Egypte : C'est quoi un pro-Moubarak?

Publié le par DA Estérel 83

Marianne2-copie-1  Christine Lambert 

 

 

Planté devant une chaîne de télévision française, difficile de décrypter le soulèvement populaire qui agite l'Egypte depuis le 25 janvier. Qui est qui? Qui veut quoi? Suffit-il de dire à un président « Dégage » pour qu'il s'exécute (si seulement…)? Pour tenter de décrypter ces événements, voilà une série : « Les "Jours de colère" au Caire pour les Nuls ». Commençons par le plus simple : c'est quoi un pro-Moubarak?


C'est vrai, ça. Le monde entier a les yeux rivé sur les manifestants pro-démocratie qui s'échinent à faire tourner depuis 12 jours la mini-république de Tahrir (du nom de la place où ils se rassemblent) et personne ne se préoccupe des militants d'un Chef pourtant si souvent et si bien réélu depuis trente ans. Mardi dernier, jour où 1 million de pro-démocratie se tassaient sur Tahrir, les pro-Moubarak ont donc décidé d'exister. Après tout, ce sont eux les supporters de la vraie Egypte et du vrai président. Outrés par tant de propagande, ils ont fini par se réunir pour protester eux aussi. Spontanément. Des camionnettes ont donc roulé plein pot dans les artères pourtant bloquées aux véhicules ces derniers temps pour les déverser par fournées à… 500 m de Tahrir. Sur la Corniche, la promenade qui longe le Nil. Oui, juste en bas du siège de la télévision d'Etat. Spontanément toujours. Du coup, les caméras n'avaient qu'à se pencher à la fenêtre pour filmer ces 2000 exemplaires de la vraie Egypte animés d'une folle foi pour leur bon dictateur. (Rendons ici un bref hommage à la télévision d'Etat qui a réussi l'exploit de montrer la Corniche surpeuplée alors que, pas de pot, à chaque fois qu'elle filme Tahrir c'est dans un angle mort). C'est toujours dans cette même joyeuse spontanéité qu'ils sont ensuite allés péter la tronche de ceux qui ressassaient monotonement depuis dix jours “« Moubarak, dégage! » quelques dizaines de mètres plus loin. Pas si nombreux, les supporters de la vraie Egypte et du vrai président, mais super bien entraînés au combat de rue!  



En quelques heures, les abords de Tahrir sont devenus un vrai champ de bataille, les trottoirs ont partout été défoncés à la barre à mine pour fournir les pavés que anti- et pro-Moubarak se sont lancés à la gueule avec entrain jusqu'au lendemain. Malheureusement, les journalistes n'ont pas eu le droit de jouer, pas même de compter les points – ou alors de loin, depuis le balcon de leur hôtel. Les pro-Moubarak leur barraient l'accès à Tahrir, de peur qu'ils n'aillent raconter des mensonges du genre « la révolution est en marche, bla bla bla ». Depuis, les cameramen et les photographes de presse se distinguent facilement de leurs collègues de l'écrit: en raison de leur équipement moins discrets (et aussi parce qu'ils ne peuvent se contenter de mater CNN pour faire leur boulot, mais c'est une autre histoire), ce sont eux qui ont le nez cassé.  



Le peuple de la vraie Egypte se reconnaît aux portraits de son président (surnommé la Vache qui rit) qu'il porte à bout de bras en scandant « Yes Moubarak! ». Attention, il y a des pièges: si le portrait est orné d'une moustache de Hitler ou frappé d'une étoile de David avec des petites cornes, là c'est un faux supporter de la vraie Egypte, et même un horrible manifestant qui cherche le chemin de la place Tahrir. On peut lui cracher dessus, lui jeter des pierres ou lui casser la gueule: ce con ne sait même pas qu'il vit dans une démocratie – la preuve, on le laisse manifester son opposition avec ses 200 potes (oui, 200, car le coup du 1 million dans la rue, faut pas le faire à la vraie Egypte: elle n'est pas dupe). Et qu'on arrête de hurler à la censure: dans une démocratie, l'Internet à plat pendant une semaine, c'est une panne générale. La technologie nous fait toujours défaut au moment crucial. 



Le supporter de la Vache qui rit porte des chaussures qu'on ne voit, paraît-il, qu'aux pieds des policiers. D'ailleurs, il a parfois aussi une carte des forces de l'ordre dans son portefeuille. Comprenez-le: il a été fermement prié par son vrai président de se replier des rues et de laisser les citoyens se débrouiller tout seuls pour voir si c'est facile la liberté. Plus un commissariat d'ouvert (même quand il n'a pas brûlé), plus un uniforme pour régler la circulation. Bref, le flic qui a un peu de temps libre peut aussi bien aller manifester – surtout quand il en a reçu la demande ferme, surtout si la démocratie doit lui faire perdre tous ses bakchichs, surtout que personne ne l'aime.  



Il lui arrive d'être fonctionnaire (quoi que), où l'un de ces quelque 5000 Egyptiens qui doivent directement leur boulot ou leur style de vie au vrai président. Il ne faut surtout pas le confondre avec les masses silencieuses qui attendent avec un brin d'angoisse le résultat des affrontements qui font disparaître les trottoirs du Caire. S'il est plutôt âgé, le pro-Moubarak a une date de péremption de six mois à peu près. Il doit le respect au père de la nation, les années lui ont enseigné la patience, la sagesse lui commande de ne pas humilier les vieilles personnes de 82 ans. Mais en septembre, faut pas non plus exagérer, lui aussi préférerait qu'on embaume la momie. 



Contrairement aux monolithiques manifestants du « Dégage! », le pro-Moubarak tel un Barbapapa se transforme à volonté, et devient fissa un anti-Moubarak ou un Casque bleu de la paix quand la situation l'exige: pour passer un barrage, pour se faire des amis dans le quartier, parce que le vent tourne… Ou quand il a claqué les 50 $ que les anti-régime l'accusent d'avoir palpés pour passer pour un pro et aller casser du wannabe démocrate.  Si sa foi dans la Vache qui rit n'a été galvanisée que par une poignée de livres égyptiennes, le supporter du vrai président raccroche à la fin de la journée. C'est ainsi que le calme est en grande partie revenu aux abords de Tahrir après deux jours d'intifada.  

 

 

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