pouvoir est là : dans la révolte d'une partie du monde économique, excédé par l'absence d'Etat de droit, de système judiciaire indépendant, et par la corruption de l'administration (lire notre précédent article). Une sérieuse alerte a été donnée ce lundi avec une offensive coordonnée de deux représentants du grand business russe.

Le premier est Alexeï Koudrine, ministre des finances durant dix ans, personnage discret mais respecté par la communauté internationale et l'un des rares à ne pas être considéré comme corrompu. Alexeï Koudrine a été limogé brutalement en septembre, pour ne pas avoir accepté le jeu de changement de poste entre Poutine et Medvedev et s'être publiquement opposé à la croissance du budget de l'armée.

 

 

«Russie Unie, le parti des escrocs et des voleurs».«Russie Unie, le parti des escrocs et des voleurs».© (dr)

 

Lundi matin, dans un entretien à Vedomosti, quotidien économique édité en alliance avec le Financial Times, Koudrine se dit prêt à créer un nouveau parti, «libéral et de droite » pour accélérer enfin la modernisation du pays et lutter contre la corruption. Quelques heures plus tard, Mikhaïl Prokhorov, l'un des principaux oligarques du pays à la tête d'une immense fortune (la troisième du pays, estimée à 18 milliards de dollars par Forbes), convoquait une conférence de presse pour annoncer sa soudaine candidature à la présidentielle de mars 2012.

Prokhorov a cette particularité d'avoir été propulsé sur la scène politique cet été à l'invitation même de Dmitri Medvedev et de Vladimir Poutine ! Il lui était alors demandé de créer un nouveau parti, Juste Cause, justement pour attirer les électeurs excédés par les « voleurs et les escrocs » de Russie Unie. Mais Prokhorov a eu le tort de parler trop fort : deux mois plus tard, il était débarqué du parti, Vladimir Poutine s'inquiétant, selon la presse russe, de sa volonté d'autonomie...

S'agit-il d'une véritable candidature ou d'une nouvelle manipulation lancée par le Kremlin ? Il est trop tôt pour le dire tant les intérêts de Prokhorov (il détient le géant mondial Norilsk Nickel et plusieurs usines métallurgiques) dépendent du bon vouloir du Kremlin. Lui-même a multiplié les déclarations contradictoires affirmant la semaine dernière que « ce régime ne tiendra pas cinq ans » tout en notant que « Poutine, à ce stade, est le seul qui peut gérer cet appareil d'Etat inefficace et sclérosé ».

Koudrine et Prokhorov rejoignent ainsi publiquement la longue liste des responsables politiques et hommes d'affaires victimes de Poutine ou dénonçant la stagnation autoritaire du régime. Même Mikhaïl Gorbatchev, dernier dirigeant de l'URSS, a demandé l'annulation des résultats et la tenue de nouvelles élections. Le débat jusqu'alors tabou est ouvert au cœur même de la classe dirigeante russe : faut-il se débarrasser de Poutine et comment ?

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Publié dans Etranger

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