De l’hyperprésidence à l’hypercandidature 2012
François Bonnet 16/11/2010
Alerte sur les commentaires ! Il a été abondamment dit, et trop vite dit, que ce vrai-faux remaniement gouvernemental était un signe de faiblesse du président de la République. «Fillon garde Sarkozy», résumait lundi le journal Libération croyant lire dans la reconduction du premier ministre sortant, dans les quelques cris d'orfraie d'une poignée de centristes limogés et dans l'OPA de Copé sur l'UMP comme une mise sous tutelle d'un président affaibli.
Ou, à tout le moins, comme la construction de nouveaux équilibres à droite visant à réduire ou à bordurer une hyperprésidence brouillonne et impopulaire.
Et si c'était tout le contraire ? Nicolas Sarkozy vient d'en faire la démonstration en s'autorisant une heure et demie d'explications sur trois chaînes de télévision: c'est une feuille de route devant conduire à sa réélection en mai 2012.
Cette prestation, sans équivalent après un remaniement somme toute des plus limité, intervient bien avant le discours de politique générale que devra prononcer mercredi prochain François Fillon devant le Parlement. On mesure déjà que la donne n'a pas changé : le discours de Fillon est bel et bien écrit par l'Elysée qui a, par ailleurs, gardé un œil attentif sur la constitution des cabinets des nouveaux ministres.
Incroyable, nous dit-on, petite révolution au cœur de notre hyperprésidence : Claude Guéant, tout-puissant secrétaire général de l'Elysée, ne s'exprimera plus directement dans les médias. Fillon l'a voulu, Fillon l'a eu ! Et Matignon d'être soudain affiché comme une puissance émancipée d'une présidence affaiblie.
Cette jolie histoire ne manquera pas d'être démentie dans les semaines à venir. Nicolas Sarkozy a une qualité qui appuie son ambition dévorante : il connaît ses droites mieux que quiconque et son élection de 2007 a amplement démontré qu'il sait construire des stratégies électorales de long terme.
Or ce nouveau dispositif politique doit être considéré pour ce qu'il est : laver le candidat Sarkozy du bilan du président Sarkozy et le mettre en situation de remporter le second tour de la présidentielle en 2012. On ne parle pas là du gouvernement du pays ou de choix de politiques publiques dans les dix-huit mois à venir. Aucune importance puisqu'il s'agit d'abord de la conduite opérationnelle d'une campagne électorale qui a été lancée ce soir. Pour cela quatre conditions doivent être réunies et elles le sont justement par ce dispositif.
1. De l'hyperprésident à l'hypercandidat
Nicolas Sarkozy doit muter : utiliser la puissance institutionnelle de sa présidence pour construire son hypercandidature. Réussir Mitterrand 1988 en quelque sorte : la «Lettre à tous les Français » du père de la nation. Mitterrand avait un avantage : ne pas traîner de bilan puisque Jacques Chirac était aux commandes du gouvernement depuis 1986. François Fillon va donc jouer à Jacques Chirac durant dix-huit mois et Nicolas Sarkozy s'est fixé son nouveau rôle : « président protecteur ».
L'homme va prendre de l'altitude, nous dit-on, sortir les mains du cambouis. Et nul doute qu'il trouvera dans l'avenir quelques occasions de morigéner ce nouveau gouvernement. De marquer sa distance, apparaître en arbitre pour reconstruire lentement une dynamique de popularité. D'occuper la scène internationale pour tenter de se forger une nouvelle légitimité. De dessiner les grands axes de ce que sera son deuxième mandat, ce qu'il a commencé à esquisser dès ce soir. Tout cela n'est possible que si le gouvernement, jusqu'alors annexe domestique de l'Elysée, occupe un espace nouveau.
2. Construire le premier tour
Oui, Nicolas Sarkozy a choisi une stratégie inverse à celle de 2007. Il s'agissait alors de présenter un candidat unique des droites fusionnées en l'UMP pour impulser la dynamique de la victoire. La situation est cette fois radicalement différente : Nicolas Sarkozy, président sortant, ne peut être le candidat d'une rupture acceptée par une droite unanime comme ce fut le cas en 2007. Son impopularité l'empêche d'être seul. Il faut ainsi d'autres candidats à la droite pour ratisser un électorat plus large que le noyau dur de la Sarkozie-RPR.
En ce sens, Nicolas Sarkozy se coule dans les vieilles règles électorales : le premier tour est fait pour mobiliser son camp ; le second est celui du rassemblement. Le nouveau gouvernement réduit à l'UMP-RPR, ayant jeté ouverture et centristes par-dessus bord, permet ainsi de ressouder le pilier central de la droite : c'est la grande union chiraquiens-sarkozystes-villepinistes.
Le second tour servira à rassembler, c'est-à-dire à confisquer les centristes que les gaullistes comme les sarkozystes ont toujours tenu en un profond mépris. Le centre est pour eux un espace non identifié dont la seule mission est d'être la force supplétive que l'on convoque selon ses souhaits et besoins. L'Elysée faisait ainsi savoir dès ce mardi que Borloo à Matignon en 2012, pourquoi pas après tout... Et de citer l'exemple Mitterrand/Rocard en 1988 justement. Nicolas Sarkozy l'a répété ce soir: lui et Borloo se retrouveront.
3. Villepin au croc de boucher
Il est un homme seul dont l'Elysée ne mésestime pas la capacité de nuisance : Dominique de Villepin. Celui qui vient de déclarer que « Nicolas Sarkozy est un des problèmes de la France » doit impérativement être éliminé. Qu'il se présente, qu'il réalise 7% ou 8% des voix lors d'un premier tour et les chances du candidat Sarkozy menaceraient de s'évanouir.
Le cas Villepin est donc traité avec obstination. Pas seulement en achetant l'un après l'autre ses soutiens (Bruno Le Maire, Marie-Anne Montchamp), pas seulement en multipliant les signes envers François Bayrou pour le retenir de constituer un groupe parlementaire avec les villepinistes à l'Assemblée. La sur-agitation centriste peut contribuer à faire oublier Dominique de Villepin. Et une candidature ayant un peu plus d'épaisseur que celle de l'inconnu Hervé Morin, par exemple celle de Jean-Louis Borloo, aurait de bonnes chances de pousser Dominique de Villepin à descendre ou à tomber de cheval.
Cela va être, dans les dix-huit mois à venir, un des principaux problèmes de l'Elysée : éteindre le flamboyant Villepin. En faire un Michel Debré, ce « Michou la colère » qui avait osé en 1981 se présenter à la présidentielle et que Jacques Chirac avait taillé en pièces, ne laissant au gaulliste historique qu'un tout petit 1,8% des voix.
4. Bayrou noyé
De la même manière, une candidature des centristes limogés, qui font depuis dimanche de grands moulinets libérateurs et accumulent les fausses colères, va poser un problème nouveau à François Bayrou. L'Elysée craignait plus que tout un scénario qui aurait vu le candidat Sarkozy pris au vu et au su de l'électorat de droite dans un étau Villepin-Bayrou. Casting peut-être mortel. L'émergence bruyante d'un centre desserre cette mâchoire. François Bayrou, qui n'a pas su construire d'appareil et pas plus rallier les déçus du sarkozysme, a ainsi de bonnes chances de se faire vider sa poche droite par un Borloo-Morin tandis qu'Eva Joly lui fera la poche gauche.
Jouer de la fonction présidentielle ; s'émanciper du bilan et de la gestion gouvernementale ; souder son camp avant d'organiser les ralliements ; construire ou contrôler le centre. Nicolas Sarkozy connaît ses classiques.
En ruines l'hyperprésident ? Pensez donc.