Deux juges se saisissent de l'affaire La justice gèle les avoirs de Takieddine

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Ziad Takieddine peut-il provoquer l'incendie de la maison Sarkozy ? Le marchand d'armes, dont Mediapart a révélé durant l'été l'ampleur des liens avec l'entourage du président de la République, aurait récemment cherché à céder son patrimoine et à «exfiltrer» l'essentiel de sa fortune, déjà gérée de manière offshore par des fiduciaires basées dans plusieurs paradis fiscaux.

Le 4 août, la justice, par la plume de la juge aux affaires familiales Myriam Cadart, a néanmoins bloqué provisoirement ses avoirs et ses biens, à la demande de son épouse, Nicola Johnson, 50 ans, dont il est en instance de divorce, devant «le risque certain et imminent de dilapidation du patrimoine» du couple.

Simultanément, le juge Renaud Van Ruymbeke a chargé les services de police de procéder à l'audition de Mme Johnson dans l'enquête sur les commissions perçues sur des marchés d'armements au Pakistan et à l'Arabie saoudite, le volet financier de l'affaire Karachi. L'épouse du marchand d'armes est convoquée mardi par les enquêteurs de la Direction nationale des investigations financières (DNIF) à Nanterre.

 

Ziad Takieddine, à table.Ziad Takieddine, à table.© (dr.)

 

Alors que la cour d'appel de Paris doit statuer, le 15 septembre, sur le divorce du couple, Me William Bourdon, l'avocat de Mme Johnson, a obtenu par référé, le 4 août, une ordonnance du juge des affaires familiales qui « interdit à M. Ziad Takieddine de procéder à un quelconque acte de disposition sur l'ensemble des biens communs ».

Cette ordonnance vise explicitement son prestigieux appartement parisien, avenue Georges-Mandel, ses biens immobiliers d'Antibes et de Londres, lesquels comme Mediapart l'a révélé (lire ici notre enquête) ont été dissimulés au fisc par le marchand d'armes, mais également d'autres appartements situés rue Marbœuf à Paris, et à Beyrouth.

Me William Bourdon a communiqué cette ordonnance, qui s'apparente à une mesure de blocage des avoirs, « à près de deux cents entités juridiques » directement concernées. Entités parmi lesquelles figurent les sociétés offshore dont la fonction première était d'encaisser – et de répartir – des commissions illégalement perçues sur les marchés.

« Mondialement connu pour le caractère extrêmement opaque de ses affaires, et ses diverses relations, largement décriées et relayées par la presse », a signalé Me Bourdon, dans sa requête du 4 août, « M. Takieddine a caché durant de nombreuses années ses revenus et diverses propriétés ».

« Mme Johnson a pu constater qu'il avait d'ores et déjà cédé une partie de leurs biens, a expliqué l'avocat, et s'apprêtait à en vendre d'autres, multiplié les inscriptions d'hypothèques et emprunts, diminuant gravement ses chances de se voir attribuer une quelconque prestation compensatoire dans le cadre de leur divorce.»

Le juge Van Ruymbeke sur la piste du marchand d'armes

 

Selon « un organigramme résumant les biens mobiliers et immobiliers » de son mari, Mme Johnson évalue le patrimoine du couple à près de 104.036.000 euros. Dans un document révélé le 12 juillet par Mediapart, M. Takieddine évaluait lui-même ses biens à 97,2 millions d'euros. Ses propriétés situées en France étant estimées à 40 millions d'euros. Son épouse lui réclame 25 millions d‘euros, dans le cadre du divorce.

Me Bourdon a souligné, dans sa requête, le « système très sophistiqué » mis en place par M. Takieddine « pour cacher ses revenus et ses actifs réels aux autorités françaises mais aussi à son épouse ». Il a « longtemps prétendu que la majorité de ses biens ne lui appartenaient pas, et qu'il n'en avait que la jouissance provisoire au titre d'un contrat de travail », a rappelé l'avocat.

 

Edouard Balladur et Nicolas Sarkozy.Edouard Balladur et Nicolas Sarkozy.© Ina

 

Cette dissimulation, inhérente aux missions du marchand d'armes, a commencé dès les années 1994 et 1995 lorsque le gouvernement Balladur l'a imposé comme intermédiaire aux industriels dans les marchés d'armements en train d'être signés. Fortune faite, malgré l'annulation d'une partie de ses contrats sur instruction de Jacques Chirac en 1996, il a poursuivi son activité d'intermédiaire dans l'entourage de Nicolas Sarkozy à partir de 2002, en s'appuyant sur son directeur de cabinet, Claude Guéant, comme Mediapart l'a expliqué ici et .

 

Ziad Takieddine en compagnie de Brice Hortefeux et Jean-François Copé et leurs épouses. Août 2003.Ziad Takieddine en compagnie de Brice Hortefeux et Jean-François Copé et leurs épouses. Août 2003.© Photo Mediapart

 

La révélation des liens de Ziad Takieddine avec Brice Hortefeux et Jean-François Copé a conduit, début juillet, Me Olivier Morice, avocat des victimes de l'attentat de Karachi, à demander au juge Renaud Van Ruymbeke l'audition de ces deux responsables de la majorité, souvent invités sur le yatch de l'homme d'affaires.

Le juge Renaud Van Ruymbeke a été saisi, avec le juge Roger Le Loire, le 14 décembre 2010, d'une information judiciaire pour « abus de biens sociaux, complicité et recel » visant les contrats signés par Ziad Takieddine et l'un de ses partenaires, Abdul Rahman el-Assir, avec la Direction des constructions navales internationales (DCNI) pour ce qui concerne les sous-marins Agosta vendus au Pakistan, et avec la Sofresa, office d'Etat, pour un marché de frégates vendues à l'Arabie saoudite.

Le juge Van Ruymbeke a presque aussitôt adressé une commission rogatoire à la Suisse visant une partie des sociétésoffshore, celles apparues dans les archives de la DCNI – concernant le Pakistan. Il a aussi demandé, sans succès, l'accès aux archives fiscales du ministère du budget, qui contiennent a minima les noms des intermédiaires déclarés, marché par marché.

Un certain nombre de perquisitions avaient déjà été conduites. Le 10 juin 2010, en marge de l'enquête sur l'attentat de Karachi, les enquêteurs de la DNIF ont passé au peigne fin le domicile de Ziad Takieddine, avenue Georges-Mandel, où « aucun objet ou document susceptible d'intéresser l'enquête en cours » n'a été trouvé. Recopié par les policiers, le répertoire de l'I-Phone du marchand d'armes a livré un éclairage intéressant sur son entourage.

Les mensonges de Ziad Takieddine devant la justice

 

Ziad Takieddine, Thierry Gaubert (au premier plan) et Dominique DesseigneZiad Takieddine, Thierry Gaubert (au premier plan) et Dominique Desseigne© Photo Mediapart

 

Les enquêteurs y découvrent, dans l'ordre: Thierry Gaubert, l'ancien proche collaborateur de Nicolas Sarkozy à Neuilly et à Bercy. Claude Guéant, le fidèle directeur de cabinet, devenu secrétaire général de l'Elysée et, aujourd'hui, ministre de l'intérieur. Brice et Valérie Hortefeux, l'ancien bras droit du président, ministre de l'intérieur des collectivités territoriales et de l'immigration. Abdallah Senoussi, le chef des services secrets libyens, et Mohamed Senoussi, son fils. Etienne Mougeotte, le patron des rédactions du Figaro.

 

Mais il y a aussi Christophe de Margerie, directeur général de Total, qui a donné son feu vert aux paiements des commissions versées à Takieddine, et Jean-François Arrighi, directeur Afrique du Nord du groupe pétrolier. Philippe Vannier, le PDG du groupe Bull, qui a géré avec le marchand d'armes la vente d'un matériel de cryptage des communications au régime libyen. Et Charles Villeneuve, l'ami journaliste et ancien pilier de TF1.

 

R. Van RuymbekeR. Van Ruymbeke© Reuters
Désormais directement visé par le volet financier de l'affaire Karachi, Ziad Takieddine s'attend donc depuis plusieurs mois à répondre aux questions du juge Van Ruymbeke. Avant la publication par Mediapart des «documents Takieddine», le marchand d'armes avait déjà livré deux versions différentes à la justice sur son activité secrète de lobbyiste.

 

Il y a douze ans, le 5 novembre 1998, il avait été interrogé sur commission rogatoire de la juge Eva Joly, dans l'affaire de blanchiment visant le Parti républicain et son ancien président, François Léotard. Il reconnaissait avoir introduit un dignitaire saoudien, le sheikh Ali Ben Moussalam, auprès du gouvernement Balladur et de François Léotard, ministre de la défense, qu'il admettait connaître personnellement. Mais il contestait avoir été informé d'un quelconque marché militaire, en particulier celui de la vente des frégates à l'Arabie saoudite (le contrat Sawari 2).

Il s'était contenté, racontait-il, d'assister « à trois ou quatre rendez-vous au ministère de la défense » et « deux à Matignon ». Et tout cela « en qualité de traducteur ». « Je peux vous certifier qu'aucun propos échangé en ma présence n'a porté sur le contrat Sawari 2, et d'ailleurs sur aucun contrat et encore moins de commissions pouvant en découler », avait-il assuré.

L'an passé, le 15 avril 2010, le juge Marc Trévidic – jugeant que l'interruption du paiement des commissions pouvait être l'un des mobiles des auteurs de l'attentat de Karachi – l'a questionné sur son rôle dans la vente des sous-marins Agosta au Pakistan, signée durant la même période. « En ce qui me concerne, je ne me suis pas occupé du contrat des sous-marins », a-t-il rétorqué, contredisant bien des témoignages.

Mais revenant sur ses déclarations de 1998, Ziad Takieddine a cette fois admis un rôle dans la vente des frégates à l'Arabie, en particulier des discussions techniques avec les responsables de l'office d'armement Sofresa et de la Direction des constructions navales. Il a aussi confirmé « la décision d'arrêter le contrat de consultant lié à Sawari 2 » prise par Jacques Chirac en juillet 1996.

« Prétendument, c'était une décision politique de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin, explique-t-il dans sa déposition d'avril 2010. (...) Il s'agissait d'une décision visant à punir tout ce qui est en dehors du système Chirac. (...) Le problème a été réglé pour Sawari 2, mais je n'ai rien à voir avec Agosta. Pour Sawari 2, les choses se sont réglées décemment. »

Comme nous l'avons déjà révélé, les sociétés off-shore de Ziad Takieddine ont effectivement reçu, entre 1997 et 1998, leur part de commission du marché Sawari 2, soit près de 91 millions d'euros. Nous rendrons publics, ces prochains jours, l'ensemble des documents en notre possession sur ce secret d'Etat : les contrats, les courriers des industriels et de l'office d'armement, ainsi que les preuves des paiements reçus par M. Takieddine.

 

 

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Publié dans Affaires

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