Discrimination dans le football: pour Lilian Thuram, «il faut dire "stop"»
Recordman du nombre de sélections (142) en équipe de France, vainqueur de la coupe du monde en 1998, aujourd'hui à la tête de la fondation Education contre le racisme, Lilian Thuram a livré à Mediapart le détail de ses réflexions après nos révélations sur l'affaire des quotas discriminatoires dans le football français.
MEDIAPART. Selon vous, que cache cet argument de la binationalité qui semble être brandi aujourd'hui pour masquer l'essentiel?
LILIAN THURAM. Cela doit être de l'ordre de l'inconscient. Vous voulez arriver à un but, mais vous n'arrivez pas à vous l'avouer. Donc vous cherchez des alibis, parce que, bien évidemment, la binationalité n'a jamais été un problème. Il y a le règlement de la FIFA pour cela. Donc, soit vous allez à la FIFA et vous demandez un changement; soit vous acceptez les choses comme elles sont. Si vous voulez vraiment trouver une solution par vous-même, c'est une solution qui sera forcément illégale.
Il n'y a pas de solution légale possible sauf à faire changer la règle?
Exactement. On invente un alibi consistant à affirmer qu'il y a une perte d'un certain nombre de joueurs qui partiraient pour jouer pour des pays étrangers. C'est vrai: il y a des joueurs qui partent jouer pour des sélections étrangères. Mais ces joueurs, est-ce qu'ils auraient préféré jouer en équipe de France? Je pense que pour l'immense majorité, pour ne pas dire la totalité, oui. Mais le sport est ainsi fait qu'il y a toujours des joueurs très bons et des moins bons. La France garde les meilleurs, qui jouent dans sa sélection. Et les autres vont essayer de jouer dans d'autres sélections.
Le terme même de binational n'est-il pas impropre? On parle d'enfants de 12 ans susceptibles, un jour, à cause de l'origine de leurs parents, de prendre une nationalité autre et de pouvoir choisir une autre équipe. Comme dans le film Minority Report, est-ce qu'on n'arrête pas les gens avant même qu'ils aient commis un «crime»?
On voit très bien à la lecture de votre verbatim que cette discrimination mise en place n'est pas assumée puisque, tout d'un coup, quelqu'un dit: «Il ne faut pas que cela se sache.» A partir du moment où vous dites cela, c'est que vous savez que vous êtes en train de faire quelque chose d'illégal. Et la volonté de vouloir discriminer des enfants de 12 ans, est-ce acceptable?
Quand vous dites qu'ils veulent arriver à un but sans se l'avouer, quel est ce but ?
Selon eux, il ne s'agirait que de diminuer le nombre de binationaux. Mais les discussions semblent vite concerner le seul continent africain. C'est ce qui est dérangeant. Les enfants binationaux sont-ils tous issus du continent africain? Non évidemment. Alors pourquoi cette fixation? Est-ce une volonté inavouable qu'il y ait moins de joueurs de couleur noire et de joueurs d'origine maghrébine? Il est légitime de se poser la question, surtout après certaines conclusions de l'échec de l'Equipe de France à la coupe du monde 2010.
Nous avons peut-être ici un reflet de la société. Ce n'est pas étonnant que cela se passe dans le contexte actuel. Il est évident que dans les années 1980-90, on ne pouvait pas penser ainsi. Mais petit à petit, les vannes se sont ouvertes. Aujourd'hui, on va de plus en plus loin. La discrimination négative envers des enfants, est-ce imaginable ?
Selon vous, existe-t-il en France un climat politique qui favorise ces dérives?
Il y a un climat propice et c'est de l'hypocrisie de ne pas regarder la réalité en face. On sait très bien que le racisme augmente petit à petit et qu'on s'y habitue malheureusement.
Quand Laurent Blanc dit, lors de la fameuse réunion du 8 novembre, qu'il faut aider les blacks à se sentir français, que cela vous inspire-t-il ?
Je suis noir, plus exactement marron foncé, et je me sens parfaitement Français. Mais je ne savais pas que c'était la pigmentation de votre peau qui vous faisait sentir Français. Donc tout blanc, même Suédois, se sentirait Français?
Dans cette réunion, on voit apparaître la peur du nombre: ils deviennent trop nombreux, il faut qu'on fasse quelque chose! Là encore, c'est de l'ordre de l'inconscient. Tous les mécanismes du racisme se ressemblent. Il y a par exemple la non-confiance: on ne peut pas les prendre parce qu'ils vont nous trahir à un moment donné. Le racisme est avant tout émotionnel, on ne raisonne plus.
Je reste persuadé que la majorité des personnes qui étaient autour de cette table savent très bien que la binationalité est un faux problème. Mais comme dans tout groupe, il y a des leaders, des personnes qui suivent, des personnes qui dans leur for intérieur pensent «je ferai ce qu'il me plaît» et des personnes qui disent non. Dans cette salle, il y a quelqu'un qui se lève et qui dit: «Non ! Vous racontez n'importe quoi!» Mais comme il est seul, il n'est pas écouté.
Dans la société d'aujourd'hui, qui peut nier que le racisme est en progression. Il y a des personnes qui combattent le racisme, il y en a d'autres qui le produisent, mais la majorité reste silencieuse parce que cela ne change en rien leur vie.
A un moment donné, l'hypocrisie doit s'arrêter. Là, nous sommes dans une situation claire et nette de discrimination. Il faut dire “stop”. Et peu importe les personnes concernées. C'est le mécanisme qui est en place. Il faut prendre de la hauteur et dire: «Messieurs, ce n'est pas possible. Discriminer des enfants de 12 ans parce que vous avez peur qu'en grandissant, ils partent jouer pour des pays étrangers, c'est une blague. Dites-moi que ce n'est pas sérieux!»
L'autre argument qui émerge est l'argument morphologique: le «black athlétique» et le «petit gabarit blanc»...
Cela ne me surprend pas. L'histoire du racisme est liée à cette conception: le noir, c'est le corps avant tout. Mais comme nous vivons dans une société qui, en règle générale, sépare le corps et l'esprit, cela devient: le noir est très fort physiquement, mais pas très intelligent. Beaucoup de personnes, et peu importe leur couleur de peau, pensent de façon inconsciente ou inavouée qu'il y a un lien entre pigmentation de peau et intellect. Les préjugés ont la vie longue.
Que pensez-vous de la comparaison avec l'Espagne?
Quand vous avez 12 ou 13 ans et que vous rentrez dans un centre de formation, on doit précisément vous... former. Si à 20 ans, vous n'avez pas une certaine intelligence de jeu, une certaine technique, c'est que les personnes qui vous ont formé sont en cause. Je suis donc surpris que l'on compare souvent les joueurs forts et costauds par rapport à ceux de Barcelone, qui seraient petits et très bons.
Si demain vous prenez un groupe de grands et costauds, que vous les mettez au centre de formation de Barcelone et vous prenez un groupe espagnol et vous les mettez dans un centre de formation en France: les grands costauds joueront comme les enfants de Barcelone, parce qu'ils auront été éduqués à jouer ainsi. C'est simplement une question de conditionnement.
Là aussi, il s'agit d'un alibi?
Un alibi, je ne pense pas, plutôt une mauvaise analyse ajoutée à une croyance bien ancrée dans l'inconscient collectif. Une majorité de personnes vous disent sincèrement que les noirs sont plus forts en sport. Si c'est un individu quelconque, c'est triste, mais quand vous êtes avec des personnes en situation de prendre des décisions importantes, cela devient dangereux.
Qu'est-ce que vous pensez des premières réactions?
Beaucoup de personnes tombent des nues. De mon côté, je me dis que toute la société est tirée vers le bas, parce que le football est quelque chose d'extrêmement important dans la société. Après l'éducation nationale, c'est le lieu où l'on éduque le plus d'enfants. Cela m'attriste parce que tout le travail que je fais est lié à un moment bien précis, c'est-à-dire 1998, et au jour où nous avons présenté la coupe du monde sur les Champs-Elysées. C'est ce qui m'a nourri et continue de me nourrir. On peut vivre ensemble. Je le sais, je l'ai vu.
Cette coupe du monde en 98, vous l'avez vécue avec Laurent Blanc. Et aujourd'hui vous êtes face à cette même personne qui parle ainsi. Qu'est ce que cela révèle, selon vous?
Je suis lié à vie avec Laurent Blanc car il m'a offert le plus beau cadeau qu'un enfant puisse rêver, la coupe du monde. Mais qu'il soit d'accord pour que l'on puisse discriminer des enfants de 12 ans, est-ce acceptable ?
Ce qui est révélé aujourd'hui fait-il écho à une expérience personnelle, chez vous, dans ce milieu-là?
Quand on parle des grands blacks costauds, cela me rappelle un entraîneur qui me disait souvent: «Tu sais, Lilian, avec ton physique et mon intelligence, on aurait fait des miracles.» Moi je lui disais «C'est vrai que les noirs ne sont pas intelligents.» Et bien sûr certains diront que ce n'est pas du racisme, que ce n'est qu'une simple blague.
Avez-vous été témoin de racisme dans le football ?
Quand j'étais enfant, c'était toujours pareil: «Vous les noirs, vous êtes un peu flemmards.» Je me souviens aussi qu'il y a très longtemps, on disait que les noirs ne pouvaient pas être gardiens de but, parce qu'ils n'étaient pas assez attentifs.
Quand j'ai vu vos informations, je me suis demandé quel impact ces informations allaient avoir sur les enfants qu'on veut discriminer. Ces enfants savent que le racisme existe dans la société, que ce sera un peu plus dur pour eux. Imaginez un jeune qui joue au foot, aspire, rêve, et tout d'un coup on va lui dire : « Non ce n'est pas possible pour toi.. » C'est très violent.
C'est pour cela que je dis que nous sommes devant quelque chose de très grave. Il faut comprendre tout le mal que cela peut faire. Comment peut-on accepter une société qui dit à des enfants de 12-13 ans: «Ecoutez, on sera obligés de ne pas tous vous prendre parce qu'il y a des quotas»?
On ne le dit même pas. L'idée est de le faire en le cachant...
Oui, c'est encore plus sournois. Une société peut-elle accepter cela ?
Qu'attendez-vous des enquêtes ouvertes par la Fédération française de football et le ministère des sports ?
Je suis d'accord avec ce que MM Duchaussoy, président de la FFF, Noël Le Graët, vice-président, que j'ai eu au téléphone, ou même... Laurent Blanc ont dit: il faut renvoyer les personnes qui ont tenu ces propos. Encore une fois, nous ne pouvons pas nous permettre d'être hypocrites. Si on laisse passer cette situation, imaginez le message que l'on renvoie à la société. On banalise quelque chose de grave. Mais je ne suis pas sûr que l'on va prendre cette décision.
Si jamais Laurent Blanc était maintenu dans ses fonctions de sélectionneur et que vous étiez encore joueur... Auriez-vous pu jouer sous les ordres de quelqu'un qui tient de tels propos ?
Laurent Blanc a dit lui-même: «Si certains ont cautionné un projet avec des quotas, il faut les punir.»
Avez-vous le sentiment d'être un peu trop seul, parmi les joueurs, à prendre la parole comme vous le faites depuis le début de cette affaire ?
Parfois, je me dis qu'il y a beaucoup d'autres personnes qui devraient dire des choses. Dire que ce n'est pas possible. Combien de générations de joueurs, quelle que soit la pigmentation de leur peau, ont porté haut les couleurs du maillot de l'équipe de France ?
Cette affaire dépasse le foot. Elle concerne un pays et ses valeurs fondamentales. Qu'attendez-vous, dans un tel contexte, des représentants du pays, parlementaires, premier ministre, président de la République, tous garants de la Constitution qui dit qu'on ne peut pas faire de distinction selon l'origine ou la religion ?
Qu'ils recréent des liens entre les citoyens. Je dois avouer que je regarde mon pays – et c'est malheureux à dire – avec inquiétude, j'ai peur. Je me demande s'il ne va pas arriver un jour où je ne vais plus être vu comme un Français, même dans mon pays. Je sais aussi que certaines personnes sont dérangées par ce que je dis.
Quand j'entends que l'on donne de l'importance à quelqu'un comme Eric Zemmour. Qu'il est condamné et qu'il travaille encore à la télévision et à la radio. Qu'il participe à des meetings. Quand je vois que le Front national augmente, que les gens disent plus librement qu'ils sont du FN. Qu'un ministre est condamné pour injures raciales. Cela ne sent pas bon. Petit à petit, on s'habitue.
La société évolue négativement. Nous sommes en train de parler de discrimination décidée non pas par un petit club de quartier, mais par des cadres de la Direction technique nationale. C'est-à-dire l'une des plus hautes instances du football. Il y a quelque chose qui ne va pas. Il y a un moment, il faut dire “stop”. Il y a une citation d'Albert Einstein: «Le monde est dangereux à vivre! Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire.»