Dans les ministères, l'apprentissage du pouvoir

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

« Oh vous savez, moi, je ne sais même pas si je serai encore là à 14 heures, alors... » La personne qui décroche au bout du fil, lundi 21 mai de bon matin, est une petite main du service de presse du ministère du travail, rescapée (provisoire ?) de la période Xavier Bertrand. Lundi matin, cinq jours après la nomination du gouvernement, c’était un peu le chaos au ministère du travail : équipes pas encore constituées, bureaux dépourvus d’ordinateurs, problèmes de connexion Internet. Sans compter les travaux qui ont contraint le ministère à déménager du 127 au 101 de la rue de Grenelle.

Sur fond d’attributions ministérielles encore floues et de constitution des cabinets, les premiers jours du gouvernement Ayrault ont été assez mouvementés. Lundi soir, à un jour et demi du deuxième conseil des ministres, le responsable de la presse tout juste nommé d’un ministère de Bercy pestait bien fort. « Je n’ai toujours pas d’ordinateur, pas de fil AFP et juste une adresse internet sur gmail ! Les placards ont été vidés par l’ancienne équipe. Ils ont même débranché les photocopieuses sans nous laisser les codes d’accès ! » Même topo au ministère de la famille : « On n’avait même plus un seul stylo, ni un seul trombone ! » Au ministère des droits des femmes, « il a fallu une journée pour avoir une imprimante ».

Mardi, au ministère de la défense, les numéros des lignes téléphoniques n'étaient pas encore attribués. Les numéros ont été modifiés, « pour des raisons de relative confidentialité, rigole un conseiller ministériel, histoire que nos prédécesseurs ne puissent pas se servir de leurs répertoires ». Quant au wi-fi, il est interdit.« C’est pas super pratique. Vu qu’on ne nous donne pas d’ordinateur portable, on vient avec le nôtre, mais on ne peut se connecter qu’au bureau, alors on fonctionne avec des clés USB », dit un collaborateur de François Lamy, ministre délégué à la ville.

Pour aider à l’installation, certains chefs de cabinet ont droit à une« petite bible », où sont recensés une foule de numéros de “première nécessité”. « Ça permet de savoir qui appeler pour avoir du matos informatique, coordonner le courrier, s’abonner à la presse…» Dans un autre ministère, la découverte des codes taxis a été accueillie par des cris de joie, notamment pour les conseillers encore en recherche de logement et habitant loin du centre-ville. Bien souvent, ces soucis techniques, grand classique des alternances où les prédécesseurs font table rase sur les bureaux, ont été réglés« en quelques coups de fil ». Mais les problèmes techniques ont contribué à électriser l’atmosphère.

D’autant que les cabinets ne se sont constitués que très progressivement. « Je n’ai pas une seconde, s’amusait lundi, le conseiller politique d’un ministre. Je fais le dircom, la plume, limite le chauffeur... »

Course aux postes
Le gouvernement AyraultLe gouvernement Ayrault© Reuters

Ces derniers jours, la constitution des cabinets a accaparé une bonne partie de l’énergie. Un exercice ardu, tant il y a de paramètres à prendre en compte : il faut à la fois engager de solides conseillers politiques, souvent des fidèles – attachés parlementaires ou déjà collaborateurs dans des exécutifs locaux –, et d’excellents techniciens pour maîtriser les dossiers.

Les directeurs de cabinet sont bien souvent issus de l’ENA ou de la préfectorale, rodés aux arbitrages et à l’administration, et pas mal d’entre eux ont été en responsabilité quand la gauche était au pouvoir. Enfin, une foule de conseillers techniques ont été recrutés. Chaque ministre a droit à quinze collaborateurs, les ministres délégués à dix. La règle est la même partout : une moitié de “politiques”, une autre de “technos”, hauts fonctionnaires jeunes et moins jeunes. Difficulté supplémentaire au ministère du logement et de l’égalité des territoires de Cécile Duflot, une des deux ministres d'EELV : il faut respecter une mixité politique entre les socialistes, les écologistes et les non-encartés. « L’équation n’est pas simple,dit un collaborateur. Nous avons passé beaucoup de temps à constituer cette équipe et tout n’est pas fixé pour le moment : nous attendons encore des réponses. »

Dans beaucoup de ministères, on se demande d'ailleurs si l’enveloppe financière allouée au ministère pour recruter les collaborateurs va être suffisante. « En fait, j’ai dit oui et je me suis lancée à fond dans le boulot sans réfléchir, mais je ne sais même pas encore quel va être mon salaire, et j’espère quand même que je vais y gagner un peu », dit une collaboratrice venue de province. Dans un ministère social, on s’inquiète déjà d’un éventuel tour de vis : « On n’a pas encore les dotations financières des ministères et on sait bien qu’en général, on n’est pas les mieux lotis. »

Mardi soir, dans bien des ministères, le recrutement du cabinet n’était pas encore bouclé. Le casting devrait être terminé à la fin de la semaine. La main sur le cœur, les membres des cabinets assurent qu’ils seront, in fine, paritaires. Réponse dans les tout prochains jours, même si ce ne semble pas être la tendance.

« C’est une course aux postes stupéfiantes, dit le conseiller d’un ministre à Bercy. Même moi, alors que je ne suis pas officiellement nommé, je reçois des dizaines de CV par jour. » Les places sont chères. Les déçus, nombreux. « On est limités dans les cabinets, il n’y a pas de place pour tous ceux qui ont participé à la campagne », se désole le collaborateur d’un ministre social, qui fait partie des heureux rescapés.

Discussions sur les périmètres
Montebourg, Touraine, Fabius, HollandeMontebourg, Touraine, Fabius, Hollande© Reuters

Dans cette période de relatif flottement, les permanents de l’administration se sont parfois senti pousser des ailes. « C’est très marrant de voir l’administration tenter de reprendre la main, dit un conseiller de Bercy. On n’arrête pas de voir les fonctionnaires venir nous voir en nous disant : “Nous, on connaît les sujets et nous serons loyaux.” C’est un petit rapport de force, apparemment assez traditionnel. » Au ministère de Najat Vallaud-Belkacem, on se réjouit au contraire que le service administratif, jusque-là rattaché à la cohésion sociale, soit « très branché droit des femmes ».

Les ministres ont été nommés, mais leurs compétences exactes restent à préciser. Les décrets d’attribution, fixant les périmètres des uns et des autres, doivent être arbitrés ce mercredi en conseil des ministres, et publiés dans les prochains jours au Journal officiel. « Il faut qu'ils arrivent vite, il y a déjà plein de documents à signer ! » indique un collaborateur de Laurent Fabius, le nouveau ministre des affaires étrangères. Ces dernières heures, les directeurs des cabinets, voire les ministres eux-mêmes en cas de blocage, ont donc tenté de se mettre d’accord sur les frontières de leurs territoires respectifs. « Et ça risque de durer jusque tard dans la nuit », dit le collaborateur d’un ministre. De fait, les discussions sont parfois délicates, car elles engagent le contrôle de milliards d’euros, d'administrations entières, et conditionnent la marge de manœuvre financière et politique des uns et des autres à l'avenir.

Marylise Lebranchu, la nouvelle ministre de la réforme de l’Etat, de la décentralisation et de la fonction publique, devrait ainsi, sauf surprise, chiper à Bercy plusieurs administrations, dont la très sensible Direction générale de la modernisation de l’Etat (DGME). C’est au sein de cette administration de 140 personnes qu’a été mise en musique la Réforme générale des politiques publiques (dont le fameux non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant en retraite), à laquelle François Hollande s’est engagé à « mettre un coup d’arrêt ».

Quant à la ministre des affaires sociales, Marisol Touraine, elle pourrait disposer d’une autorité conjointe avec le ministère du budget sur les comptes de la Sécurité sociale. Bercy gérerait les recettes, elle s’occuperait des dépenses. Une victoire pour Marisol Touraine alors que « Cahuzac voulait tout garder », explique-t-on à Matignon.

Chez Montebourg, on attend la publication des décrets d’attribution avec philosophie. « La plupart des attributions vont être données à Moscovici (le ministre de l'économie - ndlr), mais ce n’est pas gênant : notre ministère a une vocation politique, d’impulsion et de mouvement. Et puis, si l’administration est au service d’un ministre, elle est aussi à disposition des autres. » Au ministère de l’égalité homme/femme, à l’inverse, on salue le fait d'avoir tout le ministère « de la justice avec nous, on voit bien comment ça accélère la procédure ».

Parfois, le flou des intitulés ministériels a déjà déclenché des tensions. A la justice, l’arrivée conjointe de Christiane Taubira comme garde des Sceaux et de Delphine Batho comme ministre déléguée ne s’est pas faite sans quelques grincements de dents. Delphine Batho a essayé d’obtenir des attributions précises, synonymes de relative autonomie. La justice des mineurs ou les prisons auraient été évoqués. Christiane Taubira ne se serait pas montrée enthousiaste à l’idée de céder une partie de ses prérogatives politiques.

On en était encore là ce mardi, dans l’attente d’un décret précisant les attributions de Delphine Batho. Signe de cette tension sourde, le directeur de cabinet choisi vendredi par Delphine Batho, Jean-Louis Daumas, actuel directeur de la protection judiciaire de la jeunesse, qui a travaillé avec Michèle Alliot-Marie et Michel Mercier, a finalement été recalé par Matignon, alors qu’il avait déjà participé à une réunion de travail avec les deux nouvelles ministres. « Sa nomination n’était pas un signal à adresser à la gauche judiciaire avant les législatives », justifie un haut magistrat proche du PS. Plusieurs candidats ont été auditionnés pendant le week-end. Mais aucun “dircab” n’était encore nommé ce mardi.

Premiers pas
Premier conseil des ministres, jeudi 17 maiPremier conseil des ministres, jeudi 17 mai© Reuters

En attendant les fameux arbitrages de Matignon, certains ont décidé d’occuper tout de suite le terrain. Même si, bien décidé à éviter les couacs de communication, Jean-Marc Ayrault a passé des consignes de discrétion. En gros, on ne parle que si on a quelque chose à dire. Cela n’empêche pas certaines figures du gouvernement de commencer à se distinguer.

Manuel Valls, par exemple, ne ménage pas sa peine. Sitôt la passation de pouvoir expédiée, le nouveau ministre de l’intérieur est allé passer son jeudi soir au commissariat de Noisy-le-Sec, puis a enchaîné un match de foot samedi à Auxerre (où une tribune a été évacuée par la police) et un dîner avec le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) à Marseille, ce lundi.

Chez Arnaud Montebourg, on met à profit la semaine pour« réexaminer les dossiers et les situations concrètes, identifier les grands enjeux, voir si on n’a rien oublié dans ce qu’on avait prévu avant d’y être, explique un proche. C’est un travail d’architecte, et pas seulement de pompier ». La journée de lundi a donc été consacrée à une rencontre avec les salariés de la raffinerie menacée de Pétroplus, ainsi qu’à des discussions avec les secrétaires généraux de FO et de la CFDT, un membre du bureau de la CGT, Laurence Parisot du Medef et le président de la CGPME.

A Matignon et au ministère du travail, la promptitude de Montebourg à griller la politesse en convoquant la première rencontre officielle avec les syndicats a un peu agacé. Car en même temps, Michel Sapin, le ministre du travail, a entamé des contacts beaucoup plus discrets avec les dirigeants des confédérations syndicales et du patronat. A lui de déminer le terrain en vue de la grande conférence sociale prévue en juillet, qui devra balayer des sujets aussi vastes que le Smic, l’emploi, ou le lancement d’une grande négociation sur la réforme des retraites.

Dans l’entourage de Montebourg, inquiet de l’avalanche de plans sociaux qui pourraient bientôt sortir des cartons, on assure que la rencontre avec les syndicats « n’était pas un coup » « C’est l’urgence qui domine ! Et on a été interpellé directement par les syndicats. » Tout n’est pas précipitation non plus chez Montebourg, qui a ainsi prévu d’aller voir les salariés de Fralib« quand il aura une solution » et non cette semaine, comme initialement annoncé. L’échéance est proche : le 1er juin, les ouvriers de cette usine des Bouches-du-Rhône lâchée par la multinationale Unilever risquent l’expulsion. Le ministre se doit donc d’imaginer une sortie de crise d’ici là...

Chez François Lamy, un conseiller du nouveau ministre délégué à la ville explique : « D’entrée, il nous a dit “au boulot !”, on prépare des déplacements. Et dès ce lundi, il a fait une tournée en banlieue dans le Val-d’Oise, qu’on a montée durant le week-end, en commençant par la dalle d’Argenteuil, histoire de faire dans le symbolique. Et tant qu’on ne connaît pas nos attributions, on va partout, dans les commissariats comme sur les terrains de sport. »

Après avoir rencontré, lundi, la Fondation Abbé-Pierre et la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale (FNARS), Cécile Duflot a annoncé une prolongation du dispositif hivernal pour l'hébergement d'urgence. Sa semaine sera consacrée à évaluer les nombres de places et les besoins nécessaires, centre d’hébergement par centre d’hébergement. Dès mardi, elle a visité un centre d'accueil de jour pour femmes SDF à Paris. Les ministres de la justice et des droits des femmes, Christiane Taubira et Najat Vallaud-Belkacem, multiplient quant à elles les rendez-vous avec des responsables d’associations qui accueillent des femmes victimes de violences, afin de plancher au plus vite sur une nouvelle loi sur le harcèlement sexuel et combler le vide juridique laissé par l’abrogation de la loi par le Conseil constitutionnel, au début du mois de mai.

Au ministère délégué à la famille, l’actualité imminente est la publication du décret sur la hausse de l’allocation de rentrée scolaire. Mais si l’on dit réfléchir « au prochain gros dossier du mariage gay », on avoue aussi que « pour le moment, on est surtout dans le mobilier ! ».

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Publié dans Gouvernement

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