Dominique Strauss-Kahn arrêté à New York
La nouvelle, révélée par le site Web du tabloïd New York Post, n'est pas une «boule puante».C'est une bombe qui, si la gravité des faits est confirmée, va bouleverser le paysage de la présidentielle française, ébranle déjà le Parti socialiste et déstabilise aussi l'institution financière internationale. Samedi 14 mai, à 16 h 45, Dominique Strauss-Kahn a été débarqué par les inspecteurs en civil de l'autorité aéroportuaire de New York et du New Jersey de l'avion Air France qui s'apprêtait à décoller pour Paris quelques minutes plus tard, à l'aéroport JFK, à New York. Transféré dans un commissariat de Harlem, il a été entendu, placé en garde à vue et inculpé.
Selon les déclarations du porte-parole de la police, il était environ 13 heures quand la femme de chambre est entrée dans la suite 2806 de l'hôtel (à 3.000 dollars la nuit, précise le New York Times) pensant qu'elle était inoccupée. M. Strauss-Kahn serait sorti nu de la salle de bains avant de rejoindre la femme de chambre dans le salon et la forcer à se rendre dans la chambre puis dans la salle de bains pour la contraindre à un «acte sexuel criminel» non précisé. Il aurait également fermé la porte à clé pour l'empêcher de fuir.
Alertée par la jeune femme qui aurait finalement réussi à s'échapper, la police de New York a pu constater que DSK avait oublié son téléphone portable sur place. La femme de chambre a été conduite aux urgences de l'hôpital Roosevelt pour des blessures superficielles. Selon le New York Times, outre le téléphone portable retrouvé, les enquêteurs auraient aussi relevé des traces d'ADN en vue d'expertises médico-légales (voici la phrase exacte, en version originale: «One law enforcement official said that the investigation uncovered forensic evidence that would contain DNA»).
Le porte-parole de la police a estimé que M. Strauss-Kahn ne pouvait bénéficier de l'immunité diplomatique. Selon Le Monde, l'Elysée et le Quai d'Orsay examinent cette question: «Le FMI aurait un statut ambigu, presque assimilé à une banque.» La nature des faits pourraient également jouer en défaveur de DSK: «Une source diplomatique précise que le harcèlement sexuel pourrait être couvert, mais pas la séquestration.»Enfin, le FMI peut, statutairement, renoncer à l'immunité pour ses fonctionnaires. Le code de conduite du FMI impose en effet aux fonctionnaires de «suivre les normes les plus élevées de comportement éthique, conforme aux valeurs d'intégrité, d'impartialité et de discrétion»sous peine de licenciement.
L'agence Reuters, qui a pu joindre l'avocat américain de DSK par mail, rapporte que son client plaidera «non coupable». Son avocat français, Me Jean Veil, a déclaré, toujours à Reuters: «Il faut attendre que les choses soient décantées et voir si c'est réel ou une provocation.» «Il ne faut surtout pas rentrer dans un spectacle médiatique et attendre que les choses soient éclaircies, a-t-il ajouté. Il ne faut pas paniquer et rester sereins.»
Cette affaire survient après deux semaines de polémiques en France autour du train de vie de DSK, provoquées par une photographie de l'AFP le montrant, place des Vosges à Paris, en train de rejoindre avec son épouse, Anne Sinclair, une Porsche Panamera particulièrement coûteuse (d'une valeur de 150.000 euros). Il s'agissait du véhicule de fonction de Ramzi Khiroun, à la fois conseiller en communication de DSK et porte-parole du groupe Lagardère (lire ce portrait de 2010 dans L'Express: L'homme aux deux boss). Plusieurs enquêtes de presse ont, dans ce contexte, souligné l'ampleur de la fortune du couple, liée en grande part à l'histoire familiale de la journaliste Anne Sinclair, petite-fille d'un grand marchand d'art, parisien puis new-yorkais, Paul Rosenberg.
En 2008, Dominque Strauss-Kahn avait dû faire face à une enquête interne du FMI après la révélation de sa liaison extra-conjugale avec une économiste hongroise, Piroska Nagy, qui avait été en poste au département Afrique de l'institution. L'enquête avait conclu que la relation était consentante, qu'il n'y avait «pas eu de harcèlement, ni de favoritisme ni aucune autre abus de pouvoir». Le 25 octobre 2008, le conseil d'administration du FMI avait maintenu M. Strauss-Kahn dans ses fonctions tout en lui reprochant «une grave erreur de jugement» pour cette liaison qui avait fait la Une des médias en pleine crise financière mondiale. DSK avait présenté ses excuses aux personnels de l'institution, tandis que, sur son blog (que l'on peut lire ici), Anne Sinclair se portait à son secours, affirmant avoir «tourné la page»sur une «aventure d'un soir». «Nous nous aimons comme au premier jour», concluait-elle.
A l'époque, Mediapart, tout en rendant compte des faits et de leurs développements (lire ici), s'était inquiété, sous la plume de Philippe Riès, du risque personnel pris par DSK et du risque politique pris par ceux qui avaient soutenu sa candidature au FMI (lire ici cette analyse qui suscita un débat parmi nos lecteurs).